« Olivier Le Nézet (pêcheurs français) va de crise structurelle en crise structurelle. Il gère l’urgence. On aimerait néanmoins l’entendre davantage sur sa vision à long terme »

Olivier Le Nézet, tempétueux capitaine d’un secteur de la pêche cerné par les crises

« Nous n’avons plus aucune confiance en cet individu qui a abandonné les petits pêcheurs », tance David Le Quintrec, fondateur de l’Union française des pêcheurs artisans. »

Représentant des pêcheurs français depuis 2022 et président du port de Lorient, le Breton, adepte du cumul des mandats, est critiqué pour ses méthodes souvent jugées rugueuses et favorisant la pêche industrielle. 

Par  (Rennes, correspondant)Publié le 29 mai 2025 à 05h00, modifié le 29 mai 2025 à 16h39 https://www.lemonde.fr/economie/article/2025/05/29/olivier-le-nezet-le-tempetueux-m-peche-et-les-vents-contraires_6609045_3234.html

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Olivier Le Nézet, lors des Assises de la pêche et des produits de la mer, au Palais des Congrès de Lorient (Morbihan), le 20 juin 2024.
Olivier Le Nézet, lors des Assises de la pêche et des produits de la mer, au Palais des Congrès de Lorient (Morbihan), le 20 juin 2024.  VINCENT LE GUERN/LE TELEGRAMME/MAXPPP

En cette fin d’après-midi de mi-mai, Olivier Le Nézet est en retard. Alors, on l’attend dans son bureau de président du Comité national des pêches maritimes et des élevages marins, situé à quelques encablures de l’Arc de triomphe, à Paris. Soudain, le quinquagénaire surgit, sac sur le dos.

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Il distribue sourires, tutoiements et poignées de main très fermes, puis s’excuse en détaillant son agenda. La veille, il débattait d’un futur parc éolien en mer, chez lui, en Bretagne. Ensuite, direction Paris pour gérer les affaires du Comité des pêches, et donc celles des 15 000 professionnels embarqués sur plus de 6 000 bateaux, et du 1,31 milliard d’euros de chiffre d’affaires généré en 2022.

Ce soir, retour à Lorient (Morbihan), où il dirige l’un des incontournables ports du pays. Tandis qu’il bourre son bagage de dossiersle visage d’Olivier Le Nézet s’assombrit : « Tu sais, on me tombe toujours dessus. Moi, je ne suis pas là pour plaire, mais pour faire. » Il a appris que Le Monde sondait le microcosme de la pêche dans le cadre de cet article. Même si beaucoup se sont exprimés anonymement de peur de contrarier le capitaine de la filière, certains lui ont rapporté les échanges sur des dossiers sensibles. Ça ne plaît pas à M. Le Nézet qui, désormais, vocifère, la main accrochée à l’épaule de l’auteur de ces lignes.

Il a suffi d’une poignée de minutes au porte-parole des pêcheurs pour illustrer le spectre des propos recueillis à son sujet. Certains le disent « attachant »« bosseur », « consensuel » et « dédiant sa vie à la pêche ». D’autres parlent d’un « conservateur », « brutal », « en permanente soif de reconnaissance » et « persuadé que le monde se divise en deux camps : ses alliés et ses ennemis ». En avril 2023, l’eurodéputée écologiste Caroline Roose avait dénoncé à la tribune du Parlement les « menaces » et « intimidations » d’Olivier Le Nézet. « Oh, tu n’as jamais eu affaire à un pêcheur qui a la voix qui porte ? », se radoucit le marin, avant de prévenir qu’il enregistrera l’entretien.

Interlocuteur privilégié des élus

Un instant, on hésite à partir, mais on reste. Les humeurs du premier pêcheur de France sont moins importantes que son action pour une profession cernée par les crises : Brexit, crise des vocations, arrêts temporaires de la pêche dans le golfe de Gascogne pour préserver les cétacés, flotte dangereusement vieillissante, marché français des produits de la mer alimenté aux trois quarts par des importations, inquiétudes chroniques autour des quotas décidés à Bruxelles… Voilà une liste non exhaustive des dossiers qui occupent la présidence du Comité national des pêches.

