L’armée des bénévoles de Jean-Marc Jancovici

Jean-Marc Jancovici, patron du Shift Project : «  Les lignes ont pas mal bougé ces cinq dernières années  »

Un rapide coup d’œil dans le rétroviseur : pour le patron du Shift Project, même si la dernière année a été marquée par un certain attentisme, les lignes ont bien bougé depuis 2020. Et il en est raisonnablement convaincu : le train de la prise en compte des changements environnementaux va repartir. 

Propos recueillis par Hervé Boggio – Aujourd’hui à 06:05 https://www.dna.fr/environnement/2025/06/18/jean-marc-jancovici-les-lignes-ont-pas-mal-bouge-ces-cinq-dernieres-annees?utm_source=adobe&utm_medium=newsletter&utm_campaign=DNA_ici__on_agit__

– Temps de lecture : 2 min

  |  

Jean-Marc Jancovici est le fondateur et président du think tank The Shift Project.Photo Maelle Le Dru
Jean-Marc Jancovici est le fondateur et président du think tank The Shift Project.Photo Maelle Le Dru

Quel regard portez-vous sur les évolutions en matière environnementale ces cinq dernières années ?

« Si j’observe le monde économique par exemple, je dirai qu’il y a eu deux grandes phases depuis 2020 : pendant quatre ans, la montée des préoccupations environnementales a été constante. Puis depuis un an, depuis la dissolution en gros, c’est plus compliqué. Ce qui est certain, c’est que les incertitudes politiques nées du résultat des législatives 2024 ne sont, bien entendu, pas propices aux prises de décisions majeures. Comme pour tous les sujets de long terme, la volatilité est préjudiciable. Ce qui est regrettable, c’est qu’aucune coalition parlementaire n’a été possible sur ces sujets alors qu’ils rassemblent 70 % des Français. Mais les fondamentaux sont là : le train va repartir. »

Les perspectives d’ici à 2030 vous semblent-elles satisfaisantes ?

« Il ne faudrait tout de même pas que le train tarde trop à se remettre en marche car plus le temps passera, plus nous irons vers des surprises et plus il sera nécessaire de réfléchir à des plans, des mesures qui seront à même de résister à ces surprises. Nous sommes dans un système contraint par des flux physiques : plus le temps passe, plus le risque de craquement est élevé. »

Quid de l’horizon 2050 ?

« Les plans d’actions à court terme me semblent devoir être la priorité dans la perspective de l’objectif de neutralité carbone en 2050. Or, aujourd’hui, dans beaucoup de domaines, nous sommes très au-dessous de l’effort à consentir pour atteindre les objectifs affichés… Le logement ? Il y en a 30 millions à rénover, c’est-à-dire environ 1 million par an. Mais nous n’avons pas les artisans… La mobilité électrique ? On ne dispose ni des infrastructures, ni des matériaux pour les batteries pour les millions de véhicules nécessaires. La décarbonation de l’industrie ? Ce sera à la condition de protéger les producteurs des distorsions de concurrence et d’assumer le débouché des produits… C’est un vrai sujet culturel en Europe ! »

Les « shifters », l’armée des bénévoles de Jean-Marc Jancovici qui veut décarboner la France : « Sans cet engagement, nous serions bien plus écoanxieux »

Ils sont près de 30 000 sympathisants à travers la France, de l’ancien cadre à la retraite à la jeune active en reconversion professionnelle. Leur objectif : accélérer la transition du pays pour atteindre la neutralité carbone. Ils se réunissent à Montpellier les 7 et 8 juin. 

Par  (Dijon et Toulon, envoyée spéciale)Publié le 06 juin 2025 à 05h30, modifié le 07 juin 2025 à 12h55 https://www.lemonde.fr/planete/article/2025/06/06/les-shifters-l-armee-des-benevoles-de-jean-marc-jancovici-qui-veut-decarboner-la-france-sans-cet-engagement-nous-serions-bien-plus-eco-anxieux_6610757_3244.html

Temps de Lecture 8 min.

SÉVERIN MILLET

Face à la projection de la carte d’une Europe inhabitable, des sourcils se froncent. On est à l’ère glaciaire et la moyenne des températures n’est « que » de 5 °C inférieure à celle des débuts de l’ère industrielle. Quelques minutes plus tard, c’est l’étendue des pays où la vie humaine ne sera plus possible dans un monde à + 3 °C qui est mise en avant. Silence dans les gradins. Dans l’amphi K, sur le campus de La Garde à Toulon, Arnaud Pietrosemoli, qui sent l’intérêt du public, ralentit le débit de sa conférence, laissant les données scientifiques faire leur chemin.

Ce lundi 26 mai, il aura fallu une bonne demi-heure pour que le groupe d’étudiants, impassible à l’entrée dans l’amphi, fende l’armure. Et à eux seuls, ces basculements, ces visages qui trahissent une prise de conscience, justifient pour l’ingénieur en robotique le temps libre qu’il consacre à évangéliser sur le dérèglement climatique. Ce qu’il aime, c’est « faire “shifter” [s]es auditeurs ». Le « shifter » – du verbe anglais to shift qui signifie « déplacer » – veut conduire son prochain à réduire son empreinte carbone, de 10 tonnes annuelles en moyenne actuellement jusqu’à la neutralité, que nous sommes collectivement supposés atteindre en 2050.

