La cour des comptes doute de « la capacité de la filière nucléaire à gérer l’ensemble de ses déchets », ce qui « fragilise la dynamique de relance du nucléaire ».

Nucléaire : des déchets radioactifs sans domicile fixe

Certains déchets nucléaires n’ont aujourd’hui aucune solution opérationnelle de stockage, alerte la Cour des comptes. L’institution doute ainsi de « la capacité de la filière à gérer l’ensemble de ses déchets », ce qui « fragilise la dynamique de relance du nucléaire ».

Jade Lindgaard

3 juin 2025 à 22h00 https://www.mediapart.fr/journal/ecologie/030625/nucleaire-des-dechets-radioactifs-sans-domicile-fixe

C’est un pavé dans la mare des rebuts radioactifs : une partie des déchets issus de la filière nucléaire, et de certaines activités industrielles, n’a aujourd’hui aucune solution opérationnelle de stockage, alerte la Cour des comptes dans un rapport sur l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra) publié le 3 juin. « Ces éléments remettent en cause la capacité de la filière à gérer l’ensemble de ses déchets » et « fragilisent la dynamique de relance du nucléaire », tonnent les deux rapporteuses et le rapporteur de la Cour.

Sans solution rapide, le risque est de surenchérir le coût global du projet d’enfouissement de déchets dangereux Cigéo, à Bure (Meuse), qu’une nouvelle évaluation place dans une fourchette de 26 à 37,5 milliards d’euros. Mais aussi de freiner le démantèlement de vieilles installations.

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Le centre de stockage de déchets nucléaires de l’Aube (CSA) le 16 avril 2009. Les déchets à faible activité et vie longue pourraient y être stockés un jour.  © Photo Christian Lantenois / L’Union de Reims via MaxPPP.

Avant d’entrer dans le détail, il faut rappeler qu’il existe différents types de déchets nucléaires, classés en fonction de l’intensité et de la durée de leur rayonnement.

Les déchets qui inquiètent les rapporteuses de la Cour des comptes sont de faible activité, c’est-à-dire que leur radioactivité est limitée – entre quelques centaines et un million de becquerels (Bq) par gramme. Mais leur durée de vie est longue : de 5 700 ans pour le carbone 14 à plusieurs dizaines de milliers d’années, selon l’Andra, chargée de les gérer. En langage atomique, on parle de déchets « FAVL » (faible activité à vie longue).

Ils ont la particularité d’être de nature très variée : déchets de graphite issus des réacteurs nucléaires de première génération d’EDF et du Commissariat à l’énergie atomique (CEA), mais aussi colis de bitume anciens, résidus de traitement de conversion de l’uranium issus de l’usine Orano de Malvési, générés par des usines de Solvay et de Framatome, ou provenant de l’assainissement de sites pollués au radium, etc.

Un seul site identifié

La difficulté est qu’ils sont à la fois trop radioactifs pour être simplement entreposés en surface, mais pas assez dangereux pour être obligatoirement enfouis à 500 mètres de profondeur, comme vont l’être les colis hautement radioactifs à Bure.

À ce stade, un seul site a été identifié pour les stocker, situé dans l’Aube, à Soulaines, où sont déjà conservés des déchets à vie courte. Mais tous les FAVL ne pourront pas y être stockés, selon les évaluations de sûreté de l’Andra, car ils sont trop hétérogènes pour être conservés ensemble. En attendant, ils sont conservés sur différents sites éparpillés en France, sécurisés par EDF, Orano et le CEA, et dont les coûts d’exploitation sont à la fois « non significatifs » et « stables » selon la Cour. Autant dire indolores.

Le projet de stockage des déchets à vie longue à Soulaines est en discussion depuis plus de trente ans et n’a toujours pas débouché sur une décision concrète. « Il ne pourra pas être mis en service avant le milieu de la décennie 2040 », constate la Cour.

