Plus de la moitié des pharmacies disposent de moins d’un jour de stock de traitements-clés pour les personnes bipolaires ou en dépression.

Derrière la grave pénurie française de médicaments psychotropes, une défaillance industrielle

Plus de la moitié des pharmacies disposent de moins d’un jour de stock de traitements-clés pour les personnes bipolaires ou en dépression. L’arrêt à l’automne 2024 d’une usine grecque qui fabrique, pour le marché français, un antipsychotique et un antidépresseur très courants, a conduit à des pertes d’approvisionnement en cascade. 

Par Publié hier à 05h30 https://www.lemonde.fr/economie/article/2025/06/08/derriere-la-grave-penurie-francaise-de-medicaments-psychotropes-une-defaillance-industrielle_6611136_3234.html?random=1717001132

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« C’est allé crescendo. D’abord une première molécule, puis une deuxième, et une troisième… » Au comptoir de sa petite officine, installée dans le centre-ville d’Aurillac, Christophe Nouvel fait le décompte des psychotropes qui manquent à l’appel dans ses tiroirs. « Aucune livraison de venlafaxine depuis quatre semaines, pareil pour le sel de lithium. Quant à la sertraline, on en reçoit au compte-goutte, une à deux boîtes de 25 milligrammes tous les trois jours, mais rien depuis février au format de 50 milligrammes, une référence dont on dispense habituellement une trentaine de boîtes par mois », constate-t-il, dépité.

Quétiapine, sertraline, venlafaxine, sel de lithium… Le pharmacien du Cantal n’est pas le seul à subir cette disette qui affecte sans discontinuer le pays depuis plusieurs mois, alors que, hasard infortuné du calendrier, la santé mentale a été labellisée « grande cause nationale » pour l’année 2025 par le gouvernement. Au 30 mai, 55 % des officines du territoire disposaient de moins d’un jour de stock de sertraline 25 mg, l’un des dosages les plus couramment prescrits pour cet antidépresseur, 51 % dans le cas de la venlafaxine 75 mg, et 59 % pour la venlafaxine 37,5 mg, selon des données fournies par l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM). Un phénomène qui touche spécifiquement la France.

Le problème a débuté à l’automne 2024, lorsque les approvisionnements en quétiapine, un traitement prescrit à 250 000 personnes dans l’Hexagone pour soigner les troubles bipolaires et la schizophrénie, ont commencé à sérieusement manquer. La production de cet antipsychotique, distribué sous le nom de marque Xeroquel, ainsi que sous des versions génériques, dépend largement d’une entreprise grecque, Pharmathen, qui fabrique la molécule pour sept des douze laboratoires qui la commercialisent en France. Mais, à la suite du repérage, au cours de l’été 2024, d’un défaut de qualité par les autorités locales, l’usine du façonnier grec, qui fournit en temps normal 60 % du marché français, a dû interrompre pendant plusieurs mois ses livraisons.

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« Très peu de marge de manœuvre »

Cette pénurie a, par ricochet, progressivement mis en tension le Teralithe, un sel de lithium indiqué dans le traitement des troubles bipolaires. « En l’absence de quétiapine, les prescripteurs se sont en partie reportés sur ce médicament. Nos ventes, qui sont habituellement de 70 000 à 80 000 boîtes par mois, ont grimpé brutalement de 25 à 30 %. Il a fallu que nous recommandions de la matière première pour lancer de nouvelles productions afin de nous ajuster à cette demande soudaine. Or tout cela prend du temps », explique Thierry Hoffmann, directeur général des laboratoires Delbert, l’unique distributeur de sel de lithium en France.

Dans le même temps, les difficultés de l’usine Pharmathen ont touché une autre molécule, la venlafaxine, que le sous-traitant grec produit également pour plusieurs laboratoires, dont notamment l’américain Viatris et le suisse Sandoz, deux des principaux distributeurs de cet antidépresseur en France. Selon les estimations, cette situation affecterait aujourd’hui près de 20 % du marché tricolore.

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Face à ces ruptures en série, les professionnels de santé peinent de plus en plus à trouver des alternatives adéquates pour garantir à leurs patients une continuité de traitement. « Nous avons parfois très peu de marge de manœuvre. Dans certaines classes de médicaments, comme les thymorégulateurs [pour traiter les symptômes des troubles de l’humeur], les molécules autorisées en France ne sont pas très nombreuses, ce qui limite très vite les possibilités », souligne le psychiatre Antoine Pelissolo, chef de service à l’hôpital Henri-Mondor de Créteil.

La situation est d’autant plus frustrante que les traitements de substitution ne fonctionnent pas toujours comme espéré. « Selon les patients, le traitement prescrit en remplacement, même lorsqu’il utilise des mécanismes d’action similaires, n’est pas toujours efficace. Nous avons ainsi eu le cas extrême d’un patient atteint de troubles bipolaires qui ne répondait qu’au lithium, et qui faute de disponibilité de ce traitement, a dû être hospitalisé », explique Benjamin Rolland, psychiatre au centre hospitalier Le Vinatier, à Lyon.

Afin d’atténuer au mieux l’impact de ces tensions d’approvisionnement, l’ANSM a déployé une batterie de mesures depuis janvier. Celles-ci comprennent entre autres l’interdiction des exportations des psychotropes en tension, ainsi qu’une restriction des prescriptions, l’agence recommandant aux médecins, sauf cas de force majeur, de ne plus commencer de nouveaux traitements.

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Préparations magistrales

« Nous avons également fait appel au mécanisme de solidarité européen pour nous aider à identifier des alternatives d’importation », détaille Pierre-Olivier Farenq, directeur du centre d’appui des situations d’urgences à l’ANSM. La Suède a ainsi fait savoir qu’elle disposait d’un industriel pouvant répondre à la demande française. Mais les laboratoires rechignent, malgré les sollicitations répétées de l’agence, à se saisir de cette opportunité.

Le recours aux préparations magistrales, ces médicaments confectionnés « sur mesure » par des officines habilitées lorsqu’un traitement fait défaut, a par ailleurs été autorisé depuis février pour la quétiapine. Le dispositif, qui avait déjà été utilisé avec succès lors de la pénurie d’amoxicilline en 2023, a permis depuis son activation de répondre en moyenne à 8 % des besoins mensuels en quétiapine du territoire.

Au mois de mai, ces préparations artisanales ont également été autorisées pour compenser le manque de sertraline. Mais faute d’un prix de vente fixé par l’Etat jugé, selon les pharmacies, compatible avec leurs coûts de production, ces dernières ont décidé de ne pas les réaliser. « C’est ubuesque. Nous avions déjà acheté la matière première, nous étions prêts à le faire. Mais elle va rester là, inutilisée, alors que des patients manquent de sertraline, simplement parce que l’Etat refuse de relever de quelques euros son prix pour nous garantir une rentabilité », regrette Fabien Bruno, propriétaire de la pharmacie Delpech, à Paris.

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Si la situation reste encore très tendue sur l’ensemble des psychotropes concernés par les ruptures, elle devrait toutefois commencer à s’améliorer légèrement dans les semaines à venir grâce à de nouvelles livraisons. Sur le Teralithe, des approvisionnements commencent ainsi à être effectués depuis le début du mois de juin.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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