« On rejoint l’asso parce qu’on est convaincu et qu’on veut être un accélérateur de la décarbonation du pays », résume Arnaud Pietrosemoli. Avant d’y entrer, il y a trois ans, le quadragénaire avait déjà renoncé à l’avion, à la viande rouge et construit une maison passive. « J’étais en accord avec mes idées, mais il me manquait quelque chose… la transmission sans doute, et l’insertion dans un collectif pour discuter ensemble de ces sujets et ne pas se sentir trop seuls », explique-t-il. Il a adhéré à l’association lorsqu’un collègue lui a dit qu’un comité varois se montait. Sans doute aurait-il pu le faire plus tôt car il connaissait déjà le travail de Jean-Marc Jancovici, et notamment Le Monde sans fin (Dargaud, 2021), la bande dessinée vendue à 1 million d’exemplaires qu’il a cosignée avec Christophe Blain.

Lire notre portrait :  Article réservé à nos abonnés  Jean-Marc Jancovici, un décroissant pronucléaire en campagne *

«  Janco », c’est le nom magique… le surnom de l’ingénieur qui a inventé le bilan carbone, est membre du Haut Conseil pour le climat, mais s’est surtout fait connaître par ses talents d’orateur et ses conférences pédagogiques sur le réchauffement climatique. En 2010, celui qui est aujourd’hui parfois contesté parmi les défenseurs de l’environnement pour ses positions sur le nucléaire et les énergies renouvelables crée The Shift Project, un cercle de réflexion qui produit des travaux d’utilité publique sur la décarbonation, après avoir monté Carbone 4, son entreprise. « Très tôt, on a été quelques-uns à vouloir aider bénévolement le Shift Project, mais comme les statuts ne le permettaient pas, on a créé une association loi 1901, Les Shifters, qui fixe à ses adhérents de se former sur le climat, l’énergie et l’économie d’abord ; d’appuyer le Shift Project dans ses travaux et d’en diffuser les idées », rappelle Alexandre Barré, un des trois fondateurs.

Entrepreneurs, enseignantes, retraités

Aujourd’hui, Jean-Marc Jancovici reconnaît la puissance de ce très large groupe qui réunit 12 000 cotisants et 30 000 sympathisants. « Depuis plus de dix ans désormais, le Shift Project marche sur deux jambes, explique-t-il, et la deuxième, ce sont tous les bénévoles – les “shifters” – qui nous aident à élaborer les propositions et à les faire entendre. Sans eux, nous n’aurions pas la portée que nous avons aujourd’hui. » En guise de reconnaissance, la figure de proue du mouvement rend régulièrement visite aux 57 comités locaux et, les samedi 7 et dimanche 8 juin, « Janco » en personne doit ouvrir, à Montpellier, les deux journées annuelles de l’UniverShifté, l’université d’été de l’association. De Toulon, les membres du chapitre varois s’y rendront à trois ou quatre.

Le 24 mai, ils sont neuf autour d’une table garnie de fromages, de biscuits et de saucissons, pour la réunion mensuelle chez une des « shifteuses ». Pendant qu’Aymeric Guilbaud récapitule les initiatives en cours, quelques regards suivent par la baie vitrée le ferry de 19 heures qui file vers la Corse. En plus des conférences régulières, des projections de film sur les mobilités douces, ils se relaieront le lendemain pour tenir un stand à la Fiesta des idées low-tech sur la place d’Armes de Toulon. « On a un bon rythme et c’est important car il faut qu’on recrute », martèle Aymeric Guilbaud.

Les 49 adhérents du département, dont une quinzaine de membres actifs, ne suffiront pas à ses yeux pour réussir à sensibiliser les candidats aux municipales de 2026. Parmi les plus actifs du groupe figurent des salariés, des entrepreneurs, deux enseignantes, deux retraités. Personne ne sait vraiment dire combien de temps il consacre à l’association, l’engagement diffère d’un mois sur l’autre. Cet été, les apéros organisés sur la plage pour toucher un large public recommenceront, et, pour la rentrée en septembre, il est question de remettre en place des présentations techniques internes afin de faire monter en compétence tout le groupe. La tablée se félicite surtout que le Shift Project, qui cherche de l’argent par crowdfunding pour imposer le thème de la décarbonation dans la campagne présidentielle de 2027, ait d’ores et déjà dépassé son objectif.

Dans la petite assemblée, l’échange est bienveillant. Quand Jean-Charles Charton confie son inquiétude face aux mesures anticlimat de Donald Trump ou au recul des politiques de transition écologique en France, ses voisins mettent en avant relocalisations et développement des circuits courts. Pragmatique, Aymeric Guilbaud conclut que la situation « rend plus nécessaire encore [leur] travail de sensibilisation ».

Lire aussi le récit |  Article réservé à nos abonnés  Sur l’écologie, un grand renoncement à l’œuvre en France et dans le monde

A un moment, un livre glisse d’un bord de la table à l’autre. On se repasse Les Limites à la croissance (dans un monde fini), le rapport Meadows (1972) à l’origine du concept de développement durable pendant que des autocollants « Je roule à 110 pour le climat » demandés par une des convives sont glissés au fond d’un sac. Il circule autour de la table une énergie positive que Jean-Charles Charton définit comme l’ADN de l’association. « Sans ces rencontres, ces discussions et les actions que nous montons, nous serions bien plus écoanxieux », plaide l’ex-directeur financier reconverti dans les bilans carbone qui se réjouit du côté apolitique de l’association et qui, comme beaucoup d’autres, n’aurait jamais pris sa carte dans un parti écologiste, ni milité aux côtés des activistes du climat.

