Une vaste étude confirme le risque accru de cancers avec le glyphosate.

Glyphosate : la plus vaste étude animale conduite à ce jour confirme des risques accrus de cancers

Une équipe internationale de chercheurs a testé les effets du célèbre herbicide sur plus d’un millier de rats de laboratoire à différents dosages. Dans tous les cas de figure, les scientifiques ont enregistré un surcroît de tumeurs. 

Par Publié hier à 05h45, modifié hier à 11h37 https://www.lemonde.fr/planete/article/2025/06/12/glyphosate-la-plus-vaste-etude-animale-conduite-a-ce-jour-met-en-evidence-des-risques-accrus-de-diverses-tumeurs_6612420_3244.html

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SÉVERIN MILLET

C’est un nouvel élément, décisif, dans la controverse sur les dangers du glyphosate, le pesticide le plus utilisé au monde. Une équipe de chercheurs italiens, américains et britanniques a publié, mardi 10 juin dans la revue scientifique Environmental Health, les résultats de l’étude animale la plus ambitieuse conduite à ce jour sur les effets cancérogènes du célèbre herbicide. Plus d’un millier de rats de laboratoire ont été enrôlés pendant deux ans, et soumis à différentes doses de glyphosate – toutes considérées comme sans effets par la réglementation européenne. Dans tous les groupes d’animaux ayant reçu ces petites doses quotidiennes de l’herbicide, écrivent les chercheurs, « nous avons observé une augmentation statistiquement significative, dépendante de la dose reçue, de la tendance à développer des tumeurs bénignes ou malignes sur plusieurs tissus ».

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L’étude a été pilotée par l’institut Ramazzini – l’une des rares institutions scientifiques capables de mener des expériences animales d’une telle ampleur –, en collaboration avec des chercheurs du Boston College, de la George-Mason University, du King’s College de Londres ou encore de l’Icahn School of Medicine at Mount Sinai, à New York. Les animaux traités ont reçu la substance active sous forme de glyphosate pur ou de formules commerciales à base de glyphosate − l’une, Roundup Bioflow, est commercialisée en Europe, l’autre, Ranger Pro, aux Etats-Unis.

Les animaux ont été soumis à trois niveaux d’exposition. La plus faible est celle considérée par les autorités européennes comme le seuil acceptable pour les humains (0,5 mg/kilo/jour), l’intermédiaire est dix fois plus élevée (5 mg/kilo/jour), et la plus forte dose est considérée par les autorités de l’Union européenne comme sans effets pour les rongeurs de laboratoire (50 mg/kilo/jour). Les animaux ont été exposés in utero, par le biais de leur mère, dès le sixième jour de gestation, puis jusqu’à l’âge de 104 semaines – pour peu qu’ils ne soient pas morts avant le terme de l’expérience.

« Une étude bien ficelée »

A toutes les doses d’exposition, dans des proportions variables, des excès d’animaux atteints de différentes tumeurs ont été observés par les chercheurs, par rapport au groupe d’animaux n’ayant pas été exposés. « Ces tumeurs sont apparues dans les tissus hémo-lymphoréticulaires (leucémie), la peau, le foie, la thyroïde, le système nerveux, les ovaires, la glande mammaire, les glandes surrénales, les reins, la vessie, les os, le pancréas, l’utérus et la rate (hémangiosarcome) », poursuivent les auteurs. Ceux-ci expliquent que la plupart de ces tumeurs sont rares, leur fréquence étant naturellement inférieure à 1 % chez la souche de rat utilisée pour l’expérience, excluant ainsi l’éventualité que ces maladies surviennent en raison du vieillissement des rongeurs.

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Les maladies du sang sont les plus fréquemment observées, à toutes les doses d’exposition et pour les trois produits. « Environ la moitié des morts des suites de leucémies, observées chez les animaux traités, se sont produites sur des rats de moins de 1 an d’âge, ce qui correspond à 35-40 ans pour un humain », dit Daniele Mandrioli, directeur du centre de recherche sur le cancer de l’institut Ramazzini et coordinateur de ces travaux. Le toxicologue précise qu’en passant en revue plus de 1 600 rats de même souche utilisés comme témoins, c’est-à-dire non exposés à des toxiques, dans les précédentes études conduites par son institut, mais aussi le National Toxicology Program américain, « aucun cas de leucémie n’a été enregistré sur des animaux de moins de 1 an ».