Cela s’explique, selon ses rapporteuses, par l’absence de financement dédié, pour des raisons techniques mais aussi politiques : les producteurs de déchets n’ont pas été assez mis sous pression de gérer ces encombrants colis.

Plus le temps passe, plus l’acceptation locale du stockage de ces déchets particuliers risque de diminuer.

Or ils ne peuvent rester indéfiniment en surface : « Après trois siècles de surveillance, la nuisance potentielle de ce type de substances est encore élevée, qu’il s’agisse des poussières qui pourraient être inhalées ou de l’activité qui pourrait passer dans les sources d’eau potable », explique à Mediapart Jean-Claude Zerbib, expert en radioprotection et membre de l’association Global Chance.

Interrogée par Mediapart, l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR) n’a pas trouvé de spécialiste disponible à temps pour nous répondre. L’Andra attendait mardi la publication du rapport de la Cour des comptes, dans la soirée, pour répondre officiellement. Mais elle est citée dans le rapport, en réaction à son contenu : « L’absence à ce jour de solution opérationnelle traduit la complexité intrinsèque du sujet. » L’Andra a déposé « un dossier d’option technique » sur ces déchets de faible activité et vie longue en cours d’instruction à l’ASNR, qui devrait rendre son avis en 2026.

Plus le temps passe, plus l’acceptation locale du stockage de ces déchets particuliers risque de diminuer. Cela crée un risque « avec un niveau de gravité majeure ou critique » : celui de perdre l’adhésion de la commune de Soulaines et, à terme, la disponibilité du site.

Pas de plan B

C’est d’autant plus préoccupant qu’il n’existe à ce jour pas de plan B « Sur 3 000 communes consultées par le biais d’un appel à candidatures, une quarantaine avaient manifesté leur intérêt, écrivent les rapporteuses. Cependant, face à l’opposition locale, les deux communes sélectionnées par l’État se sont retirées dès 2009. » Autre conséquence néfaste : le risque de geler le démantèlement des vieilles centrales nucléaires dont le réacteur fonctionnait avec du graphite, tant qu’une solution pérenne de gestion de leurs rebuts n’est pas trouvée.

Quel est le volume concerné ? La Cour des comptes revoit à la hausse les précédents chiffrages de la quantité de déchets de faible activité et vie longue à traiter : près de 285 000 mètres cubes (m3), en additionnant ceux déjà produits et ceux attendus à moyen et long terme. C’est l’équivalent de 114 piscines olympiques. Selon l’Andra, ils ne représentent que 6 % de la totalité des déchets radioactifs. Mais ce pourcentage est sans doute à revoir car il correspond à une quantité de 96 000 m3 en 2019, bien inférieure à celle que cite la Cour dans son rapport.

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Comment expliquer qu’un problème identifié depuis si longtemps ne soit toujours pas réglé ? En 2023, les parlementaires ont voté une loi d’accélération du nucléaire, à la quasi-unanimité. Sans se préoccuper d’accélérer également la solution au problème des déchets radioactifs.

Cela risque désormais de se retourner contre les exploitants nucléaires, premiers responsables de leurs déchets. Car une nouvelle règle européenne est entrée en vigueur en 2022, dite de « taxonomie ». Elle reconnaît que la production d’énergie nucléaire peut contribuer à décarboner l’Europe, et profiter de la manne de la finance verte.

Mais parmi les conditions posées par l’Union européenne, l’une concerne le stockage à long terme des déchets. « Pour pouvoir accéder à des financements privés durables, les projets portant sur la création de nouveaux réacteurs nucléaires ou la prolongation des installations existantes seraient conditionnés par l’existence dans le pays considéré d’installations de stockage définitif opérationnelles pour tous les déchets radioactifs », et au moins d’un plan détaillé d’ici à 2050, analyse la Cour des comptes, y compris pour ceux « de très faible, faible, et moyenne activité ».

Ces critères ne sont pas respectés aujourd’hui en France. Si bien que cela « pourrait contraindre l’accès à ces financements », prévient le rapport. 

Jade Lindgaard

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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