Concentration en ingénieurs

Même s’il peut se faire aider par des bénévoles de l’autre bout de la France, chaque comité local reste libre de ses initiatives. Mi-mai, quatre des 90 « shifters » dijonnais ont ainsi animé un atelier de réflexion avec des étudiants de l’IUT sur le thème de l’écoanxiété. Eric Finot s’était fixé comme objectif d’amener chacun à « transformer l’émotion ressentie lorsqu’il pense à sa consommation, en objet de réflexion et pourquoi pas, en actions ». Les étudiants ont été captivés par le témoignage d’Amélie Charbonnel, une « shifteuse » de 24 ans qui leur a raconté comment elle-même est parvenue à transformer la colère, après sa prise de conscience soudaine, à 19 ans, que tout pouvait disparaître autour de nous, en une attitude apaisée et constructive, grâce à l’insertion dans des collectifs, dont celui des Shifters.

Conscient de l’importance de « faire shifter » la jeunesse, Eric Finot, enseignant de physique dans le supérieur, est en train de créer un jeu de rôle et de cartes baptisé « Les Lunettes de la transition », qui pourra être utilisé par d’autres comités.

A Toulon, à Dijon et à Paris, trois rassemblements où Le Monde s’est rendu, c’est d’abord la concentration de matière grise qui frappe ; l’impression de se retrouver au sein de microsociétés très au clair avec les données scientifiques et composées de militants d’une décarbonation heureuse, sans jugement sur celui qui roule encore en voiture thermique. La dernière enquête interne à laquelle 1 793 « shifters » ont répondu en 2022, a mis en évidence que 79 % ont un niveau bac + 5 ou plus, et même 89 % chez les 24-44 ans (qui représentent 51 % des adhérents). Cela dessine une communauté de cadres et de cadres supérieurs à large réseau d’influence. D’ailleurs, 9 % rejoignent le groupe par l’entremise d’un « shifter ». Ce qui est notable, certes, mais loin de la force d’attraction qu’exerce Jean-Marc Jancovici puisque 65 % des répondants à la même enquête disent être venus pour son charisme et sa capacité de vulgarisation.

De quoi justifier le surnom de « secte à Janco » qui colle à la peau des « shifters » ? Si tous ne partagent pas le positionnement pronucléaire du fondateur du Shift Project, cela a pu être vrai au début si l’on en croit Antoine Bouzin, sociologue au Centre Emile-Durkheim de l’université de Bordeaux, qui a enquêté sur ce militantisme des ingénieurs. « La proximité avec Jancovici a autorisé des ingénieurs à s’engager pour une cause écologique en mettant à profit leurs compétences professionnelles, explique-t-il. Ça a été un virage pour ce corps professionnel longtemps resté éloigné de l’écologie. Là, ils ont pu trouver un terrain d’action où dépasser la dissonance cognitive qu’étaient en train de vivre certains d’entre eux à travers la perte de sens de leur travail. » Onze ans après la création de l’association, la concentration en ingénieurs s’est cependant diluée, même s’ils restent encore 41 % (enquête 2022).

« Un bon tiers de femmes, on avance »

Désormais, des profils nouveaux les ont rejoints, comme les artistes, qui ont poussé Les Shifters à commencer à réfléchir à la décarbonation de la culture, à travailler sur les « récits de la transition », en créant un festival de cinéma. De même, la présence croissante des femmes, encouragée par la vice-présidente, Mélissa Perez, change les actions menées et les élargit. « On n’est pas encore à la parité, mais avec un bon tiers de femmes, on avance », se félicite-t-elle, observant au passage qu’avec la montée de la féminisation, d’autres profils professionnels arrivent en nombre : juristes, médecins ou sociologues.

Lire aussi (2019) :  Article réservé à nos abonnés  « Une perte de sens totale » : le malaise grandissant des jeunes ingénieurs face au climat

Mardi 6 mai, dans un café du 12e arrondissement de Paris, une dizaine de « shifteuses » d’Ile-de-France sont rassemblées à l’initiative d’Elles shiftent !, un regroupement lancé par Mélissa Perez. Comme partout dans l’association, on se tutoie, on s’embrasse et on laisse ses contrariétés du jour à la porte. Devant un houmous, Isabelle Baran, qui a travaillé trente ans comme juriste dans l’industrie pharmaceutique avant de tout lâcher, raconte la préparation du congrès Santé en 2050, qui aura lieu le 28 juin, à Lyon. « En cherchant des lieux où me former à la durabilité, pour monter mon entreprise, je suis tombée sur l’association. Depuis, je me suis fait certifier conférencière et je cherche toujours l’équilibre entre mon bénévolat de “shifteuse” et ma boîte de conseil. Mais ces deux activités se nourrissent l’une de l’autre », observe la juriste.

Mélissa Perez ne voit rien de gênant à ce qu’on adhère pour s’inventer un travail qui a du sens. « Nos statuts imposent de se former », rappelle-t-elle simplement, sans voir le côté consumériste d’une frange des membres qui oublient que l’objectif de l’association ne se limite pas à leur évolution professionnelle, mais est bien de « faire shifter » tout le pays.

Pourtant, ce ne sont pas les initiatives qui manquent. Le site propose une masse infinie d’activités dans lesquelles les bénévoles peuvent s’engager, une heure par semaine ou huit heures par jour comme le font des dizaines de retraités. Certaines sont lancées par un seul « shifter » ou par un comité, d’autres émanent du conseil d’administration des Shifters, voire correspondent à une commande du Shift Project. Ainsi, plusieurs centaines de bénévoles ont assuré la grande consultation des paysans pour permettre au think tank d’élaborer un rapport sur la décarbonation de l’agriculture.