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Ce poste, Olivier Le Nézet l’a arraché en juillet 2022. Arrivé en troisième position au premier tour de l’élection, il a convaincu le conseil d’administration au second voteLui, le Breton déclaré inapte au travail en mer après un cancer en 2007 s’est reconverti en syndicaliste CFDT œuvrant dans les arcanes de la profession. Il est d’abord devenu représentant des pêcheurs de son département, le Morbihan, puis de Bretagne, cette région phare pour la filière.

Au fil des années, Olivier Le Nézet s’est fait remarquer pour sa pugnacité, notamment lorsqu’il a créé, en 2013, le lobby Blue Fish pour contrer les critiques des ONG environnementalistes qui électrisent les quais, à l’image de l’association Bloom, militant contre la pêche au chalut, jugée « destructrice ».

Son entregent a séduit. Les nombreux téléphones qu’il étale devant lui en rendez-vous contiennent effectivement les contacts des principaux décideurs. Il a, par exemple, recruté Isabelle Thomas, eurodéputée (Parti socialiste) de 2012 à 2019, spécialiste des questions maritimes, pour diriger une de ses associations valorisant les produits bretons : Breizhmer. Avant l’élection, en 2022, M. Le Nézet disait « souffler à l’oreille » du député macroniste breton Hervé Berville, alors secrétaire d’Etat à la mer, et revendiquait un accès privilégié à Emmanuel Macron, qui lui remettra la Légion d’honneur quelques mois plus tard.

En mal d’interlocuteurs au sein d’une profession volcanique de plus en plus acquise au Rassemblement national, les élus ont fait d’Olivier Le Nézet leur interlocuteur privilégié. Lui joue de ce monopole pour arracher des indemnisations pour la profession, compensant tantôt la hausse du prix du carburant, tantôt les pertes de chiffre d’affaires liées aux fermetures de zones de pêche. Des pansements pour « tenir » ses pairs. « Olivier va de crise structurelle en crise structurelle. Il gère l’urgence. On aimerait néanmoins l’entendre davantage sur sa vision à long terme », souffle un habitué des ministères. Quel est le cap d’Olivier Le Nézet ? Celui-ci brandit les quelques pages du contrat stratégique de filière sur lequel Emmanuel Macron s’est appuyé pour valider, en février, une enveloppe de 700 millions d’euros dévolue à la « transformation » de la pêche.

Boulimie de mandats

Comment mobiliser cette manne issue de la fiscalité sur les éoliennes en mer, honnies sur les quais ? Olivier Le Nézet conseille d’appeler le gouvernement. Que penser de l’intervention sur la pêche du président de la République, diffusée sur TF1 le 13 mai ? « Pas vu. » Quid de l’imminente renégociation des licences de pêche à la suite du Brexit ? « Je n’ai aucune information. » Cinq jours plus tard, l’Union européenne et le Royaume-Uni officialisaient pourtant la reconduction pour douze ans de l’accès des navires européens aux eaux britanniques. Olivier Le Nézet ne sait ou ne veut pas répondre.

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Las d’essayer de décoder les intentions de leur représentant, des professionnels se mobilisent en marge des instances. C’est le cas à Audierne (Finistère). Président de l’association Pêche avenir cap Sizun, Thomas Le Gall défend une « démarche qui part du bas vers le haut » et intègre les interlocuteurs « qui s’intéressent et écoutent ». Pour avancer sur le renouvellement et la décarbonation des petits navires composant le gros de la flotte française, ces pêcheurs ligneurs ou caseyeurs ont présenté, début mai, un prototype consommant deux fois moins de carburant. Président (divers gauche) de la région Bretagne, Loïg Chesnais-Girard a qualifié l’initiative « d’antidote à la morosité ».

Olivier Le Nézet, lui, n’en a pas pris connaissance, et renvoie au projet de chalutier hybride de 23 mètres soutenu par le Comité des pêches. « Nous n’avons plus aucune confiance en cet individu qui a abandonné les petits pêcheurs », tance David Le Quintrec, fondateur de l’Union française des pêcheurs artisans, une association revendiquant des centaines d’adhérents.

Capable de converser avec le président du Rassemblement national, Jordan Bardella, un jour, et avec la secrétaire nationale des Ecologistes, Marine Tondelier, l’autre, ce truculent fileyeur lorientais dénonce « l’illégitimité » des instances tant elles mobilisent peu aux élections professionnelles (16 % de votants au sein des comités régionaux en 2022, 22 % pour les organisations départementales). Surtout, Olivier Le Nézet est accusé de délaisser les artisans au profit des industriels, moins nombreux, mais plus productifs.

