Les griefs contre le lycée Averroès jugés non étayés par le tribunal de Lille se retrouvent dans le discours de l’Etat.

Dans le rapport sur les Frères musulmans, la persistance d’arguments fragiles contre le lycée Averroès

Le tribunal administratif de Lille a réintégré l’établissement dans son contrat avec l’Etat, en avril, considérant que des accusations ayant mené à la rupture de ce dernier n’ont pas été étayées. Ces griefs se retrouvent pourtant dans le discours de l’Etat. 

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le 25 mai 2025 à 06h00, modifié le 25 mai 2025 à 18h06 https://www.lemonde.fr/societe/article/2025/05/25/dans-le-rapport-sur-les-freres-musulmans-la-persistance-d-arguments-fragiles-contre-le-lycee-averroes_6608282_3224.html

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Une salle de cours du lycée Averroès, à Lille, le 28 septembre 2023.
Une salle de cours du lycée Averroès, à Lille, le 28 septembre 2023.  SAMEER AL-DOUMY/AFP

Le rapport « Frères musulmans et islamisme politique en France », remis mercredi 21 mai au président de la République, Emmanuel Macron, et publié vendredi 23 mai, fait une large place à l’enseignement confessionnel musulman, considéré comme un pilier de l’influence frériste. « Le secteur éducatif apparaît comme la priorité de la branche française, à un degré qui la distingue de ses homologues européens », écrivent les auteurs. Parmi les cinq établissements musulmans bénéficiant d’un contrat avec l’Etat pour tout ou partie de leur effectif, « trois sont affiliés à la Fédération nationale de l’enseignement privé musulman », qui émane des Frères musulmans, peut-on lire.

Parmi eux, le lycée Averroès de Lille, premier établissement privé musulman à avoir bénéficié, en 2008, d’un contrat avec l’Etat – et premier à l’avoir perdu, fin 2023. Au sujet de ce lycée considéré comme la tête de pont de l’islam frériste, le rapport reprend plusieurs éléments fragiles, issus d’une procédure lancée par la préfecture du Nord pour faire annuler le contrat. Cette procédure a été annulée par le tribunal administratif de Lille, le 23 avril 2025. « Tous ces arguments ont été démentis par les faits, par les preuves, s’étonne le proviseur d’Averroès, Eric Dufour, à la lecture du rapport. Mais tout se passe comme si rien ne s’était passé. »

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Le rapport reprend, en effet, deux des arguments-clés de l’instruction menée contre le lycée Averroès par la préfecture : le premier est la présence d’un livre de l’imam Hassan Iquioussen – expulsé pour ses prêches sexistes et antisémites – dans la bibliothèque de l’établissement. Selon la préfecture, cet ouvrage a été découvert lors d’une inspection de l’éducation nationale. Le Monde a comparé la note produite par la préfecture avec le rapport d’inspection : l’éducation nationale ne mentionne pourtant aucun ouvrage précis.

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Le proviseur d’Averroès estime pour sa part qu’il y a pu avoir une confusion car la bibliothèque possède bien un livre intitulé La paix soit avec toi, coécrit par Othmane Iquioussen (fils d’Hassan) avec l’universitaire Christian Defebvre (Bayard, 2017). Le tribunal administratif de Lille a considéré qu’« aucune pièce du dossier (…) n’est de nature à permettre l’identification des œuvres dont la présence a été constatée le 20 janvier 2022 par l’auteur de la note ».

Un autre ouvrage, les commentaires des 40 hadith de l’imam An-Nawawi, qui contient des propos contraires aux valeurs républicaines, est cité dans un rapport de la chambre régionale des comptes d’avril 2023 comme faisant partie du programme d’« éthique musulmane » en classe de 2de. Là encore, le tribunal administratif a considéré qu’il n’était pas avéré que cet ouvrage avait été présenté aux élèves.