Plusieurs centaines d’idées cherchent en permanence des cerveaux disponibles prêts à s’en emparer. Cela va de la création d’un cercle thématique baptisé « Sport & climat » pour sensibiliser spécifiquement ce milieu, à une contribution à « La Gazette du carbone », la newsletter de l’association, en passant par la création d’une présentation du projet de comptabilité carbone à destination des entreprises. « Chacun se plonge dans le dossier qui lui fait envie ; car, chez les “shifters”, on vient pour travailler sans être payé, ce qui nécessite de se faire plaisir ! », résume Alexandre Barré, qui n’aurait jamais imaginé que les trois bénévoles fondateurs verraient leur nombre multiplié par 10 000 onze ans après avoir déposé les statuts de l’association.

Jean-Marc Jancovici, un décroissant pronucléaire en campagne

Par Publié le 18 mars 2022 à 00h00, modifié le 18 mars 2022 à 16h43 https://www.lemonde.fr/m-le-mag/article/2022/03/18/jean-marc-jancovici-un-decroissant-pronucleaire-en-campagne_6118014_4500055.html

Temps de Lecture 20 min.

Portrait

Les pronucléaires l’adorent, certains écologistes le considèrent comme un allié. A 60 ans, l’ingénieur et consultant Jean-Marc Jancovici est l’une des stars du climat et de l’énergie. Apôtre d’une décroissance décarbonée à l’aide de l’atome, il aligne des arguments repris par les politiques de tous bords. Mais ses opinions tranchées et un caractère intransigeant sont loin de faire l’unanimité.


Dans les locaux de son cabinet de conseil, Carbone 4, à Paris, le 14 février 2022.  AXELLE DE RUSSÉ POUR « LE MONDE »

Il n’est pas candidat à la présidentielle mais, s’il l’était, il aurait derrière lui la coalition la plus hétéroclite qu’on puisse imaginer. Qui est susceptible de recueillir sur son nom les voix d’un patron du BTP, d’un syndicaliste CGT du nucléaire et d’un écolo décroissant ? Depuis le mois de janvier, la visibilité de l’ingénieur et consultant Jean-Marc Jancovici explose. La bande dessinée qu’il cosigne avec Christophe BlainLe Monde sans fin (Dargaud, 2021), s’est déjà vendue à plus de 250 000 exemplaires. La sortie sous forme de livre, fin janvier, du Plan de transformation de l’économie française (Odile Jacob), conçu par le think tank qu’il préside, The Shift Project, est également un succès de librairie.

Sans compter que la guerre en Ukraine remet au centre du débat public ses analyses et notamment sa préférence pour le nucléaire. L’explosion des prix du gaz et du pétrole mettent en lumière la dépendance aux énergies fossiles des économies européennes et donc les enjeux de souveraineté qui l’accompagnent. Comment alors se débarrasser de l’or noir et du gaz ? Comment reconstruire une économie sur des bases sans carbone ? Comment faire face concrètement au défi climatique ? Des questions que se pose « Janco » depuis vingt ans.

Lire aussi Quel est le niveau de dépendance des pays européens au gaz et au pétrole russe ?Lire plus tard

Certes, Jean-Marc Jancovici n’a pas cherché à recueillir 500 parrainages d’élus pour s’élancer dans la course à l’Elysée, mais sa campagne d’influence est plus scrutée que celle de beaucoup de politiques. De la matinale de France Inter au plateau de « Quotidien », de la presse économique à la chaîne YouTube ThinkerView, il est partout. C’est dans un amphi de Sciences Po Paris plein à craquer que s’est tenue la présentation en grande pompe, début février, de son « plan de transformation », avec en invités d’honneur le numéro 2 du Medef, Patrick Martin, le secrétaire général de la CFDT, Laurent Berger, et la future directrice générale de Veolia, Estelle Brachlianoff, ainsi que plusieurs élus et militants de différents bords.

https://e617b06806628b08fd08161979c44d04.safeframe.googlesyndication.com/safeframe/1-0-45/html/container.html

Forcément, cette non-campagne ressemble de plus en plus à une vraie campagne, avec un programme, une stratégie, une longue liste de soutiens, des salles combles et une ferveur que pourrait lui envier le candidat écologiste Yannick Jadot, qui stagne autour de 5 % dans les sondages. Mais ne dites pas à Jancovici qu’il fait de la politique, il pourrait mal le prendre – l’intéressé est un poil susceptible.

L’inventeur du bilan carbone

Cette popularité ne vient pas de nulle part : elle est le fruit d’un travail de longue haleine pour faire entendre une vision iconoclaste des enjeux liés à l’énergie et au climat. Acclamé à la Fête de L’Humanité, reçu avec prudence à l’Elysée depuis plusieurs années ou appelé à plancher devant les patrons du Medef, Jancovici énerve aussi bien le site écolo Reporterre que le journal libéral L’Opinion. Difficile de placer sur un axe gauche-droite ce porte-parole des inquiets du climat et des ingénieurs en mal de reconnaissance.

  • Parce qu’une autre personne (ou vous) est en train de lire Le Monde avec ce compte sur un autre appareil.Vous ne pouvez lire Le Monde que sur un seul appareil à la fois (ordinateur, téléphone ou tablette).
  • Comment ne plus voir ce message ?Si vous utilisez ce compte à plusieurs, passez à une offre multicomptes pour faire profiter vos proches de votre abonnement avec leur propre compte. Sinon, cliquez sur « Continuer à lire ici » et assurez-vous que vous êtes la seule personne à consulter Le Monde avec ce compte.
  • Vous ignorez qui d’autre utilise ce compte ?Nous vous conseillons de modifier votre mot de passe.
  • Que se passera-t-il si vous continuez à lire ici ?Ce message s’affichera sur l’autre appareil. Ce dernier restera connecté avec ce compte.
  • Y a-t-il d’autres limites ?Non. Vous pouvez vous connecter avec votre compte sur autant d’appareils que vous le souhaitez, mais en les utilisant à des moments différents.

