Nucléaire : la nouvelle ASNR s’inquiète des marges d’entreposage et de stockage
Dans son rapport annuel rendu et présenté à l’Opecst, l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection fait état de ses inquiétudes quant aux faibles marges de La Hague et revient également sur la première année difficile de l’EPR de Flamanville.
Energie | 22.05.2025 | https://www.actu-environnement.com/ae/news/nucleaire-asnr-rapport-annuel-entreposage-stockage-flamanville-46216.php4#ntrack=cXVvdGlkaWVubmV8Mzc3OA%3D%3D%5BNDExMDgz%5D

© Philippe ColletLa marge actuelle entre ce qui rentre, reste et sort du centre de stockage de La Hague demeure très faible.
Ce jeudi 22 mai, comme chaque année depuis bientôt vingt ans, la direction de l’autorité française de contrôle du nucléaire a fait son rapport (1) à l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (Opecst). Mais cette fois-ci, pour la première fois, elle l’a fait en tant qu’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR), résultat de sa fusion avec l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN), le 1er janvier dernier. Et, en l’absence de phénomène de corrosions sous contrainte ou de nouveaux retards à l’égard de l’EPR1 de Flamanville (Manche), l’ASNR s’est réjouie d’une année « globalement satisfaisante ».
La difficile première année de l’EPR
La mise en service de la tant attendue troisième tranche de la centrale normande, le 8 mai, a constitué le principal jalon de l’année 2024. Le réacteur Flamanville-3 a néanmoins dû attendre le 21 décembre avant d’être couplé au réseau électrique, le tout ayant été entrecoupé de nombreux arrêts et inspections d’aléas matériels. Ces derniers n’ont cependant pas dépassé les niveaux 0 ou 1 du classement de l’Échelle internationale des événements nucléaires (Ines).
Parmi ces aléas, EDF a constaté de fréquentes vibrations rendant « la distribution de la puissance dans le cœur du réacteur plus instable ». Celles-ci seraient dues à un défaut de tuyauterie spécifique à l’EPR1, dont le fond de cuve « plus petit que les autres réacteurs du parc français » force à un « demi-tour plus brutal » des fluides en circulation. Pour résoudre le problème, Olivier Dubois, l’un des quatre commissaires du collège de l’ASNR, suggère « d’implanter un nouveau composant dans le fond de la cuve pour apaiser l’écoulement ». Ce qui ne devrait pas se produire avant la première visite décennale. À moins de bénéficier de l’arrêt programmé en 2026, pour « dix à douze mois », afin de remplacer le couvercle défectueux de la cuve ainsi que certaines vannes et échangeurs. Du reste, la centrale de Flamanville a aussi été le lieu d’un autre incident mineur : la fuite momentanée d’une « petite canalisation » du circuit primaire du réacteur n°1, qui n’a pas nécessité l’activation d’une cellule de crise.
La hausse des radiothérapies, en point de vigilance
Sur le front des incidents, l’ASNR a recensé 2 260 « événements significatifs » au cours de l’année 2024, dont 1 458 au moins classés au niveau 0 de l’Ines. Ce chiffre est au plus haut depuis 2021 et bien qu’il ne soit « attribuable ni à un domaine particulier ni à une cause spécifique », selon l’ASNR, il n’est pas anodin. Cette hausse est principalement due à des incidents de transports (au nombre le plus haut depuis 2018), mais aussi d’utilisations médicales (dans le cadre de radiothérapies ou d’imageries à base de substances radioactives). Sur ce dernier point, le nombre d’incidents en la matière est en constante augmentation depuis 2010 et a bondi de près de 200 cas en un an. C’est notamment la conséquence, d’après Géraldine Pina, aussi commissaire au collège de l’ASNR, d’une augmentation de patients bénéficiant d’une radiothérapie, dont les urines rendues ainsi radioactives s’accumulent en « cuves de décroissance » dans les hôpitaux et finissent par exposer les travailleurs des stations de traitement des eaux usées. L’ASNR demande que cette nouvelle donne soit prise en compte dans le prochain Plan national de gestion des matières et déchets radioactifs (PNGMDR) attendu en 2026. À noter que, concernant les transports, leur gestion – dont l’IRSN était initialement responsable – est désormais entre les mains de la direction de l’Expertise nucléaire de défense (DEND) du ministère des Armées.
Par ailleurs, deux incidents ont été classés au niveau 2 de l’Ines. Ils ont concerné « la contamination externe de deux travailleurs dans les centrales nucléaires du Tricastin[lors d’une réparation en juin 2024, ndlr] et de Saint-Laurent-des-Eaux [lors de la décontamination de la piscine d’un réacteur en octobre 2024, ndlr] ». En outre, les services de l’ex-ASN ont réalisé 1 813 inspections en 2024 – soit, peu ou prou, autant qu’en 2023. Ils ont notamment relevé de « grosses difficultés » de la part du Commissariat à l’énergie atomique (CEA) à identifier clairement des éléments de dégradation de certaines installations de recherche. Des « impasses » pour lesquelles le CEA « n’a pas fait de proposition crédible sur la manière de s’y attaquer », d’après Pierre Bois, l’un des directeurs généraux adjoints de l’ASNR : la récupération, finalement abandonnée, de certains déchets techniques à Fontenay-aux-Roses (Hauts-de-Seine) ou encore la vidange, restée incomplète, d’anciennes cuves des sites de Saclay (Essonne) et de Cadarache (Bouches-du-Rhône).
