Quatre jours durant, Emmanuel Macron a tenté de redorer son blason écologique en déployant une contre-offensive en règle sur le terrain diplomatique, médiatique et politique.

Transition écologique : les deux visages d’Emmanuel Macron

Portant l’étendard de la lutte écologique, comme à la Conférence des Nations unies sur l’océan à Nice, le président de la République s’irrite de voir son bilan détricoté par les députés de droite, d’extrême droite mais également macronistes. 

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hier à 05h30, modifié hier à 10h12 https://www.lemonde.fr/planete/article/2025/06/11/unoc-emmanuel-macron-l-ocean-et-la-derive-de-la-planification-ecologique_6612123_3244.html

Emmanuel Macron, dans l’émission « Urgence océan », sur France 2, à Nice, le 10 juin 2025.
Emmanuel Macron, dans l’émission « Urgence océan », sur France 2, à Nice, le 10 juin 2025.  JEAN-LOUIS PARIS/FRANCE TÉLÉVISIONS.

Emmanuel Macron a ressorti son costume le plus vert, celui qu’il endosse lors des sommets internationaux et des Conférences des parties pour le climat (COP). Depuis son arrivée à la Conférence des Nations unies sur l’océan (UNOC), à Nice, le président de la République multiplie les déclarations très allantes sur l’écologie et très offensives contre les pays les moins vertueux. Des sorties que ne renierait aucun des 2 300 scientifiques présents à Nice.

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« Le climat, comme la biodiversité, ce n’est pas une question d’opinion, c’est une question de faits scientifiquement établis », a ainsi lancé le président de la République, lundi 9 juin, en accueillant les 63 autres chefs d’Etat et de gouvernement. Les ambitions prédatrices de Donald Trump et d’autres puissances ? « Les abysses ne sont pas à vendre et, pas plus que le Groenland n’est à vendre, pas plus que l’Antarctique ou la haute mer ne sont à vendre », a répondu le chef de l’Etat le même jour. La volonté des Etats-Unis de forer les fonds marins ? « Une folie furieuse… »

Un positionnement habituel pour Emmanuel Macron sur la scène internationale. Le 1er juin 2017, il avait fait une entrée remarquée dans la diplomatie climatique en lançant « Make Our Planet Great Again », le soir où Donald Trum avait sorti les Etats-Unis de l’accord de Paris sur le climat. Même si son image s’est ternie depuis quelques années, il tient toujours des discours mobilisateurs lors des COP. « La priorité des priorités est que les pays les plus avancés sortent des fossiles », avait-il insisté, le 1er décembre 2023, lors de la COP28 à Dubaï, aux Emirats arabes unis.

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En cette année 2025, M. Macron ne s’est pas contenté de porter l’étendard de la lutte écologique et de la défense du multilatéralisme, il a aussi critiqué son gouvernement et les parlementaires français qui commettent une « erreur historique » en cédant « aux facilités du moment »« Nous sommes dans un moment extrêmement compliqué où certains voudraient faire oublier le combat pour le climat », a-t-il poursuivi dans une interview à la presse régionale, vendredi 6 juin, où il pointait aussi certains ministres qui « préfèrent, pendant ce temps-là, “brainwasher” sur l’invasion du pays et les derniers faits divers ». Lors d’une émission sur France 2, mardi soir, il n’a pas réitéré ses propos, préférant défendre son bilan : « On a montré, en huit ans, qu’on pouvait créer des emplois, réindustrialiser le pays en baissant les émissions de CO2. Aucun renoncement sur l’économie et l’attractivité, aucun renoncement sur l’écologie. »

Détricotages au nom de la « simplification »

Cette irritation présidentielle survient à un moment de grande difficulté pour les défenseurs de l’environnement en France. Depuis plusieurs semaines, des pans entiers de dispositifs de la transition écologique française sont pilonnés par les députés de droite, d’extrême droite, mais aussi par de nombreux macronistes. Des détricotages que le gouvernement et l’Elysée laissent passer sans batailler, parfois en les suscitant au nom de la « simplification ».

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Les zones à faibles émissions (ZFE), qui devaient se déployer très progressivement dans des dizaines de villes en 2025, ont été supprimées dans le projet de loi de simplification de la vie économique. L’objectif zéro artificialisation nette (ZAN) a, lui, été affaibli lors de l’examen de cette loi, puisque les projets industriels pourraient désormais en être exemptés. Dans le cadre de la proposition de loi « visant à lever les contraintes à l’exercice du métier d’agriculteur », dite proposition de loi Duplomb, un texte renvoyé directement en commission mixte paritaire, l’Assemblée nationale n’a même pas pris le temps de débattre de la réintroduction de l’acétamipride, un insecticide de la famille des néonicotinoïdes. Accusant l’opposition de gauche d’« obstruction » à cause du nombre d’amendements déposés, Matignon et le ministère de la transition écologique ont laissé faire.