A 60 ans, le polytechnicien, nommé en 2018 au Haut Conseil pour le climat (HCC), a consacré un pan entier de sa vie à décortiquer la thématique climatique et énergétique. Jeune ingénieur à la fin des années 1990, il planche pour France Télécom sur des dossiers liés au télétravail (déjà) et au téléenseignement, et tombe par hasard sur la question des gaz à effet de serre suscités par les déplacements en voiture.

Lui-même fils de physicien, il se passionne alors pour le sujet du carbone. Et crée, dans les années 2000, une méthode pour mesurer qui émet quoi, appelée le bilan carbone, désormais utilisée de manière massive en France, mais aussi à l’étranger. Cette démarche deviendra le cœur de son travail : il fonde, en 2007, le cabinet Carbone 4, qui conseille des entreprises pour faire face à la crise climatique et énergétique.

« L’alternative à ne pas imposer de contrainte, c’est que la contrainte arrivera d’une manière qu’on n’a pas choisie. Beaucoup de gens sous-estiment cruellement “le sang et les larmes” qu’il faudra pour parvenir à la neutralité carbone. » Jean-Marc Jancovici

En travaillant sur ses premiers bilans carbone, il se forge peu à peu une conviction : si les énergies fossiles ont permis la croissance et le développement, elles vont aussi causer notre perte. D’abord parce qu’elles sont responsables du dérèglement climatique, mais également parce qu’elles vont venir à manquer. « Le monde dans lequel nous vivons est un monde fini, et croire que nous disposerons toujours des ressources énergétiques à notre disposition aujourd’hui, c’est se bercer d’illusions », résume-t-il en pelant des clémentines – elles ont pour lui remplacé le café il y a longtemps – lorsqu’il nous reçoit, en février.

Progressivement, il s’installe dans le paysage comme un super vulgarisateur avec ses conférences et des livres grand public, comme Le Changement climatique expliqué à ma fille, paru en 2009 (Seuil). Il n’est ni climatologue ni chercheur, mais il rend accessible au plus grand nombre – avec le franc-parler qui le caractérise – un raisonnement fondé sur les lois de la physique. Puisque ces deux crises, énergétique et climatique, sont devant nous, il est urgent de faire de gros efforts, résume Jancovici. De très gros efforts, même.

« L’alternative à ne pas imposer de contrainte, c’est que la contrainte arrivera d’une manière qu’on n’a pas choisie, assène-t-il. Beaucoup de gens sous-estiment cruellement “le sang et les larmes” qu’il faudra pour parvenir à la neutralité carbone. » Lui-même a rendu public son bilan carbone il y a vingt ans – il ne prend quasiment plus l’avion, chauffe son logement à 18 degrés (15 la nuit), limite sa consommation de viande de bœuf et ne roule que quelques kilomètres par an en voiture. Seule entorse au tableau : sa maison, située dans le sud de Paris, est chauffée au gaz naturel – un combustible fossile.

Un programme électoral en libre-service

Pour rendre plus supportable ce bouleversement de nos vies, « Janco » est un grand défenseur du nucléaire. Il souligne que les réacteurs émettent peu de gaz à effet de serre, produisent à la demande et occupent une surface de territoire réduite pour fabriquer un maximum d’énergie. Pourquoi alors ne pas le privilégier ? Dans un monde qui va voir s’éteindre les ressources fossiles, c’est « un amortisseur de la décroissance », soutient-il. Et martèle : « Le nucléaire évite toujours plus de risques qu’il n’en crée. »

Le Monde Mémorable

Envie d’en savoir plus sur le nucléaire en France ?Test gratuit


Jean-Marc Jancovici, à Paris, le 14 février 2022.  AXELLE DE RUSSÉ POUR « LE MONDE »

Il balaie d’un revers de la main les inquiétudes concernant notamment la radioactivité ou le stockage des déchets. Comme lorsqu’il explique, non sans maladresse, lors d’une matinale chahutée de France Culture en 2019, qu’il préférerait « sans hésiter une seconde » habiter à Fukushima plutôt qu’à côté d’une autoroute ou d’une usine chimique. Les retards et les coûts massifs de l’EPR de Flamanville, le débat autour de la sûreté des centrales ne le font jamais dévier de son raisonnement principal : toutes les énergies ont des défauts, mais le nucléaire est celle qui en a le moins. Le polytechnicien est aussi très sceptique concernant la capacité des énergies renouvelables à répondre à nos besoins, notamment en ce qui concerne l’éolien, dénoncé comme une « fausse solution », catégorie dans laquelle il range également l’hydrogène.

Lire aussi Article réservé à nos abonnés  Jean-Marc Jancovici : « Il n’y a pas d’échappatoire au problème climatique »Lire plus tard

Cette vision a trouvé un point d’atterrissage en février, avec la sortie de son plan de transformation de l’économie française (PTEF). « C’est un programme électoral en marque blanche qui pourrait être repris par quiconque souhaite se mettre sérieusement à la décarbonation », explique-t-il. Une sorte de manuel qu’il conviendrait de déployer – et vite, si possible.

Lors de sa présentation à Sciences Po, Jancovici explique doctement aux dirigeants du Medef, de la CFDT et de Veolia qu’ils n’ont pas bien compris l’ampleur du problème. « Je vais vous donner un seul chiffre : 5 %. Il faut que les émissions de CO2 baissent de 5 % par an. Ce chiffre nous est imposé par la physique, il ne peut pas être négocié en votant une loi au Parlement », prévient-il. Autrement dit : sans plan précis pour atteindre cet objectif, aucun responsable politique, patronal ou syndical ne peut être pris suffisamment au sérieux.

