EPR de Flamanville : un an de démarrage et un record d’incidents
Plus d’un incident par semaine en 2024, une grève surprise le 18 mai qui arrête net des essais en cours… Malgré des moyens hors norme, la mise en route du nouveau réacteur atomique est poussive. Dans son bilan annuel, le gendarme du nucléaire attend plus de « rigueur » de la part d’EDF.
Sur un bulletin scolaire, l’appréciation professorale pourrait être : « Élève qui rencontre des difficultés mais peut encore échapper au renvoi. » Comme c’est dans le rapport annuel de l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR), publié jeudi matin 22 mai, et que l’avis concerne le réacteur EPR qu’EDF met en route depuis plus d’un an à Flamanville (Manche), la formulation est plus alambiquée : « L’exploitant a rencontré différents aléas matériels qui ont retardé la montée en puissance du réacteur, mais l’ASN n’a pas identifié à ce stade d’anomalie dans les résultats des essais de démarrage. »

Principales contre-performances relevées par l’autorité : « Une cinquantaine d’événements significatifs pour la sûreté », autrement dit d’incidents, entre la mise en service, en mai 2024, et la fin de l’année. Soit plus d’un par semaine. Ce chiffre avait déjà été révélé par l’ASNR lors de ses vœux à la presse en janvier, mais elle le détaille et le commente dans son bilan annuel que Mediapart a pu lire en amont de sa présentation officielle aux parlementaires jeudi 22 mai. Il s’agit d’« un taux significativement plus élevé qu’attendu, même pour un nouveau réacteur ».
« Vigilance » et demande de « rigueur accrue »
L’ASNR se dit « particulièrement vigilante quant à l’analyse des causes profondes » de ces incidents. Il s’agit d’un ensemble hétéroclite de problèmes : indisponibilité de deux groupes électrogènes (indispensables à la sûreté des installations en cas de rupture d’alimentation électrique), anomalie sur la ventilation d’un équipement sensible, pression trop élevée, non-respect d’une mesure entraînant un arrêt automatique du réacteur, etc. Un tiers de ces événements ont été classés de niveau 1, correspondant à une « anomalie », sur l’échelle INES qui en mesure la gravité.
L’autorité donne un bon point à EDF en considérant que « l’exploitant a su maîtriser les activités, en particulier les essais de démarrage et traiter de manière adéquate les aléas rencontrés ». Mais elle dit aussi qu’elle « attend une rigueur accrue de l’exploitant », notamment dans la mise en œuvre des fondamentaux de conduite de l’installation, c’est-à-dire concernant le pilotage du réacteur.
En comité social d’entreprise, la CGT du site de Flamanville a parlé de « l’énergie colossale » que les agents doivent déployer pour gérer les incidents « fortuits ».
Ainsi, EDF « devra rester vigilant sur la maîtrise de la réactivité et la bonne appropriation du fonctionnement des groupes électrogènes principaux de secours », des appareils indispensables en cas de rupture d’alimentation électrique, a détaillé l’ASNR lors d’une réunion de la commission locale d’information (CLI) de Flamanville, le 20 mai. Sollicité par Mediapart, l’industriel répond que « le démarrage de l’EPR est un processus long et complexe avec la mise en service de matériels pour la première fois. Plus de 1 500 critères de sûreté sont testés lors d’un premier démarrage ».
Entre début 2024 et la délivrance de l’autorisation de mise en service, le 7 mai 2024, le gendarme du nucléaire a réalisé un contrôle équivalent à dix-huit jours d’inspection – une moyenne haute par rapport à ce qu’il pratique habituellement dans les centrales. Le démarrage de l’EPR, premier nouveau réacteur nucléaire en France depuis 1999, est l’un des faits marquants étudiés par l’ASNR dans son bilan 2024.
Erreurs humaines et moyens hors norme
Ces difficultés sont à analyser au regard des moyens exceptionnels mobilisés sur ce chantier infernal, en retard de treize ans sur son calendrier initial, et désormais évalué à 23,7 milliards d’euros par la Cour des comptes – contre 3,2 milliards estimés au départ.
Ce réacteur est d’ores et déjà l’une des sources d’énergie les plus chères en France, après la centrale à bois de Gardanne (Bouches-du-Rhône) et les panneaux solaires sur toit. À titre de comparaison, les sept premiers parcs éoliens en mer français ont coûté entre 1,4 et 2,2 milliards d’euros par projet, selon le ministère de l’écologie, pour des puissances comprises en 450 et 600 mégawatts (MW). L’EPR, lui, dispose d’une puissance nucléaire potentielle de 1 650 MW.
Selon le directeur de l’EPR, Grégory Heinfling, pendant la CLI du 20 mai, « les résultats sont en progrès en 2025 », puisque depuis le 1er janvier, la fréquence de leurs événements a été divisée par quatre. Cette année, les difficultés ont néanmoins perduré : sept événements significatifs – de niveau zéro – ont été déclarés en mars et en avril, soit presque un par semaine, selon l’ASNR : injection non maîtrisée d’eau dans un générateur de vapeur, dépassement du seuil de pression dans le circuit primaire, perte en disponibilité de deux soupapes, émission de plus de 100 kilogrammes de fluide refroidissant, etc.