La toxicologue Laurence Huc, directrice de recherche à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae), qui n’a pas participé à ces travaux, salue « une étude bien ficelée, à la puissance statistique impressionnante, et qui met en évidence plusieurs caractéristiques de la toxicité du glyphosate ». La chercheuse française note que les effets varient selon le sexe des animaux, que même les doses faibles conduisent à des effets tumorigènes, que les formules commerciales ont des effets plus marqués que le glyphosate pur.

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« Cette étude, ajoute Mme Huc, pourrait devenir l’étude de référence pour l’établissement de nouvelles valeurs toxicologiques », utilisées pour fixer les seuils d’exposition. La chercheuse française constate enfin que ces résultats obtenus sur les rongeurs en laboratoire « sont cohérents avec les études épidémiologiques [sur les humains] disponibles ». Celles-ci indiquent un lien entre l’exposition professionnelle au glyphosate et certaines maladies du sang, lymphomes et myélomes notamment.

« Des préoccupations supplémentaires »

Cette nouvelle pièce apporte surtout de nouveaux éléments à la dispute, qui dure depuis une décennie, entre le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) et les agences réglementaires européennes et américaines. Alors que le CIRC a classé le glyphosate « cancérogène probable » pour l’homme en mars 2015, les agences estiment qu’il n’a pas de potentiel cancérogène, ce qui a ouvert la voie à sa réautorisation, en 2023, pour dix ans. Or, comme le rappelle l’épidémiologiste allemand Kurt Straif, ancien patron du programme de classification des cancérogènes au CIRC, l’un des nœuds de la discorde était précisément l’interprétation des études menées sur des animaux de laboratoire, conduites et présentées par les industriels.

La dispute était subtile, inaccessible à toute personne étrangère aux magies de la statistique. Pour les experts du CIRC, les résultats des études animales disponibles formaient une « preuve suffisante » de cancérogénicité du glyphosate sur l’animal. De leur côté, les agences réglementaires estimaient, sur la foi d’un autre crible statistique, que ces données n’étaient pas significatives. « L’étude publiée aujourd’hui fait état d’une augmentation supplémentaire, statistiquement significative, du nombre de cancers chez les animaux exposés, ce qui rend les “preuves suffisantes” encore plus solides », relève M. Straif, qui n’a pas participé à ces travaux, mais qui siège au conseil scientifique de l’institut Ramazzini. « La nouvelle publication fait en outre état d’une augmentation des leucémies à un âge relativement jeune chez des rongeurs exposés à de très faibles doses pendant la grossesse, ajoute le chercheur. Cela ajoute des préoccupations supplémentaires. »

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Invitée à réagir à ces travaux, l’Autorité européenne de sécurité des aliments dit avoir réclamé, en vain, les données brutes de l’expérience pilotée par l’institution italienne, au cours des derniers mois. « Nous avons fourni aux autorités réglementaires tout ce que nous pouvions partager en attendant la publication formelle de nos résultats, répond M. Mandrioli. Maintenant que nous avons un article revu par les pairs, dûment publié, nous allons pouvoir fournir plus de données aux parties prenantes. »

*Un rapport fantôme sur le glyphosate sort des placards de l’Anses, huit ans plus tard

Une expertise restée secrète, dont « Le Monde » avait demandé communication auprès de la justice, a été publiée le 25 mars. Elle jugeait les tests utilisés pour évaluer la toxicité des formules commerciales de l’herbicide insuffisants. 