Désillusion politique

Alors, si personne ne reprend sa vision, pourquoi n’est-il pas candidat lui-même ? Ses fans l’interpellent depuis plusieurs années sur le sujet, à grands coups de posts de blogs et de messages Facebook. Tant et si bien qu’il a fini par répondre dans un long commentaire sur le réseau social en 2020 pour démentir une candidature. « Le débat se focaliserait immédiatement sur le nucléaire, parce que ce serait le meilleur moyen de me neutraliser (…) “‘Janco’pronucléaire” serait répété en boucle », explique-t-il.

Après avoir essayé de convaincre les politiques directement, Jean-Marc Jancovici confesse en être revenu : « J’ai mûri. Je pensais qu’il suffisait, pour avoir un effet, d’exposer un raisonnement qui se tienne. J’ai fini par comprendre que ça ne servait à rien. »

Surtout, l’ingénieur estime que son analyse est loin d’avoir pénétré la société au point où il le souhaiterait. « Si mon temps était venu (…), ce n’est pas 3 % que je ferais, mais 20 %. Tant que je suis assuré de faire 3 %, y aller reviendrait à lâcher la proie pour l’ombre. » Il nous précise : « D’abord, je n’ai aucune chance de gagner, et puis une candidature de témoignage, ça empêche de créer du consensus. » « Janco » assure qu’il préfère s’adresser aux corps intermédiaires, syndicats, entreprises et associations, pour faire passer ses idées. « Il faut constituer une réserve de voix qui peut être utilisable par n’importe qui. »

Lui qui a voté François Mitterrand en 1981 et Nicolas Sarkozy en 2007 prend soin de ne pas afficher de préférence partisane aujourd’hui. D’autant qu’il a suivi de près l’expérience mitigée du pacte écologique lancé par Nicolas Hulot en 2007. Un manifeste signé par la quasi-totalité des prétendants à l’Elysée qui avait été suivi de peu d’effets. Après avoir essayé de convaincre les politiques directement, il confesse en être revenu : « J’ai mûri. Je pensais qu’il suffisait, pour avoir un effet, d’exposer un raisonnement qui se tienne. J’ai fini par comprendre que ça ne servait à rien. »

« Janco » est une sorte de Hulot qui promet de douloureux efforts et des sacrifices plutôt que de beaux paysages à la télévision. Ce qu’il a tiré de son expérience auprès de l’ancien animateur devenu ministre, c’est que rien ne sert de s’adresser aux politiques s’ils ne sont pas prêts à acheter la totalité de son discours. Il préfère parler directement à son public, comme lors de ses vidéos « Jancovici a répondu à vos questions » sur YouTube. Ses cours à l’Ecole des mines – huit sessions de deux heures et demie – ont été vues plusieurs centaines de milliers de fois.

Et le moins que l’on puisse dire, c’est que ce n’est pas exactement une série Netflix : un exposé austère avec des Powerpoint écrits tout petits, des flèches rouges partout, et un professeur « Janco » qui parle sans discontinuer. Sa conférence intitulée « CO2 ou PIB, il faut choisir » en dit beaucoup sur sa personnalité. Cette leçon inaugurale à Sciences Po propose deux heures trente de « JMJ » en polo rayé à manches courtes qui prend à revers les étudiants dès les premières secondes : « Je ne vais pas beaucoup vous parler de solutions, de toute façon, ça va vous occuper jusqu’à votre mort, comme ça, vous aurez un peu de travail. » L’assistance rigole, tout en comprenant qu’elle ne va pas rire longtemps : « Janco » est un maître exigeant et toute mauvaise réponse est impitoyablement sanctionnée.

Sa petite armée de fans

Ses premiers fans sont les « shifters », cette petite armée de bénévoles qui relaient l’activité de son think tank. Avec environ 10 000 sympathisants, l’association, dans un premier temps essentiellement composée de jeunes ingénieurs, a été récemment rejointe par des trentenaires sensibles à la question climatique venus d’horizons divers. « Moi, je suis arrivé là en regardant une vidéo d’une conférence de Jean-Marc Jancovici au Sénat, un must pour tous les gens qui le suivent »,explique le président des shifters, Alexandre Barré, qui est aussi…ingénieur à la coordination de la direction de la production nucléaire d’EDF. Mais il promet que l’atome, « ce n’est pas le sujet dont on parle le plus, même si beaucoup d’adhérents sont pour, assez logiquement ». 

Un politologue dirait bien volontiers que la diversité de sa communauté est un énorme atout : on y trouve des polytechniciens retraités de Total, des patrons du CAC 40 ou de PME, des militants écolos ou de La France insoumise, des députés LRM ou des hauts fonctionnaires. Une « fanbase » plutôt urbaine, masculine et très diplômée, qui se répète ses répliques les plus fameuses.

Lire aussi Article réservé à nos abonnés  « Ils parlent à des gens qui n’ont pas l’impression qu’on leur parle de décroissance » : les groupies de JancoviciLire plus tard

« Les fans de “Janco” peuvent être insupportables, déplore le chercheur Loïc Giaccone, qui a temporairement animé son compte Facebook avant de se lasser de ces admirateurs zélés. Il y a une sorte de fanatisme avec des gens qui envoient des messages du type “vous devriez être président”, “vous savez tout”, “vous devriez être remboursé par la Sécu”. Et puis une attitude parfois toxique, des propos sexistes, ambiance école d’ingénieurs, ou des attaques gratuites. »

Animée depuis dix ans par des bénévoles, sa page Facebook a vraiment explosé au moment de la démission de Nicolas Hulot, en 2018. « Les followers de “Janco” sont en réalité composés de deux publics, note Joëlle Leconte, qui continue de publier bénévolement sous le nom de Jancovici sur le réseau social. D’un côté, des scientistes qui ne prennent que la partie nucléaire du discours et, de l’autre, des décroissants qui se disent prêts à changer de vie après avoir visionné une vidéo ou deux. » Samedi 12 mars, dans le défilé parisien pour le climat organisé pour interpeller les candidats à la présidentielle, une jeune femme brandissait une pancarte avec un seul slogan bardé de cœurs : « Jancovici, marry me ».