Quant au nombre élevé d’incidents en 2024, ils ont « en grande majorité » des « causes organisationnelles et humaines » et « peu sont liées à des défaillances matérielles »,explique l’ASNR. Ils s’expliquent par « la transition entre la gestion d’un chantier et l’exploitation d’une installation ». Concrètement, la plupart des erreurs humaines ont été détectées et réparées, selon l’autorité. Et EDF tente désormais de les prévenir en modifiant l’organisation de certains plannings d’activité.
Sous le parking de l’EPR, une décharge de vieux déchets
Ce fut la surprise du chef sur un chantier qui en treize ans a connu bien des rebondissements. Lors d’une réunion de la commission locale d’information de Flamanville, le 20 mai, le public a appris, ébahi, que 800 tenues de travail radioactives au cobalt 60 avaient été découvertes en 2017, enfouies sous le site du futur EPR.
Vraisemblablement enterrées après un incendie sur une laverie de la centrale de Flamanville en 1994, elles ont été retrouvées dans un amas de déchets industriels (plastique, gravats, ferrailles, blocs de béton, verre…) planqués là entre la fin des années 1980 et le milieu des années 1990. Depuis, les combinaisons et les remblais ont été envoyés vers les filières de traitement de déchets. Mais entre 1 000 et 3 000 mètres cubes de « déchets historiques » se trouvent encore dans cette zone, désormais recouverte par le parking nord de l’EPR.
Le dossier ressort aujourd’hui, car l’ASNR a demandé à EDF de présenter un plan de gestion de la zone, ne pouvant exclure que s’y trouvent encore des résidus radioactifs. Résultat : ces déchets n’étant pas en contact avec les eaux souterraines, et aucun radionucléide artificiel n’ayant été retrouvé selon EDF, il a été décidé de tout laisser en l’état. L’assainissement complet du site aurait trop perturbé la mise en route de l’EPR.
Débrayage inattendu
Mais le sujet reste explosif en interne. Pour preuve, un débrayage inattendu a fait tomber à zéro la production d’électricité de l’EPR dimanche 18 mai à 20 heures : la puissance nucléaire est soudain passée de 300 MW à… rien du tout. En CLI, le directeur de Flamanville a expliqué que le conflit portait sur les modalités d’organisation du roulement en trois-huit des équipes de conduite – celles qui pilotent le réacteur. Le mouvement a été suspendu mardi 20 mai, et les activités reprenaient mercredi, selon EDF.
Début mai, l’autorité de sûreté a envoyé une lettre assez sévère à la direction de l’EPR concernant « la prévention et la détection des contrefaçons et des risques de fraudes ». Ses inspecteurs constatent « de nombreuses fragilités » dans l’organisation de la centrale, alors que ce sujet est extrêmement sensible depuis l’affaire des « dossiers barrés » de l’usine Areva de Creusot Forge en 2016 – des dossiers avaient été falsifiés sur des pièces destinées à des centrales nucléaires, dont l’EPR. Selon le gendarme du nucléaire, « la capitalisation » autour du retour d’expérience est encore « balbutiante » et « doit être améliorée rapidement ».
Les aléas matériels n’ont, par ailleurs, pas disparu en 2025. Du 28 février au 19 avril, l’EPR a connu un arrêt prolongé de deux mois en raison de plusieurs problèmes. Une sonde de température, soudée au circuit primaire – dans lequel circule l’eau chauffée par les réactions nucléaires –, n’était plus étanche.
Quant à l’énorme turbine Arabelle, la pièce maîtresse de la centrale avec ses 70 mètres de long, elle a dû être démontée. Un réglage « à quelques dizaines de millimètres près »selon le directeur de l’EPR, qui a assuré le 20 mai qu’elle fonctionnait désormais normalement quand le réacteur tourne à 50 % de sa puissance. « C’est très encourageant », s’est-il réjoui. Reste à savoir si elle tournera aussi bien quand l’EPR va monter à 80 %, prochaine étape technique décisive à franchir dans les prochaines semaines.
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Par ailleurs, le suivi environnemental laisse à désirer, signale encore l’ASNR, concernant la réalisation des prélèvements d’eau, des rejets d’effluents et pour la gestion des déchets.
En bref, si dans l’ensemble le gendarme du nucléaire donne un avis favorable sur les opérations de démarrage de l’EPR depuis un an, dans le détail, les difficultés semblent encore nombreuses. En comité social d’entreprise, la CGT du site de Flamanville a parlé de « l’énergie colossale » que les agents doivent déployer pour gérer les incidents « fortuits ». EDF promet depuis des mois que le réacteur pourra tourner à 100 % de sa puissance d’ici à l’été. Mais aucune date n’est encore confirmée.