Par Publié le 27 mars 2024 à 06h00, modifié le 27 mars 2024 à 08h48 https://www.lemonde.fr/planete/article/2024/03/27/huit-ans-plus-tard-un-rapport-fantome-sur-le-glyphosate-sort-des-placards-de-l-anses_6224398_3244.html

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Un agriculteur pulvérise un herbicide, dans la Sarthe, en septembre 2019.
Un agriculteur pulvérise un herbicide, dans la Sarthe, en septembre 2019.  JEAN-FRANCOIS MONIER / AFP

C’est un rapport qui n’existe pas et qui, pourtant, vient d’être publié. L’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) a rendu publique, lundi 25 mars, une expertise sur la génotoxicité des pesticides à base de glyphosate – c’est-à-dire leur capacité à altérer l’ADN, une étape possible de la cancérogenèse.

Un énième rapport sur l’herbicide controversé, le plus utilisé dans le monde, et réautorisé en 2023 pour dix ans dans l’Union européenne ? L’originalité de la situation est que ce rapport était tout proche d’être finalisé à l’automne 2016, avant d’être enterré sans explication. Présenté le 27 septembre 2016 aux instances de l’agence, il a ensuite disparu sans être rejeté, ni endossé. Une première dans l’histoire de l’Anses.

Ayant appris l’existence de cette expertise, Le Monde en a demandé communication à l’agence en octobre 2021 au titre de la loi sur l’accès aux documents administratifs – au côté de l’ensemble des pièces relatives à ces travaux. L’Anses a opposé un refus, notamment au motif que le rapport n’avait pas été formellement adopté : n’existant pas, il ne pouvait être communiqué. Le Monde a donc introduit une requête devant le tribunal administratif de Melun pour l’obtenir. L’agence a attendu la veille de l’audience, tenue mardi 26 mars, pour publier les quelque 70 pages de ce « prérapport » vieux de huit ans.

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Nommé en octobre 2022 et héritier du contentieux, le directeur général de l’Anses, Benoît Vallet, a pris la décision de publier ces travaux « dans un souci de transparence », selon la notice accompagnant la publication. L’agence bat sa coulpe et reconnaît que « l’arrêt d’une expertise avant son terme doit être évité », citant un avis de 2018 en ce sens de son comité de déontologie. Elle assure en outre que le rapport fantôme de 2016 n’a jamais été endossé ni publié au motif que son objet doublonnait avec celui d’un « groupe de travail » mis en place en février 2016 par la Commission européenne. L’objectif de ce groupe était d’« identifier des critères et de constituer la liste de coformulants [produits ajoutés à la substance active] ne pouvant pas entrer dans la composition des produits phytopharmaceutiques en général ».

Des éléments embarrassants

L’Anses n’explique cependant pas clairement pourquoi ses quatre experts ont poursuivi leur travail jusqu’à parvenir à un rapport paginé et mis en forme à la fin de septembre 2016 – soit sept mois après la création du groupe de travail européen en question –, avant que l’expertise ne soit abandonnée.

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Pour l’agence, l’objet du rapport préliminaire de 2016 était d’évaluer la pertinence des tests de génotoxicité des produits à base de glyphosate – les produits commerciaux contenant la célèbre molécule associée aux coformulants qui potentialisent ses effets. Or, à l’issue des travaux du groupe de travail européen, les produits à base de glyphosate (ou d’autres substances actives) comprenant des coformulants génotoxiques « ont été retirés du marché français par I’Anses en application des nouvelles dispositions réglementaires », prises en mars 2021 à l’échelon européen. En clair, dit en substance l’agence, le rapport n’a plus d’objet puisque ce qu’il pouvait contribuer à interdire l’a été in fine.

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L’expertise avortée comportait toutefois – en pleine tempête médiatique sur le glyphosate, qui était alors au seuil de la réautorisation de 2017 – des éléments embarrassants.

D’abord parce que les experts étaient en désaccord sur un point-clé du rapport : une série d’études réalisées par des chercheurs portugais montrant, sur des animaux de laboratoire, un effet génotoxique d’un produit commercial à base de glyphosate. Le rapport conclut que ces travaux doivent être considérés comme biaisés et ne sont pas dignes de foi. Au contraire, l’un des experts du groupe jugeait que ces travaux, de qualité, ne pouvaient être écartés aussi simplement et constituaient un « faisceau de résultats convaincants représent[ant] une véritable alerte sur un effet génotoxique induit par différentes formulations ».

