Extrême droite en Europe nourrie par l’atonie de la croissance et aux Etats-Unis par la crise environnementale.

« L’extrême droite aux Etats-Unis est imprégnée d’un millénarisme apocalyptique, nourri par la crise environnementale »

Chronique

Stéphane Foucart

En même temps que Donald Trump affiche son anti-environnementalisme, les puissants du monde anticipent un cataclysme et construisent les moyens d’y échapper. En Europe aussi, l’idée du salut de quelques-uns par l’escalade de la technique fait souche, analyse dans sa chronique Stéphane Foucart, journaliste au « Monde ».

Publié hier à 05h30, modifié hier à 12h21  https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/06/15/l-extreme-droite-americaine-est-impregnee-d-un-millenarisme-apocalyptique-nourri-par-la-crise-environnementale_6613225_3232.html

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Il ne faut pas craindre d’appeler un chat un chat, ni un fasciste un fasciste. L’armée dans les rues de Los Angeles, le sénateur démocrate Alex Padilla brutalisé et menotté, jeudi 12 juin, par des agents fédéraux, pour avoir interpellé un membre de l’administration Trump : ces jours-ci, l’actualité fait avancer le débat sur la manière la plus juste de qualifier le 47e président des Etats-Unis et son entourage.

Mais la vraie question, en réalité, est plutôt de saisir l’idéologie sous-jacente, au service de laquelle se déploie l’extrême droite américaine. S’agit-il plutôt d’un nationalisme teinté de fondamentalisme religieux ? D’un suprémacisme ethnique ? D’un techno-féodalisme ? D’une idéologie libertarienne vouée au remplacement de l’Etat par le seul marché ?

On l’a déjà dit, ce qui réunit toutes ces composantes, parfois antagonistes, de la contre-révolution trumpienne est un anti-environnementalisme viscéral, fondé sur la négation affichée des effets des activités économiques sur le climat et le vivant. Dans un texte publié en avril par le Guardian, Naomi Klein et Astra Taylor proposent d’aller plus loin.

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Les deux essayistes parlent d’un « fascisme de la fin des temps », une sorte d’eschatologie qui prospère sur l’idée que, sous l’effet de la dérive climatique, de l’effondrement des écosystèmes et des troubles qui ne manqueront pas d’en résulter, la fin du monde tel que nous le connaissons est inéluctable. Si inéluctable qu’il est vain de tenter d’éviter cette issue : il faut s’y préparer et en hâter la survenue. Pour – enfin ! – passer à autre chose.

« Survivalisme monstrueux »

« Le fascisme de la fin des temps est un fatalisme sombre et festif, écrivent les deux autrices, l’ultime refuge de ceux qui trouvent plus facile de célébrer la destruction du monde plutôt que d’imaginer vivre privés de leur suprématie. »L’extrême droite américaine est imprégnée d’un millénarisme apocalyptique, nourri par la crise environnementale et trahi par un sécessionnisme radical, exposent Naomi Klein et Astra Taylor. Les projets de cités-Etats pour milliardaires, ou la multiplication des immenses bunkers de luxe ultra-sécurisés (un business en plein essor, selon le Wall Street Journal), conçus pour permettre à leurs occupants de continuer à vivre confortablement dans un monde en proie au chaos, en sont les signes saillants.

Un homme prie devant Donald Trump, lors d’une « journée nationale de prière » organisée à la Maison blanche, à Washington (Etats-Unis), le 1ᵉʳ mai 2025.
Un homme prie devant Donald Trump, lors d’une « journée nationale de prière » organisée à la Maison blanche, à Washington (Etats-Unis), le 1ᵉʳ mai 2025.  JIM WATSON/AFP

Les exemples ne manquent pas : Jeff Bezos et quelques autres à Indian Creek, une île artificielle au large de Miami, en Floride, Mark Zuckerberg à Kauai, une île d’Hawaï… L’un des milliardaires les plus influents à Washington, Peter Thiel, avait imaginé une telle installation survivaliste en Nouvelle-Zélande, mais les autorités locales ont coupé court à la construction en 2022. Celui qui se réjouissait, en janvier dans le Financial Times, de « l’apokálypsis » annoncée par la venue de M. Trump, a confié depuis avoir d’autres projets. Elon Musk, lui, a annoncé qu’il finirait sa vie sur Mars.

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« Que savent-ils, ou croient-ils savoir, que j’ignore ? », est-on tenté de se demander. Les promesses de « décarbonation de l’industrie », de « croissance verte » ou d’« économie circulaire » se sont évaporées en un clin d’œil et la brutale réalité qui se fait jour est que les hommes les plus puissants et les plus influents du monde anticipent un cataclysme terminal provoqué par leurs activités, et construisent déjà les moyens, pour eux et leurs proches, d’y échapper. « L’idéologie qui gouverne l’extrême droite, à notre époque d’escalade des catastrophes, est devenue un survivalisme monstrueux et suprémaciste », résument Mmes Klein et Taylor.