Forte divergence d’analyse

Au reste, le rapport sur les Frères musulmans contient une imprécision formelle, en sourçant ces deux éléments – le livre de l’imam Hassan Iquioussen et les 40 hadiths – dans le rapport de la chambre régionale des comptes. Si celle-ci a bien été destinataire d’un document envoyé par le lycée, qui mentionnait les commentaires des 40 hadiths, elle n’a jamais parlé des supposés écrits d’Hassan Iquioussen, et pour cause : « Les inspecteurs de l’éducation nationale sont les seuls à être entrés dans notre bibliothèque », rappelle Eric Dufour.

Ces deux éléments sont donc considérés comme non matérialisés par la justice administrative. Pourtant, leur pérennité dans le discours de l’Etat sur le lycée Averroès est frappante. Lors de son audition devant la commission d’enquête parlementaire sur les modalités du contrôle par l’Etat et de la prévention des violences dans les établissements scolaires, l’ancien préfet du Nord Georges-François Leclerc a reparlé d’ouvrages de l’imam Hassan Iquioussen trouvés sur place, ainsi que de l’étude des 40 hadiths. Le ministre de la justice, Gérald Darmanin, ancien ministre de l’intérieur, a également évoqué « les écrits de M. Iquioussen ». Xavier Bertrand, président de la région Hauts-de-France, a avancé, lui aussi, l’argument des 40 hadiths.

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En parallèle de la décision judiciaire d’avril, qui a vu l’établissement Averroès réintégré dans son contrat avec l’Etat, la commission parlementaire a donc abordé son cas à de multiples reprises, et les réponses des acteurs renseignent sur l’attention toute particulière dont il a fait l’objet. Se dessine ainsi une forte divergence d’analyse entre l’éducation nationale et le ministère de l’intérieur.

Alors que les inspecteurs de l’éducation nationale n’ont jamais constaté de manquements graves, la Place Beauvau assume désormais une « politique d’entrave » à l’encontre des établissements musulmans. Auditionnée le 8 avril, Dominique Marchand, cheffe de l’inspection générale de l’éducation, du sport et de la recherche, a confirmé que la décision de rompre le contrat avec le lycée Averroès ne se basait pas sur l’analyse de ses inspecteurs, qui ont rendu un rapport très positif en 2020.

Motif financier

De même, la direction des affaires financières de l’éducation nationale, dont dépend l’enseignement privé sous contrat, a alerté, à plusieurs reprises, sur la minceur juridique des arguments en défaveur de l’établissement Averroès. Ainsi en 2019, le lycée souhaite contractualiser ses classes de collège – qui sont hors contrat. Dans une note lue en commission par le corapporteur et député « insoumis » du Val-d’Oise Paul Vannier, la direction des affaires financières indique qu’elle ne voit pas de raisons de s’y opposer. Le refus d’offrir un contrat d’association au collège Averroès sera pourtant entériné lors d’une réunion interministérielle, le 7 février 2019.

A l’issue de cette réunion, le cabinet d’Edouard Philippe, alors premier ministre, écrit au préfet du Nord pour l’inviter à demander les financements nécessaires à la mise sous contrat du collège. « Le ministère (…) vous répondra le plus rapidement possible pour vous dire que les crédits ne sont pas disponibles », écrit le cabinet, dans un échange lu et analysé par Paul Vannier comme la « fabrication » d’un motif financier pour justifier le refus.

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L’établissement Averroès assure n’en avoir jamais eu vent : « Ils ne nous ont jamais répondu, indique Eric Dufour. Passé un certain délai, la non-réponse vaut refus. » L’échange démontre, en tout état de cause, que le refus de contractualiser le collège Averroès est remonté jusqu’à Matignon.

A nouveau, lorsque la préfecture du Nord entreprend de rompre le contrat du lycée fin 2023, la direction des affaires financières écrit, dans une note lue en commission parlementaire, qu’il est « difficile de déterminer si les manquements relevés par le préfet sont suffisants ». Le tribunal administratif est arrivé aux mêmes conclusions, mais l’éducation nationale a décidé de faire appel. La ministre, Elisabeth Borne, a considéré que l’un des rares motifs matérialisés par le juge – le lycée Averroès a bel et bien refusé une inspection, en juin 2022 – justifiait la rupture du contrat.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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