Pour beaucoup, l’élection de Florian Soisson à la vice-présidence du Comité national des pêches en décembre 2023 démontre la prise de pouvoir des « gros ». Directeur général de la Compagnie des pêches de Saint-Malo, ce chef d’entreprise a investi dans l’Annelies-Ilena. Ce navire-usine de 145 mètres de long avale jusqu’à 7 000 tonnes de poisson, transformées à bord en surimi et débarquées aux Pays-Bas, pays du nouvel actionnaire de l’entreprise malouine. Défenseur de la pêche artisanale battu par Florian Soisson, Olivier Leprêtre tempère : « Le président décide avec le reste du conseil, pourtant il assume toutes les critiques. Le Nézet a le courage de chercher des consensus au sein d’une profession profondément divisée et aux intérêts divergents. »

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Gérard Romiti connaît la mission de porte-parole des pêcheurs pour l’avoir assumée de 2012 à 2022. Le Corse décrit un « boulot éreintant, qui impose d’être toute la semaine à Paris ou à Bruxelles ». Une manière polie de s’étonner de l’agenda débordant de son successeur et de sa boulimie de mandats. Olivier Le Nézet siège dans au moins 25 instances. Certaines responsabilités au sein, par exemple, des conseils d’administration de l’Office français de la biodiversité, de l’Etablissement national des produits de l’agriculture et de la mer (FranceAgriMer) ou du Conseil économique, social et environnemental régional de Bretagne sont inhérentes à ses fonctions de représentant de la pêche. D’autres moins. C’est surtout sa casquette de président du port de pêche de Lorient, une structure en déficit récurrent, qui fait jaser.

« Situation de conflits d’intérêts divergents »

Il suffit de passer une matinée dans ses pas pour mesurer la complexité du cumul. Le 11 octobre 2023, à l’aube, Olivier Le Nézet se rend à un salon professionnel dans le Morbihan pour le visiter avec des représentants d’autres comités régionaux. Après le café, il rejoint le port de pêche où des collaborateurs tentent de l’intercepter entre deux portes. Au milieu d’une interview avec Le Monde, le quinquagénaire court décorer des salariés fidèles devant une salle bondée qui l’espère depuis de longues minutes. Retour au bureau où il purge ses messageries. Priorité aux négociations avec le gouvernement sur le prolongement de l’aide de 13 centimes par litre de gasoil. Pas le temps de déjeuner, il faut retourner sur le salon professionnel pour croiser élus, préfet, chefs d’entreprise…

Olivier Le Nézet refuse de lever le pied, persuadé que « toutes ces responsabilités permettent une vision globale sur la filière ». Damien Girard, député (EELV) lorientais, doute : « Un patron de port doit préserver le mareyage et la réparation navale, parfois aux dépens de la pêche. Olivier Le Nézet évolue en situation de conflits d’intérêts divergents. »

Le parlementaire cite le projet Ker-Oman. Soutenue par le port de pêche de Lorient, cette société doit contribuer à la création et à l’exploitation du port de Duqm à Oman. Au-delà des interrogations judiciaires sur le dossier – le Parquet national financier a ouvert en avril 2024 une enquête préliminaire pour prise illégale d’intérêts et détournement de fonds publics à la suite d’un signalement de l’association Anticor visant, entre autres, M. Le Nézet en sa qualité de président du port de pêche de Lorient, dont les bureaux ont été perquisitionnés en novembre 2024 –, Damien Girard rappelle la volonté des promoteurs d’importer du poisson d’Oman en Bretagne. Un mauvais signal envoyé aux pêcheurs locaux.

Olivier Le Nézet nie y avoir songé. On lui relit ses propos, tenus au Monde le 11 octobre 2023 : « Si on a des opportunités pour rapporter des espèces qui font défaut ici… » Il fulmine : « Que des entreprises de mareyage fassent ce choix en tant qu’entreprise, ça les concerne. Ce n’est pas parce qu’elles sont sur le port de Lorient que je suis responsable de leurs actes. » Fin de la discussion. Pour évoquer ces dossiers lorientais, il faut désormais prendre rendez-vous en Bretagne. Olivier Le Nézet regarde sa montre. Fin de l’entretien. Il est temps pour le Breton de regagner la péninsule.

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Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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