Les généreux mécènes de son think tank

Lancé en 2010, son think tank, The Shift Project, tire ses revenus de généreux mécènes, parmi lesquels certains des plus grands groupes français, tels Bouygues, EDF, BNP Paribas ou Veolia. « Le premier chèque pour le Shift a été signé par Martin Bouygues lui-même », précise l’un des membres du conseil d’administration, Fabrice Bonnifet, qui se trouve être également directeur du développement durable du groupe de BTP et de télécommunications. Cette présence importante de très grandes entreprises aux intérêts parfois contradictoires « n’a pas d’impact sur nos productions intellectuelles », assure Matthieu Auzanneau, directeur du think tank.

Mais la confusion des genres est parfois pointée du doigt par les détracteurs de Jean-Marc Jancovici, qui notent que certains grands donateurs du Shift sont aussi des clients de Carbone 4. Au premier rang desquels EDF. Mais Jancovici se défend de tout conflit d’intérêts : EDF ne compte pas pour plus de 3 % du chiffre d’affaires de Carbone 4, qui a par ailleurs pour clients des acteurs des énergies renouvelables ou des concurrents d’EDF, comme TotalEnergies ou Engie (ex-GDF Suez).

Lire aussi Article réservé à nos abonnés  François Bayrou, un si discret haut-commissaire au plan

Les shifters ont professionnalisé le lobbying auprès des élus et des collectivités et veillent comme le charbon sur le feu aux textes de loi des parlementaires. Ils se relaient pour poser des questions aux candidats lors des émissions de grande écoute. Et mènent également des actions plus discrètes, comme lorsqu’ils ont poussé contre l’utilisation du chauffage au gaz dans la nouvelle réglementation de construction du bâtiment. Ou pour la (re) création d’un Haut-Commissariat au Plan, occupé par François Bayrou, même si la structure a pour l’heure accouché d’une souris et de quelques rapports vite oubliés. Pour la présidentielle, Jancovici et les siens ont envoyé aux candidats leur PTEF, afin de les pousser à prendre position sur ces thématiques.

Sans filtre et sans langue de bois

Rejetant le clivage gauche-droite, Jean-Marc Jancovici estime que la fracture est aujourd’hui entre ceux qui ont compris qu’il y a un monde fini et ceux qui continuent de croire que la croissance infinie est possible. Dans la langue jancovicienne, cela donne, sans nuance : « La vraie fracture, c’est entre ceux qui pensent que les faits s’imposent aux opinions et les autres. »

Il est perçu comme un macho à l’ancienne par une partie des écolos. Comme quand il souligne que son bilan carbone familial est bas parce que son épouse est à la maison – « ce qui supprime la nécessité d’une deuxième voiture »

Cette posture de sachant qui chiffre tout n’est évidemment pas très compatible avec les contraintes des politiques. Le porte-parole du gouvernement, Gabriel Attal, l’a pourtant invité après avoir regardé ses vidéos, et l’a trouvé passionnant. Mais Jancovici, lui, en est ressorti en soufflant, comme s’il avait perdu son temps. Lorsqu’il est reçu à l’Elysée ou à Matignon, il a parfois la sensation que ses interlocuteurs n’ont pas saisi l’essentiel. « Je veux pouvoir discuter à gauche et à droite », assume-t-il, assurant que « l’erreur des écolos a été de se mettre dans les bagages des socialistes ».

Il est comme ça, « Janco », sans filtre et sans langue de bois. « C’est le meilleur pédagogue que j’ai jamais vu, confie un de ses collègues du Haut Conseil pour le climat, mais il est incroyablement caricatural sur des sujets comme le nucléaire ou les éoliennes. Et, comme il n’est pas du genre à changer d’avis, il ne peut pas reconnaître qu’il se trompe, et parfois depuis longtemps », soupire-t-il.

L’ingénieur ne s’embarrasse pas de nuances sur certains sujets qu’il ne maîtrise pas. Il est perçu comme un macho à l’ancienne par une partie des écolos. Comme quand il souligne que son bilan carbone familial est bas parce que son épouse est à la maison – « ce qui supprime la nécessité d’une deuxième voiture ». Ou qu’il assure que « la politique, c’est un parcours de brutes et ça ne correspond pas à l’essentiel de la psychologie féminine ».

Recomposition du paysage politique

Jean-Marc Jancovici endosse par ailleurs avec plaisir le rôle du redresseur de torts pour expliquer aux journalistes qu’ils ne comprennent rien à la chose scientifique. Ce n’est pas le dernier paradoxe de cet ingénieur : il ne rate jamais une occasion de dire tout le mal qu’il pense des médias… dans les journaux. « Nombre de journalistes pensent, à tort, que le “droit au débat” s’applique aux faits comme aux opinions. Ils deviennent alors, malgré eux, complices de mensonges »,expliquait-il au Point en 2019.