Des tests supplémentaires devaient être mis en œuvre

Surtout, le rapport estimait que des tests supplémentaires devaient être réalisés. Sur les quatre produits à base de glyphosate testés, « les résultats du test d’Ames [recherche d’un effet génotoxique sur des bactéries] et du test du micronoyau in vivo [recherche de fragmentation du noyau des cellules] ne permettent pas de garantir l’absence de potentiel mutagène et génotoxique étant donné leur faible pertinence » dans les conditions de mise en œuvre. Les experts, cette fois unanimes, recommandaient d’utiliser des tests de mutation génique sur des cultures de cellules de mammifères et/ou un test dit « des comètes » – qui détecte indirectement les cassures de l’ADN – in vivo sur des rongeurs.

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« Ce rapport s’appuyait sur des travaux disponibles dans la littérature scientifique pour recommander la mise en œuvre d’un test “des comètes” in vivo, en raison de sa sensibilité, résume Pauline Cervan, ancienne toxicologue réglementaire pour l’industrie, aujourd’hui à l’association Générations futures. L’Anses prétend que la publication de ce rapport n’aurait rien changé à la manière dont la génotoxicité des formulations va être évaluée à partir de 2017, mais c’est en réalité le contraire ! »

Mme Cervan souligne ainsi qu’en 2020 et 2021 l’Anses a écarté la génotoxicité de deux produits à base de glyphosate – le Credit Xtreme et le Gallup 360-K – sans exiger les tests supplémentaires recommandés dans son prérapport de 2016. « L’Anses s’appuie toujours sur les recommandations formulées en 2011 par les autorités européennes, alors que ses propres experts assuraient dès 2016 que ce n’était pas suffisant », dit-elle.

A l’audience du mardi 26 mars, devant la huitième chambre du tribunal administratif de Melun, la rapporteuse publique a présenté des conclusions favorables à l’annulation de la décision de l’Anses par laquelle l’agence a refusé au Mondel’accès aux pièces relatives à l’expertise abandonnée.

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**« Le dossier glyphosate illustre jusqu’à la caricature le conflit entre agences réglementaires et institutions scientifiques »

Chronique

L’interminable controverse sur les dangers du glyphosate, entre les agences réglementaires et les institutions scientifiques, nourrit le relativisme et la défiance, estime Stéphane Foucart, journaliste au « Monde », dans sa chronique.

Publié le 24 septembre 2023 à 05h15, modifié le 24 septembre 2023 à 11h22  https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/09/24/le-dossier-glyphosate-illustre-jusqu-a-la-caricature-le-conflit-entre-agences-reglementaires-et-institutions-scientifiques_6190720_3232.html

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Le scepticisme devant les dangers du réchauffement ou l’hésitation vaccinale face au Covid-19 le montrent sans ambiguïté : la défiance vis-à-vis des avis scientifiques collégiaux, transparents et fondés sur la littérature savante, comporte des risques importants pour la société. Il n’y a pas de meilleur carburant à cette défiance que les situations dans lesquelles des instances investies d’une autorité scientifique apparemment semblable répondent de manière opposée à la même question. Revenu dans l’actualité avec le projet de réautorisation présenté le 22 septembre aux Etats membres de l’Union européenne (UE), le dossier glyphosate illustre jusqu’à la caricature ce genre de conflit, dont l’étalage public est préjudiciable à l’image de la science.

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Depuis plusieurs années, le désaccord entre agences réglementaires et institutions scientifiques sur la toxicité du glyphosate est total. Entre, d’un côté, l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) et l’Agence européenne des produits chimiques (EChA), et de l’autre, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) et l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), les vues semblent irréconciliables. « Preuves fortes de génotoxicité » (CIRC), « probablement pas génotoxique » (EFSA, EChA), « cancérogène probable » (CIRC), « présomption moyenne d’un lien » avec les lymphomes non hodgkiniens (Inserm), « probablement pas cancérogène » (EFSA, EChA)… tout est à l’avenant.