L’avenir incertain de l’entreposage et du stockage des déchets
Parmi les principaux autres sujets traités par l’ex-ASN l’an dernier, l’ASNR note avoir « pris acte » de la nouvelle stratégie envisagée, depuis octobre dernier par EDF et Orano, pour le centre de stockage de la Manche, à La Hague. Celle-ci comprend notamment la construction de plusieurs petites piscines d’entreposage plutôt qu’une plus grande, à l’horizon 2040, afin de pallier l’actuel risque de saturation du site. Si Pierre-Marie Abadie, président de l’ASNR, juge déjà cette échéance comme « tendue », il confirme la pertinence des nouvelles « parades » pour atténuer ce risque d’ici là. À savoir, d’une part, la densification des combustibles usés et entreposés dans les piscines existantes – dont le dossier de sûreté a été autorisé par l’ex-ASN mais dont la mise en œuvre demandera un autre feu vert de l’ASNR – ; ainsi que, d’autre part, un éventuel entreposage à sec – dont le dossier de sûreté est à l’étude pour une décision à prendre « dans les mois, voire années qui viennent ».
Autrement, la marge actuelle entre ce qui rentre, reste et sort de La Hague demeure très faible : l’équivalent de 700 tonnes d’espace disponible, soit neuf mois si le parc nucléaire continue de fonctionner sans aucun retraitement du combustible derrière. Sur ce point, l’ASNR semble ainsi encourager la possibilité de prolonger l’activité des réacteurs existants, de 900 ou 1 300 mégawatts (MWe), lesquels consomment du combustible retraité en sortie de La Hague jusqu’à au moins soixante ans. Là-dessus, l’ASNR rappelle être en train d’instruire les premiers documents reçus récemment d’EDF pour aboutir à une vision générale en 2026.
La modulation, vraie source d’inquiétude ?
Un autre sujet s’est récemment invité à la faveur du débat parlementaire en cours sur la politique énergétique et la prochaine Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE 3) : la modulation « subie » du parc nucléaire. Plusieurs parlementaires ont en effet dénoncé le fait que, compte tenu de la faible flexibilité des énergies renouvelables et du réseau électrique, un certain nombre de réacteurs nucléaires venait à subir des modulations de puissance, à la baisse ou à la hausse. Interrogée par les membres de l’Opecst à ce sujet, la direction de l’ASNR estime que la modulation n’a « pas d’impact sur le vieillissement des composants », mais que l’augmentation de la fréquence et de l’intensité de ces opérations pourrait poser des questions de sûreté. EDF mène actuellement des travaux en interne pour tenter d’y répondre, tandis que l’Opecst a saisi la commission des affaires économiques de l’Assemblée nationale, laquelle rendra un rapport à l’automne 2025.
Par ailleurs, toujours s’agissant de l’entreposage des déchets radioactifs, la direction de l’autorité maintient le calendrier de la procédure relative à l’autorisation du projet de stockage géologique Cigéo, à Bure (Meuse), dont elle estime la maturité « suffisante ». Après une dernière réunion de son groupe permanent à la fin juin, elle poursuivra l’instruction technique, puis présentera un projet de décision sur la demande d’autorisation de création (DAC), accompagné d’un avis de synthèse au Parlement, d’ici au second semestre afin de faire aboutir la consultation publique et de lancer l’enquête publique au début de l’année 2026. La publication du décret qui en résultera « est toujours visée pour fin 2027 ou début 2028 ». Après quoi, l’ASNR définira des jalons d’avancement du chantier, au-delà desquels EDF devra lui soumettre des documents soumis à sa validation progressive.
Une fusion réussie ?
Pour finir, l’ASNR s’est également exprimée sur son nouveau fonctionnement. Olivier Gupta, son directeur général, a affirmé que la fusion de l’ASN et de l’IRSN a bien été effective et opérationnelle dès le 1er janvier 2025 : « Les instructions techniques se sont poursuivies sans aucun retard, malgré la transition. » Il a noté que le nouveau centre de crise de l’ASNR, réunissant expertise et conseil en un même lieu, produisait déjà des « échanges plus fluides, une meilleure réactivité et une communication plus lisible [en externe, ndlr] ». De plus, le président de l’ASNR se dit rassuré du taux de rotation très faible au sein des quelque 2 100 salariés, ne citant que douze postes restés vacants depuis la fusion et qu’il souhaite voir réoccupés. Enfin, il a annoncé que Vincent Lagneau, ancien président de la Commission nationale d’évaluation des recherches et études sur les déchets radioactifs (CNE2), occupera bientôt le poste de directeur scientifique de l’ASNR.1. Consulter le rapport annuel 2024 de l’ASNR
https://www.asn.fr/annual_report/2024fr/