La guerre inhumanitaire d’Israël dans la bande de Gaza
Chronique
Jean-Pierre FiliuProfesseur des universités à Sciences Po
La guerre totale menée contre l’enclave palestinienne se caractérise par une militarisation sans précédent de l’action humanitaire et une banalisation des traitements inhumains infligés à la population civile, analyse l’historien Jean-Pierre Filiu dans sa chronique.
La guerre en cours à Gaza depuis près de six cents jours s’accompagne de polémiques d’une virulence inouïe, notamment sur la définition même de ce conflit. Le gouvernement israélien et ses partisans considèrent que la qualification de « génocide » relève de l’antisémitisme, alors que certaines organisations de défense des droits humains l’ont reprise à leur compte, Amnesty International dénonçant à Gaza un « génocide en direct ».
Les débats sur ce sujet sont très agités dans le monde universitaire, y compris en Israël, où deux spécialistes de l’histoire de la Shoah estiment que, « même sans Auschwitz à Gaza, il s’agit bien d’un génocide ». Les termes d’« urbicide » et de« scolasticide » ont aussi pu être employés pour désigner la destruction méthodique du tissu urbain, d’une part, et du système d’enseignement, d’autre part.
Les controverses sont d’autant plus vives que la guerre contre Gaza se traduit par une troublante inversion du langage, l’armée israélienne revendiquant son bilan « humanitaire », malgré la banalisation des traitements inhumains contre la population locale.
Lire aussi | Article réservé à nos abonnés Dans la bande de Gaza, une inversion orwellienne du langageLire plus tard
Selon la Cour internationale de justice, Israël n’a jamais cessé, depuis 1967, d’être à Gaza la « puissance occupante », même après le retrait, en 2005, de son armée et de ses colons, et ce du fait du « contrôle des frontières » de l’enclave palestinienne. Ce « contrôle » s’est mué en blocus après la prise du pouvoir par le Hamas à Gaza, en 2007. L’armée israélienne avait alors conçu un « modèle » allouant à chaque habitant une ration quotidienne de 2 279 calories (2 784 pour les hommes, 2 162 pour les femmes et 1 758 pour les enfants).
Un « écran de fumée »
La révélation de ces projections a suscité un tel scandale en Israël qu’elles ont été abandonnées, avec l’admission quotidienne d’un demi-millier de camions d’aide. Mais le premier ministre, Benyamin Nétanyahou, a continué d’être convaincu que le « levier » humanitaire était son arme la plus efficace pour faire fléchir le Hamas. C’était oublier que les dirigeants islamistes étaient davantage préoccupés par leur propre domination que par le bien-être de leurs compatriotes, une évidence tragiquement rappelée par les attaques du 7 octobre 2023.
Lire la chronique (2022) : Article réservé à nos abonnés Quinze ans de blocus sur la bande de GazaLire plus tard
Après seize années de blocus de la bande de Gaza, c’est un siège hermétique qui lui a été imposé par Israël durant les trois premières semaines de ce conflit. Puis, de novembre 2023 à décembre 2024, la moyenne quotidienne des camions admis dans Gaza a oscillé, suivant les mois, entre 37 et 165, alors même que les Etats-Unis considéraient que la catastrophe humanitaire ne pouvait être endiguée que par l’entrée quotidienne de 600 camions, dont 50 de carburant.
Ce niveau n’a été atteint que durant la fragile trêve du 19 janvier au 2 mars 2025, trêve rompue par Israël avec le rétablissement du siège total, puis la reprise des bombardements, deux semaines plus tard. Ce siège implacable s’est prolongé pendant plus de deux mois et demi, jusqu’à ce que le chef du gouvernement israélien mette en avant des « raisons diplomatiques » pour éviter des « images de famine » et desserrer quelque peu l’étau.
Cependant, 200 camions seulement ont été admis en trois jours dans Gaza, du 20 au 22 mai – une « goutte d’eau dans l’océan », selon les Nations unies, et un « écran de fumée », aux yeux de Médecins sans frontières. Le directeur général de l’Organisation mondiale de la santé, l’Ethiopien Tedros Adhanom Ghebreyesus, a adjuré Israël de « faire preuve de pitié », rappelant qu’il était « injuste de faire de la nourriture une arme ».
Lire la chronique | Article réservé à nos abonnés A Gaza, l’espoir aussi peut tuerLire plus tard
La tragédie dans laquelle sont plongés les civils de Gaza depuis près de vingt mois est loin d’être perçue dans toute son horreur, du fait du black-out médiatique imposé par Israël sur l’enclave palestinienne, interdite d’accès à la presse internationale. Le bilan établi par les sources locales, jugées fiables par les Nations unies, est d’au moins 53 000 morts (dont plus de 16 000 enfants), soit plus de 2,5 % de la population.
Obsession destructrice
Ce total, déjà effarant, de victimes directes des hostilités peut sans doute s’aggraver d’un montant équivalent de morts indirectes, en raison de l’épuisement généralisé de la population face à la faim, aux maladies et au manque d’accès aux soins, sans même compter les milliers de dépouilles toujours ensevelies sous les décombres. Ce bilan aurait été encore plus terrifiant sans le courage et l’abnégation des personnels de santé, qui ont payé un très lourd tribut, avec plus de 1 300 tués.
Lire aussi | Article réservé à nos abonnés Aide humanitaire à Gaza : devant la Cour internationale de justice, Paris rappelle à Israël ses obligations de « puissance occupante »Lire plus tard
La militarisation par Israël de l’action humanitaire n’est pas seulement une violation du droit international, qui prescrit à la « puissance occupante d’autoriser et de faciliter les opérations de secours ». Une telle militarisation s’est aussi révélée incapable d’atteindre son objectif déclaré d’une « victoire totale » contre le Hamas qui, même affaibli, l’est beaucoup moins qu’une population complètement vulnérable. Une simple pause dans les bombardements israéliens aurait permis aux récentes manifestations de protestation contre le Hamas de s’amplifier.
Au lieu de cela, le gouvernement israélien, aveuglé par son obsession destructrice, a intensifié ses frappes, étouffant par là même le mouvement de contestation naissant. Et ce sont ces masses de civils désarmés, qu’une puissance occupante et une communauté internationale dignes de ce nom devraient protéger, qui subissent de plein fouet l’escalade des hostilités, devenue une fin en soi.
Lire la précédente chronique de Jean-Pierre Filiu | Article réservé à nos abonnés Comment le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, continue de faire le jeu du HamasLire plus tard
Au vu d’un dévoiement aussi systématique de l’action humanitaire et de la banalisation des traitements inhumains infligés à la population, la guerre d’Israël contre la bande de Gaza, plutôt que contre le Hamas, peut légitimement être qualifiée d’inhumanitaire.