Géométrie fractale

Comment rallier à une telle cause ? « C’est une spirale descendante qui s’auto-alimente : les attaques forcenées de Trump contre toutes les structures conçues pour protéger les populations des maladies, de l’alimentation dangereuse et des catastrophes : tout cela renforce les arguments en faveur du prepperism [préparation à la catastrophe] à tous les échelons de la société, écrivent-elles. Tout en créant de nouvelles opportunités de privatisation et de profit pour les oligarques qui alimentent ce démantèlement rapide de l’Etat social et de la réglementation. »

Dans la foulée de la bunkérisation des ultra-riches, les quartiers de la classe moyenne supérieure de nombreux pays tendent à s’organiser en enclaves, et les pays riches revendiquent eux aussi, de plus en plus cruellement, ce statut de forteresse assiégée. Les populations du Sud, premières victimes de la crise climatique précipitée par les pays du Nord, sont tenues hors de ces places fortes ; le bunker devient une sorte de géométrie fractale, une structure vouée à se répliquer à l’identique à toutes les échelles.

L’étrange hybridation entre technocapitalisme et exégèse des textes bibliques, incarnée par M. Thiel, nous semble bien éloignée de la vieille Europe. Mais tout ce qui survient outre-Atlantique finit par arriver, à une plus basse intensité, sur les rives du Vieux Continent. L’idée d’un Armageddon inéluctable et du salut de quelques-uns par l’escalade de la technique y fait aussi souche, sous la forme d’un technosolutionnisme grimé sous les traits de notre bon vieux rationalisme.

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Dans un livre déjà ancien (La Planète des hommes. Réenchanter le risque, 2014), le sociologue adoré des médias Gérald Bronner concluait sans rire sur la perspective d’un « exode » vers une autre planète. « En quittant la Terre, il deviendrait évident que nous sommes humains avant d’être terriens, écrivait-il. C’est là un rappel essentiel car l’idéologie précautionniste, en nous proposant un rapport empreint de sentimentalité à la planète qui a vu notre naissance, a tendance à rendre indissociable notre destin du sien. » Un bien beau projet, mais qui exigerait de faire le tri entre « humains » et « Terriens » – entre ceux qui vivront et les autres.

Stéphane Foucart

« La concomitance entre le réveil de l’ultradroite et une croissance durablement atone en Europe est frappante »

Chronique

Alain Frachon Editorialiste au « Monde »

Dans sa chronique, Alain Frachon, éditorialiste au « Monde » tente d’expliquer pour quelles raisons les partis d’extrême droite gagnent du terrain à travers le continent, élection après élection.

Publié le 05 juin 2025 à 10h00  https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/06/05/la-concomitance-entre-le-reveil-de-l-ultradroite-et-une-croissance-durablement-atone-en-europe-est-frappante_6610633_3232.html

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Ce n’est pas un raz de marée, plutôt une progression lente et continue. Du sud au nord de l’Europe, l’extrême droite progresse. En prolongeant les tendances actuelles, un statisticien pervers pourrait risquer ce pronostic : d’ici cinq à dix ans, Nigel Farage (Reform UK) sera au pouvoir à Londres, Alice Weidel (Alternative für Deutschland, AfD) à Berlin et Marine Le Pen (Rassemblement national) à Paris. Tiercé tragique mais peu plausible ? Pas sûr. L’ampleur du phénomène, qui devrait obséder les formations de centre droit et de centre gauche, impose de s’y arrêter. Comment ? Pourquoi ?

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Les derniers scrutins sont significatifs. En Pologne, au Portugal, en Roumanie, l’extrême droite protestataire flirte avec la première ou la seconde place. Début mai, lors d’une série de consultations locales en Angleterre, le Reform UK inflige une défaite au Labour du premier ministre Keir Starmer et devance l’opposition conservatrice, les Tories, de Kemi Badenoch. Le Brexit de 2016 n’a tenu aucune de ses promesses, bien au contraire, mais l’un de ses porte-drapeaux les plus baratineurs, Nigel Farage, revient au cœur de la politique du pays.

En France, le Rassemblement national est le parti qui compte le plus grand nombre de députés à l’Assemblée nationale – et le mieux placé pour le premier tour de la présidentielle de 2027. Sur une ligne national-populiste, eurosceptique et poutino-compatible, Robert Fico est de nouveau à la tête du gouvernement slovaque. Dans l’Europe du Nord, les formations protestataires participent parfois au pouvoir. A Rome, la présidente du conseil, Giorgia Meloni, venue de l’extrême droite, surfe sur un registre savant : impitoyable sur l’immigration ; pro-européenne ; solidaire de l’Ukraine ; en bons termes avec Donald Trump.

