Mon soutien psy reste perçu comme un levier de retrait progressif de l’Etat dans la prise en charge du soin psychique

« “Mon soutien psy” ne répond pas à une exigence de qualité des soins, mais à une logique économique »

Tribune

Dans une tribune au « Monde », un collectif de 173 enseignants-chercheurs en psychologie clinique juge sévèrement ce dispositif censé faciliter l’accès aux soins. Manière pour l’Etat, selon eux, de justifier son désengagement en psychiatrie et de normaliser excessivement les méthodes thérapeutiques.

Publié le 05 juin 2025 à 05h00  https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/06/05/mon-soutien-psy-ne-repond-pas-a-une-exigence-de-qualite-des-soins-mais-a-une-logique-economique_6610593_3232.html

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Depuis plusieurs années, le service public de psychiatrie en France se dégrade inexorablement : baisse des effectifs, fermetures de structures, diminution du nombre de lits, alors même que tous les indicateurs signalent une évolution inquiétante de la santé mentale des Français.

Dans ce contexte préoccupant, Emmanuel Macron a annoncé en 2021 le lancement du dispositif Mon soutien psy qui promet un accès facilité aux soins psychologiques, en vertu du remboursement d’un nombre limité de séances auprès de psychologues conventionnés, pour les personnes souffrant de troubles psychiques légers à modérés. L’objectif affiché : désengorger les centres médico-psychologiques (CMP), renforcer la prévention, éviter les hospitalisations, tout en précisant la place des psychologues à l’intérieur d’un parcours de soins mieux coordonné.

L’intention à l’origine de ce dispositif était louable, mais la réalité de sa mise en œuvre est cependant jugée décevante, comme l’a lui-même reconnu le président lors de son interview télévisée consacrée aux « défis de la France », le 13 mai. Le premier rapport évaluant le dispositif, remis au Parlement le 27 mars, soulève en effet de nombreuses interrogations.

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Si le taux de recours au dispositif atteste bel et bien d’un criant besoin de soins (près de 600 000 Français en ont déjà bénéficié), la faible adhésion et le taux d’abandon anormalement élevé font craindre des prises en charge inadaptées. On ne saurait considérer comme une réussite le fait que seul un quart des patients atteigne la huitième séance sur les douze prévues – la moyenne s’établit à 4,8 séances par patient.

Faut-il réellement y voir, comme l’a récemment suggéré le ministre de la santé, Yannick Neuder, un signe d’efficacité du dispositif, alors que la littérature scientifique montre que l’interruption prématurée d’une psychothérapie est le plus souvent un marqueur d’échec, et qu’une amélioration cliniquement significative exige bien souvent plusieurs dizaines de séances ? Et que vaut, en regard des quelque 50 000 patients n’étant pas retournés voir leur psychologue après une première consultation, l’avis globalement satisfait récolté par une enquête de l’institut BVA auprès de… dix patients, selon une méthodologie consistant à relayer l’enquête vers les patients adhérents, mais non ceux ayant quitté le dispositif ?

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Par ailleurs, les auteurs du rapport gouvernemental s’autorisent à se satisfaire de « l’intérêt des psychologues à contribuer à la santé publique », alors que la majeure partie des organisations représentatives de la profession continue d’en refuser obstinément le principe. En effet, dans sa forme actuelle, Mon soutien psy reste perçu comme un levier de retrait progressif de l’Etat dans la prise en charge du soin psychique, au profit d’une ubérisation du secteur.

Mais il y a plus préoccupant encore : plus d’un tiers des patients pris en charge dans ce cadre y ont recours « hors indications ». Loin des troubles légers à modérés pour lesquels il a été prévu, ce dispositif accueille donc des patients avec des pathologies psychiatriques sévères. Ce glissement est révélateur du système mis en place : faute d’accès à des soins adaptés en structure dédiée, les patients les plus en souffrance se tournent vers une offre libérale inadaptée, conçue pour des cas moins complexes, alors qu’ils requièrent à l’évidence un suivi pluridisciplinaire que seule l’offre conventionnelle de secteur peut garantir.

Opposition au projet

Comment expliquer une telle dérive ? La raison est simple. Mon soutien psy ne répond pas à une exigence de qualité des soins, mais à une logique économique. Une consultation chez un psychologue conventionné coûte 50 euros (assumés à 60 % par l’Assurance-maladie et 40 % par les complémentaires), contre près du double pour un acte en CMP, en raison de la prise en charge globale coordonnée. Cette raison budgétaire explique pourquoi la grande majorité des psychologues refuse un conventionnement qui les contraint à accompagner des patients en grande souffrance, selon une tarification inférieure à l’offre libérale, tout en se privant de la qualité de l’offre multidisciplinaire d’un CMP.

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En dépit de ces premiers résultats insatisfaisants, le renforcement du dispositif souhaité par le ministre de la santé, travaillant au remboursement de « modules de psychothérapies spécialisées », pourrait en outre conduire à promouvoir une forme inédite de psychothérapie d’Etat. Persistant dans son orientation, le ministère de la santé a en effet appelé de ses vœux, par la voix de son délégué à la santé mentale, Frank Bellivier, la mise au point d’une nomenclature des actes psychothérapeutiques limitant les approches remboursées à certaines méthodes comme la remédiation cognitive, la psychoéducation, l’EMDR [désensibilisation et reprogrammation par mouvement des yeux] ou les thérapies comportementales et cognitives.

Cette réduction à une poignée de techniques choisies, susceptible de s’imposer aussi à l’exercice libéral des psychiatres et aux référentiels de formation, exclut d’emblée de nombreuses approches, en particulier l’approche psychodynamique, tout en méconnaissant l’importance que prend, dans la réussite d’une démarche psychothérapeutique, la prise en compte des préférences des patients, l’alliance des méthodes, les caractéristiques personnelles du thérapeute et les singularités de chaque patient.

Cette volonté affichée de normalisation et d’orientation de la profession de psychologue par le ministère de la santé a suscité une mobilisation massive : de nombreuses organisations professionnelles représentant plus de 21 000 psychologues ont déjà exprimé leur opposition à un tel projet via l’association Convergence des psychologues en lutte.

Un moratoire sur le dispositif dans sa forme actuelle paraît nécessaire, afin d’en analyser l’efficacité sur le plan de la dépense publique, et d’organiser une véritable concertation avec les professionnels du domaine. La santé mentale mérite une politique cohérente et à la hauteur des enjeux humains, sociaux et éthiques qu’elle engage.

Parmi les enseignants-chercheurs en psychologie clinique signataires : Marie-Frédérique Bacqué (université de Strasbourg) ; Albert Ciccone (université Lumière – Lyon-II) ; Laurent Combres (université Toulouse-Jean-Jaurès) ; Marcela Gargiulo (université Paris Cité) ; Thomas Lepoutre (université Paris Cité) ; Jean-Baptiste Marchand(université de Poitiers) ; Olivier Putois (université de Strasbourg) ; Thomas Rabeyron (université Lumière – Lyon-II) ; Hélène Riazuelo (université Paris Nanterre) ; Camille Veit (université Rennes-II).

Retrouvez tous les signataires ici.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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