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Enfin, le gouvernement a mis sur pause, pendant trois mois, le dispositif MaPrimeRénov’, qui aide les particuliers à rénover leur habitation. « Depuis dix-huit mois, on assiste à une déconstruction méthodique de nombreuses avancées réalisées depuis dix ans », résume Léo Cohen, ancien conseiller au ministère de l’écologie (2016-2019) et auteur de 800 jours au ministère de l’impossible (Les Petits Matins, 2022).

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Selon certains députés macronistes, le président de la République redouterait de voir son bilan être balayé. Les ZFE et le ZAN étaient des acquis de la loi Climat et résilience votée en 2021 après la convention citoyenne pour le climat. Et MaPrimeRénov’est un des piliers de la planification écologique mise en place par Emmanuel Macron et sa première ministre d’alors Elisabeth Borne, en 2022. Face à l’énervement présidentiel, Matignon et plusieurs ministres se défendent. Le ministre de l’économie, Eric Lombard, a aussitôt précisé que MaPrimeRénov’reprendrait le 15 septembre et l’entourage du premier ministre, François Bayrou, promet que tous les crédits prévus en 2025 – un peu moins de 2 milliards d’euros – seraient bien dépensés.

« Le Parlement nous fait reculer »

L’entourage du chef du gouvernement, très discret sur ces questions, rappelle que ce sont des députés de La France insoumise (LFI) mais aussi macronistes qui ont voté avec la droite et le Rassemblement national (RN) pour supprimer les ZFE en commission des affaires économiques. « François Bayrou et l’ensemble du gouvernement restent très attachés à la planification écologique mais nous devons prendre en compte le contexte politique, souligne le cabinet du premier ministre. La planification ne peut pas être imposée contre les votes du Parlement, et Matignon doit convaincre les députés et les sénateurs, mesure par mesure. »

Une façon polie et feutrée d’imputer la responsabilité à Emmanuel Macron dont certaines décisions politiques ont un peu plus compliqué la tâche des défenseurs de l’environnement. Depuis un an, la dissolution a disloqué l’Assemblée nationale, renforcé l’influence d’une extrême droite climatosceptique et donné un pouvoir très important au Sénat, d’où proviennent de nombreux textes moins-disants sur l’écologie comme la proposition de loi Duplomb ou la proposition de loi dite de « programmation nationale et simplification normative dans le secteur économique de l’énergie » qui sera examinée à l’Assemblée nationale à partir du lundi 16 juin.

« Macron a nommé un premier ministre qui est tétanisé par la situation et navigue à la petite semaine. Pour un ancien haut-commissaire au plan, il n’a aucune vision de la planification et n’a aucun pouvoir pour l’imposer s’il le voulait », déplore Aurélie Trouvé, députée (LFI) de Seine-Saint-Denis et présidente de la commission des affaires économiques.« Nous gagnons toujours des arbitrages, par exemple sur l’acétamipride que nous voulions supprimer de la proposition de loi, mais le Parlement nous fait reculer », riposte l’entourage d’Agnès Pannier-Runacher, ministre de la transition écologique, très irritée de voir les députés écologistes s’abstenir sur l’amendement de repli qui réinstaurait les ZFE à Paris et à Lyon.

Depuis le début de l’année 2024, Emmanuel Macron a aussi laissé l’architecture de la planification s’écrouler morceau par morceau. Pensée pour faire infuser l’écologie à tous les échelons de l’exécutif et instaurée en 2022 après la réélection du chef de l’Etat, la planification s’appuyait sur deux ministères (transition écologique et énergétique) adossés à un Matignon érigé en responsable de cette politique grâce à l’action du Secrétariat général à la planification écologique (SGPE).

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Depuis la nomination de Gabriel Attal à Matignon en janvier 2024, le ministère de la transition écologique se retrouve à nouveau seul, à devoir gagner chaque arbitrage face à des premiers ministres fragiles et très peu concernés par cette question. Un brutal retour à la situation antérieure. « C’est un ministère qui, classiquement, n’a pas d’alliés sur un sujet qui est toujours très clivant et très clivé. La nouveauté, c’est que les députés sont de plus en plus fébriles face aux populismes et à des influences extérieures très opposés à l’écologie comme celle de Donald Trump », juge un haut fonctionnaire de l’Hôtel de Roquelaure.

« Ecologie à la française »

L’Elysée n’a rien fait pour freiner ce délabrement et l’a parfois accéléré. En mai 2023, M. Macron avait lui-même demandé une « pause » dans la réglementation européenne alors que le pacte vert européen était de plus en contesté par la droite. Depuis l’automne 2023 et un conseil de planification écologique où le président de la République avait dévoilé sa vision d’une « écologie à la française », il ne s’est quasiment plus exprimé sur ces sujets. Il ne s’est pas non plus opposé aux coupes budgétaires qui se sont succédé dans les crédits d’investissement depuis février 2024.

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Depuis le départ du premier SGPE Antoine Pellion, mi-février, Emmanuel Macron et son entourage ont retardé la nomination de son successeur, le choix de Matignon, Augustin Augier, étant jugé trop proche de François Bayrou. Comme si les contingences de court terme avaient balayé l’ambition de la planification.