Qui, dans l’opinion, suit d’assez près la controverse pour savoir que les données considérées par les uns et les autres ne sont pas les mêmes ? Qui sait que l’Inserm et le CIRC se basent sur la littérature scientifique – c’est-à-dire l’ensemble des études publiées après examen par les pairs (ou peer review) dans des revues savantes –, et que les agences réglementaires, considérant plus de 95 % de cette littérature comme non fiable ou non pertinente, fondent leur avis (conformément à la loi) sur les tests réglementaires fournis par les industriels ?

Le précédent du Bisphénol A

Ces subtilités échappent sans doute à la plus grande part de l’opinion. Seul surnage le bruit de fond délétère du dissensus, qui nourrit le relativisme et la défiance. Censée relever de l’exercice scientifique, l’expertise réglementaire joue en réalité, parfois, contre la science. « L’évaluation faite par ces agences européennes ne correspond à aucun canon scientifique, résume la toxicologue Laurence Huc, directrice de recherche à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement, dans un entretien à Mediapart. Pour la biologiste que je suis, ce processus est une truanderie. »

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Les mots sont forts, mais il n’est pas nécessaire d’avoir un doctorat en épistémologie pour comprendre que la méthode à laquelle doivent se plier les agences de l’UE (et d’ailleurs) peut être source de déconvenues. C’est du reste ce qu’enseigne le proche passé. Sur un autre dossier, celui du bisphénol A (BPA), les éléments de la controverse étaient analogues ; son dénouement fut douloureux.

Dès le milieu des années 2000, plusieurs journaux relayaient les alertes de scientifiques sur ce plastifiant omniprésent. De fait, de nombreux travaux de recherche publiés depuis la fin des années 1990 indiquaient que le BPA était un perturbateur endocrinien, suspecté d’une variété d’effets sanitaires sur les humains à de très faibles doses d’exposition (cancers hormono-dépendants, troubles métaboliques ou du neurodéveloppement, baisse de la fertilité et de l’immunité, etc.).

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La plus grande part des agences réglementaires n’étaient pas inquiètes : les tests fournis par les industriels étaient rassurants et les études indépendantes étaient considérées comme non fiables ou non pertinentes. Seule l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail eut le front de contrevenir à la doxa réglementaire. Contre l’avis de l’EFSA, elle donna à l’alerte, en France, un caractère officiel dès 2011.

Tant d’années perdues

Entre 2006 et 2014, la presse française (et singulièrement Le Monde) a publié plusieurs centaines d’articles sur le sujet, relayant les nombreux travaux de recherche menés sur cette substance. Tout ce temps, imperméable aux critiques de la communauté scientifique compétente, l’EFSA conserva inchangée la dose journalière tolérable de BPA, à 50 microgrammes par kilo et par jour (µg/kg/j) – censée prévenir tout risque. En 2015, ce seuil fut baissé à 4 µg/kg/j, sans que cela ne bouleverse l’estimation du risque pour la population, au niveau réel d’exposition. Comme aujourd’hui sur la question du glyphosate, les chercheurs engagés, les ONG et les journalistes étaient des complotistes antiscience, des marchands de peur, des militants, des khmers verts, etc.

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La fin de l’histoire ? C’est l’EFSA elle-même qui l’a écrite. En décembre 2021, l’agence s’est résolue à considérer une étude académique pour calculer une nouvelle dose journalière tolérable de 0,04 nanogramme par kilo et par jour (ng/kg/j). Soit un seuil 1,25 million de fois plus faible que celui de 2014. Un tel écart, dans le calcul d’une valeur-seuil importante pour la santé publique, n’est pas anodin. C’est la différence qu’il y a entre une balade de 1 kilomètre et trois fois la distance Terre-Lune. Après discussions avec les parties prenantes, ce seuil a finalement été fixé, en avril, à 0,2 ng/kg/j. Conséquence : selon une note du 14 septembre de l’Agence européenne de l’environnement, l’écrasante majorité des Européens – et 100 % des Français – sont exposés à des niveaux de BPA au-delà du seuil de risque.

On peut bien sûr se réjouir que l’agence ait finalement évolué. On peut aussi s’interroger sur ce que peut être le fardeau sanitaire de tant d’années perdues. Et enfin se demander pourquoi aucune leçon ne semble en avoir été tirée par le législateur.

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Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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