Détestation fréquente de l’UE

Le tableau d’une poussée ultradroitiste uniforme qui relèverait des mêmes causes et dont les acteurs défendraient le même programme doit être nuancé. Les singularités nationales comptent. D’un pays à l’autre, le cocktail du populisme de droite est différemment dosé. Le sentiment d’une population immigrée en surnombre serait unanimement partagé. Or la Roumanie ou la Slovaquie souffrent d’émigration plus que d’immigration.

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La détestation de l’Union européenne (UE) est fréquente. Mais le retentissant échec du Brexit est passé par là : plus personne n’entend quitter l’UE. Volontiers europhobe, le Hongrois Viktor Orban aime beaucoup les fonds structurels de Bruxelles et, plus encore, le marché unique – si l’industrie automobile chinoise investit en Hongrie, ce n’est pas pour le marché local. Mijotant dans le brouet de l’ultradroite européenne, un mélange de nationalisme et de culte de la force conduit nombre de ses membres à révérer Vladimir Poutine. C’est le cas au RN français, et plus encore dans les rangs de l’AfD, mais nullement au sein du PiS polonais ni dans l’extrême droite portugaise, pour ne citer que deux exemples.

Karol Nawrocki, vainqueur de l’élection présidentielle polonaise, à Varsovie, le 1ᵉʳ juin 2025.
Karol Nawrocki, vainqueur de l’élection présidentielle polonaise, à Varsovie, le 1ᵉʳ juin 2025. ALEKSANDRA SZMIGIEL/REUTERS

Mieux partagée est, en revanche, la dénonciation de la perte de repères culturels, religieux, patriotiques, civiques qui soudaient le vivre-ensemble. Dans un monde d’interconnexion technologique avancée, la nostalgie est forte d’une époque où l’horizon national dominait la vie publique – sinon la vie tout court. Aux sources du vote d’extrême droite et en quantité variable selon les formations, on décèle encore une dose de conservatisme sociétal. Elle accompagne une réaction contre le « wokisme » ou contre le complexe de supériorité morale affectant la gauche et les élites en général. La post-vérité propulsée par les réseaux sociaux de même qu’une critique de la prétendue inefficacité de la démocratie libérale font également partie du tableau. En ces temps impatients, le dégagisme est à la mode.

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L’économie ? La Pologne, qui vient d’élire le très droitier Karol Nawrocki, affiche un solide taux de croissance. Longtemps, l’ultradroite fit le procès de la globalisation néolibérale. Mais celle-ci est, depuis dix ans au moins, en phase de retrait, malmenée par le retour du protectionnisme. Et, n’était l’exception polonaise, ce qui frappe aujourd’hui, c’est plutôt la concomitance entre le réveil de l’ultradroite et une période de croissance durablement atone en Europe. Ne cherchez pas ailleurs que dans « l’échec économique » et social la fièvre protestataire qui agite le pays, explique en substance, dans le New York Times, le 16 mai, le politologue roumain Vladimir Bortun.

Atonie de la croissance française

Au lendemain de la déroute du Labour et des Tories en Angleterre, le 2 mai, l’éditorial du Financial Times évoquait « un sentiment que le niveau de vie s’effrite ». Pour y faire face, « rien de ce qui a été essayé ne marche », dit le journal, dans un Royaume-Uni « souffrant d’un affligeant manque de croissance ». Le miracle d’une scène politique allemande longtemps marquée par l’absence d’ultradroite peut être daté : il correspond aux années où le modèle économique d’outre-Rhin marchait à plein rendement.

La permanence d’un Rassemblement national durablement installé à 30 % des intentions de vote accompagne l’atonie de la croissance française.

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Certes, coïncidence n’est pas causalité. Et les experts affineront ou corrigeront ces considérations sur l’ascension de l’extrême droite et l’inaptitude des 27 – et du Royaume-Uni – à favoriser la création de richesse. Deux anciens premiers ministres italiens, Enrico Letta et Mario Draghi, ont expliqué comment y remédier. Leur ordonnance a été rangée dans un tiroir. Question légitime : et si les élites de l’Union européenne s’étaient, consciemment ou non, converties à l’idéologie de la décroissance ?

Une seule certitude dans cette affaire : les Etats-Unis de Donald Trump soutiennent publiquement la montée de toutes les droites populistes européennes – sans exception.

Alain Frachon (Editorialiste au « Monde »)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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