Face à la multiplication des reculs, le grand blues des défenseurs du climat et de l’environnement
Les associations, les ONG et les cercles de réflexion spécialisés dans la défense de l’environnement encaissent, depuis le début de l’année, des coups d’autant plus durs que l’apathie générale les incite à se réinventer.

Investiture du climatosceptique Donald Trump aux Etats-Unis, détricotage du pacte vert européen, suppression des zones à faibles émissions (ZFE), allégement de l’objectif zéro artificialisation nette ou encore réintroduction d’un pesticide néonicotinoïde… Depuis le début de l’année, les associations, les ONG et les cercles de réflexion spécialisés dans la défense de l’environnement encaissent déconvenue sur déconvenue.
Ces reculs sur le front de la transition écologique se multiplient dans une relative indifférence. Lors de sa longue interview sur TF1, mardi 13 mai, le président de la République, Emmanuel Macron, n’a ainsi été questionné sur aucun de ces sujets.
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« La période est pire qu’avant la COP21 à Paris, estime Jon Palais, porte-parole d’Alternatiba et d’ANV-COP21, des mouvements de mobilisation sur les questions climatiques. Avant, nous étions dans un travail d’alerte et de prise de conscience. Maintenant, alors que tout le monde peut voir les effets du dérèglement climatique, cette préoccupation ne se transforme pas en action, il y a au contraire une résignation, un défaitisme… »
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Plongées dans ce maelström antiécologie, confrontées à l’apathie ambiante, les associations sont traversées par de grands doutes sur la façon de remobiliser les Français. Loin des grandes marches pour le climat de 2018 et 2019, qui avaient vu des citoyens venus de divers horizons rejoindre la jeunesse dans beaucoup de pays occidentaux, les mobilisations sont très faibles et ponctuelles.
Une cinquantaine d’activistes d’Extinction Rebellion ont ainsi tenté d’organiser une contre-assemblée générale le jour où les actionnaires de TotalEnergies se réunissaient, vendredi 23 mai, devant le Sacré-Cœur de Montmartre, à Paris. Surveillés par une quarantaine de policiers, ils ont vite dû ranger leur banderole.
« Mobiliser, un défi immense »
Le lendemain, les Soulèvements de la Terre n’ont mobilisé que quelques centaines de personnes sur les terres de Vincent Bolloré dans le sud du Finistère, loin des 6 000 à 30 000 personnes, selon les différentes estimations, qui avaient défilé contre les mégabassines de Sainte-Soline (Deux-Sèvres) le 25 mars 2023.
Beaucoup de médias ne signalent même plus ces actions. « Il y a un noyau de quelques milliers de convaincus qui se mobilisent quoi qu’il arrive et tout autour il y a des gens beaucoup plus flottants dont la mobilisation dépend des circonstances et de l’époque, analyse Daniel Boy, directeur de recherche émérite au Centre de recherches politiques de Sciences Po et spécialiste de l’écologie politique. En étant un peu provocateur, je dirais que pour une grande partie de la population l’élection de Trump et le backlash [retour de bâton conservateur] sont des divines surprises car ils se disent qu’ils ne vont plus avoir à faire d’efforts puisque les autres n’en font plus. Mobiliser de façon massive dans ces conditions-là est un défi immense… »
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Balayé par des crises jugées plus urgentes et mis sur la défensive par une charge antiécologie venue de la droite et de l’extrême droite, le mouvement écologiste cherche des façons d’exister. Pour peser sur les débats, certaines organisations font bloc. Mardi 6 mai, le Pacte du pouvoir de vivre, alliance de syndicats comme la CFDT et de collectifs comme le Réseau Action Climat (RAC), a fait de multiples propositions communes, comme le renforcement du leasing social ou le triplement du chèque énergie. Matignon n’a pas répondu à leur courrier, mais les responsables du Pacte seront reçus par le ministre de l’économie, Eric Lombard, le 16 juin.
« Vu la période, il nous paraît important de porter une voix collective pour faire exister les sujets sociaux et écologiques qui sont indissociables, tout le monde le sait et le répète depuis les “gilets jaunes”, affirme Amandine Lebreton, à la tête du Pacte. C’est trop facile de laisser prospérer un backlash contre l’écologie sous prétexte qu’il y a un déficit budgétaire. Et l’urgence est de trouver des espaces pour peser et discuter. »
Lors de la période estivale, plusieurs collectifs feront le point, notamment Alternatiba, qui organise un camp climat du 26 juillet au 3 août à Nantes. L’idée est de réfléchir sur l’implication de ce collectif apolitique dans les élections municipales de 2026. Vaut-il mieux se présenter sur une liste citoyenne, influencer les futurs élus locaux ou participer à des résistances locales et non violentes pour mettre en lumière les projets nuisibles à l’environnement ? Ou bien jouer sur les trois tableaux ?
Volonté de se rapprocher des élus locaux
Cette volonté de se rapprocher des élus locaux et des territoires a déjà été exprimée à plusieurs reprises par le RAC. « Nous voulons en discuter, ne pas se fermer de portes. Le local est un échelon où on peut encore faire bouger des choses, estime Jon Palais. Et nous ne devons jamais oublier le combat culturel car notre force collective est indexée au rapport d’adhésion de la population. Dans cette période compliquée, nous devons éviter de nous mettre au pied le boulet de la diabolisation. »
Une allusion à d’autres collectifs qui misent sur des mobilisations ponctuelles, plus « déterminées », selon le vocabulaire des Soulèvements de la Terre. Ainsi contre l’A69 ou contre la ligne à grande vitesse du Sud-Ouest, avec parfois des actions de « désarmement », c’est-à-dire un usage assumé de la violence contre les biens matériels, qui réunissent des individus masqués et, de temps en temps, des activistes organisés en black blocs.
« Nous voulons continuer à être dans le concret, c’est-à-dire à changer les choses sur le terrain en soutenant des collectifs locaux. Même si l’A69 finit par être construite, les concessionnaires et les élus réfléchiront beaucoup plus à se lancer dans des grands projets d’infrastructures la prochaine fois », pense Wim, un membre des Soulèvements de la Terre. Un modus operandi radical éloigné de la construction d’alternatives locales d’Alternatiba ou de la désobéissance civile pacifique d’Extinction Rebellion.
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Cette pluralité de stratégie, classique dans les mouvements écologistes, est aussi une faiblesse dans cette période où les populismes surfent sur les ressentiments créés par la transition. Plusieurs collectifs aimeraient faire converger à nouveau les forces citoyennes. Depuis quelques semaines, des discussions ont repris au sein du RAC, notamment avec les ONG 350.org et Les Amis de la Terre, pour tenter d’organiser une mobilisation plus globale fin septembre.
Marche ? Journées d’actions décentralisées ? Plusieurs idées sont sur la table. « Nous devons être inventifs dans nos formes de mobilisation, peut-être revenir à quelque chose de festif mais aussi de déterminé, résume Fanny Petitbon, responsable France de 350.org. Face à une répression policière de plus en plus intense, est-ce qu’on va à la confrontation en prenant le risque d’éloigner certaines personnes ou est ce qu’on trouve des chemins de traverse pour attirer le maximum de gens ? » Un pari risqué, car une faible mobilisation offrirait un argument de plus aux mouvements antiécologie.