« Si l’on veut mener à bien la transition écologique, il faut adapter la grammaire de la politique pour réintégrer la notion de long terme, constate M. Cohen, fervent défenseur de la planification. Il faut chercher de la transversalité entre les ministères pour ne pas avoir l’opposition d’un d’entre eux, il faut décider de choses techniques et donc former des fonctionnaires, il faut de l’argent pour certains investissements… Le tout alors qu’on n’a pas forcément les résultats sur le temps d’un mandat de cinq-six ans. » Une équation insoluble pour un monde politique éclaté et très fébrile face aux attaques climatosceptiques des populistes.

Ecologie : un air de cohabitation inédit

Éditorial

Depuis la nomination de François Bayrou à Matignon, jamais le ton d’Emmanuel Macron, qui fustige depuis plusieurs jours le détricotage de plusieurs mesures environnementales, n’était monté aussi haut. Un coup de colère à la hauteur du risque encouru de voir l’ambition initiale du chef de l’Etat ramenée à peu de choses.

Publié hier à 11h30  https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/06/11/ecologie-un-air-de-cohabitation-inedit_6612196_3232.html

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Quatre jours durant, Emmanuel Macron a tenté de redorer son blason écologique en déployant une contre-offensive en règle sur le terrain diplomatique, médiatique et politique. Fortement impliqué dans la Conférence des Nations unies sur l’océan que la France présidait à Nice avec le Costa Rica, le président de la République en a vigoureusement assuré le service après-vente, mardi 10 juin, lors d’une émission télévisée sur France 2. Samedi 7 juin, au cours d’un entretien avec la presse quotidienne régionale, il avait publiquement tancé le gouvernement et le Parlement, fustigeant l’« énorme erreur » commise par ceux qui veulent remettre en cause « la priorité dans le débat public donnée au climat » alors que des pans entiers des dispositifs de la transition écologique sont aujourd’hui attaqués.

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Depuis la nomination de François Bayrou à Matignon, jamais le ton présidentiel n’était monté aussi haut. Un air de cohabitation, à la hauteur du risque encouru par Emmanuel Macron de voir son ambition initiale ramenée à peu de choses. Au milieu des multiples difficultés qu’il avait rencontrées à la fin de son quinquennat, son prédécesseur, François Hollande, avait, au moins, pu se prévaloir, en 2015, du succès de la COP21.

Par contraste, ce à quoi on assiste aujourd’hui est un dépeçage de la loi Climat et résilience de 2021, avec la remise en cause du zéro artificialisation nette, la suppression des zones à faibles émissions, l’assouplissement des normes environnementales. De même, la réintroduction temporaire d’un néonicotinoïde banni depuis 2020 et l’annonce, début juin, de la suspension provisoire de MaPrimeRénov’, sous le prétexte qu’elle aurait attiré trop de fraudeurs, ont achevé d’accréditer l’idée d’un grand retour en arrière.

Eviter la perte de temps criminelle

L’opiniâtreté du président de la République à défendre depuis quelques jours un chemin à rebours du climatoscepticisme de l’extrême droite et en rupture avec la décroissance qui fait florès chez certains à gauche est indéniable. Ni les accusations de n’en faire jamais assez, ni la puissante réaction populaire à la tentative d’instituer une taxe carbone au début de son premier quinquennat, ni les vicissitudes actuelles ne semblent l’avoir découragé d’avancer sur la voie d’une « écologie à la française » dont il a défendu, en septembre 2023, les principes : nourrie par la science, compatible avec la croissance, innovante, compétitive, capable de renforcer la souveraineté énergétique du pays et ne laissant personne sans solution.

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Le sentiment d’échec n’en est pas moins réel, car la promesse induite par la planification écologique de programmer, dans la durée et en minimisant les à-coups sociaux, un véritable changement des modes de vie n’a pas été tenue. Retournement budgétaire, perte de la majorité absolue, poussée de l’extrême droite en France comme en Europe sur fond de révolte agricole et de contestation des normes ont eu raison de l’ambition affichée à l’aube du second quinquennat.

Emmanuel Macron, lors de la Conférence des Nations unies sur l’océan, lundi 9 juin 2025.
Emmanuel Macron, lors de la Conférence des Nations unies sur l’océan, lundi 9 juin 2025.  LAURENT CIPRIANI/AFP

Le coup de colère présidentiel n’est pas seulement une tentative de sauver le bilan, deux ans avant la fin du mandat. Il vaut aussi avertissement pour la suite. Les nombreux prétendants à la succession qui, à droite et chez les macronistes, détricotent ou laissent faire doivent se ressaisir car les menaces sur l’alimentation, la santé, la biodiversité, l’eau, le changement climatique s’accélèrent et se conjuguent. A supposer qu’ils se réveillent, le principal défi ne sera pas de proclamer une volonté, mais de dégager un consensus autour d’une méthode pour éviter les retours en arrière et la perte criminelle de temps. C’est, à ce stade, un vœu pieux, tant le paysage politique apparaît clivé et prisonnier du court-termisme.

Le Monde

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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