Cela ne l’empêche pas d’entretenir un rapport de proximité avec certains journalistes : il a organisé pendant plusieurs années à Combloux (Haute-Savoie) un séminaire à destination des rédacteurs en chef et des patrons de rédaction afin de les sensibiliser au défi climatique, en invitant des climatologues de renom pour discuter après quelques descentes à skis – sa grande passion. Entre 2006 et 2014, on y a vu défiler Gilles Bouleau, David Pujadas, Thomas Sotto ou encore Bernard de la Villardière. Cette stratégie de long terme a fini par payer : nombre de journalistes sont désormais prêts à tenir table ouverte au polytechnicien.

« Le travail qu’il fait et la génération qu’il forme, c’est très utile au combat, même s’il peut y avoir des divergences. Il participe à structurer un nouveau clivage politique, autour du déni ou de la reconnaissance des limites planétaires. » Delphine Batho, porte-parole de Yannick Jadot

Son positionnement inédit participe déjà à recomposer le paysage politique autour de la question climatique. Il est ainsi adoré par les pronucléaire et soutenu par certains écologistes. « Son discours sur le nucléaire a fait basculer des gens de toutes tendances », se réjouit le climatologue François-Marie Bréon, militant de l’association Les Voix du nucléaire et connaissance de longue date de Jean-Marc Jancovici. « Il a joué un rôle pour changer l’image du nucléaire en France, c’est certain », abonde Gabriel Attal.

Chez les écologistes, l’ancienne ministre Delphine Batho, aujourd’hui porte-parole de Yannick Jadot, considère ainsi que« Jancovici est un allié ». « Le travail qu’il fait et la génération qu’il forme, c’est très utile au combat, même s’il peut y avoir des divergences. Il participe à structurer un nouveau clivage politique, autour du déni ou de la reconnaissance des limites planétaires », assure la députée des Deux-Sèvres et présidente de l’association Génération Ecologie.

Cette ex-socialiste s’est ainsi retrouvée en janvier dans un débat face à Bruno Le Maire dans les locaux du Monde, au cours duquel elle n’a pas hésité à employer des arguments puisés dans ses échanges avec Jancovici – notamment la décroissance ou le pic pétrolier. Or le ministre de l’économie lui répondait en défendant le nucléaire et la planification : là aussi, deux grands arguments de « Janco ».

« Il est décroissant, mais il n’est pas marxiste »

Lepolytechnicien est en effet un fervent partisan d’une planification teintée d’une forme de nostalgie de la manière dont l’État pouvait diriger l’économie dans les années 1960. Tout pour plaire au très droitier Julien Aubert, député Les Républicains du Vaucluse, grand admirateur de Jancovici – et pourtant très peu compatible avec les idées de Delphine Batho. « JMJ » a ainsi aidé Julien Aubert à concevoir le programme énergie climat d’Oser la France, son mouvement à la droite des Républicains.

« Il est génial. C’est vrai qu’il est décroissant, mais il n’est pas marxiste, se console le parlementaire. Pour moi, c’est un lanceur d’alerte, un excellent conseiller des puissants, qui aide à ouvrir les yeux, mais il ne réfléchit pas comme un politique, sur la façon de faire passer ses idées dans une société démocratique. » Le côté très franchouillard de « Janco » et sa critique acerbe des politiques énergétiques allemandes séduisent aussi dans les rangs souverainistes.

« Je suis fan ! s’enthousiasme de son côté le mathématicien et ex-macroniste Cédric Villani, avec qui Jancovici parle régulièrement – et qui est aussi son député. Il lui arrive parfois de mordre la ligne rouge quand il fait de l’écolobashing ou de l’éoliennebashing, mais, globalement, il apporte énormément au débat public. »

« Au fond, son discours est très compatible avec le capitalisme, il ne fait pas peur aux politiques et aux industriels, c’est une des clés de son succès. » Une militante du mouvement pour le climat

Le député LRM Jean-Charles Colas-Roy, qui centralise le programme énergie-climat du candidat Macron, est plus mesuré. « J’ai du respect pour son travail et il est sur les bons sujets, mais il n’y a pas que les lois de la physique, il y a aussi la société. Or la politique, c’est l’art du compromis. Laisser penser que les politiques ne sont pas courageux parce qu’ils sont pragmatiques, là, j’ai un point de désaccord. »

A gauche aussi, on trouve des critiques sévères, comme celles de l’ancienne présidente d’Attac Aurélie Trouvé, aujourd’hui engagée dans la campagne de Jean-Luc Mélenchon. « Ce n’est pas un allié. Je crois qu’on ne devrait pas se prévaloir de la science pour dire tout et n’importe quoi », accuse l’altermondialiste, qui s’est retrouvée dans un débat houleux face à lui à la Fête de L’Humanité, en septembre 2019. « Au fond, son discours est très compatible avec le capitalisme, il ne fait pas peur aux politiques et aux industriels, c’est une des clés de son succès », juge, amère, une militante du mouvement pour le climat qui tient à rester anonyme.

« Janco » de gauche, « Janco » de droite, chacun fait son marché dans les propos de l’ingénieur, parfois sans s’embarrasser de cohérence. « Jean-Marc est sans faux-col, il dit les choses comme il les pense et ensuite les gens s’en saisissent ou pas, veut croire Matthieu Auzanneau, du Shift Project. Mais on voit qu’on arrive à lancer la conversation sur un certain nombre de sujets : la planification, c’est un concept utilisé aussi bien par Mélenchon que par la droite, désormais. » Ce qui n’est pas pour déplaire à Jean-Marc Jancovici : « Le fait de ne pas être étiqueté est quelque chose qui me va extrêmement bien, je prends soin de ne pas apparaître à un bord de l’échiquier politique. » Son think tank doit publier, en mars, ses commentaires sur les programmes des candidats. Une chose est certaine, personne n’aura 20/20.Nabil Wakim

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

Laisser un commentaire