Déserts médicaux ou désolation politique ?
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Les déserts médicaux sont bien le symptôme d‘une société malade de sa désolation éthique et politique. Ici, à Saint-Denis-la-Chevasse (Vendée), en 2024. (Mathieu Thomasset/Hans Lucas. AFP)
Lutter contre les déserts médicaux suppose non pas d’obliger les médecins à s’y installer, mais de corriger les inégalités territoriales en créant le réseau social et sanitaire qui leur permettra d’exercer leur métier, estiment les psychanalystes Marie-José Del Volgo et Roland Gori.
Les déserts médicaux sont bien le symptôme d‘une société malade de sa désolation éthique et politique. Ici, à Saint-Denis-la-Chevasse (Vendée), en 2024. (Mathieu Thomasset/Hans Lucas. AFP)
par Marie-José Del Volgo, ancien maître de conférences, praticien hospitalier (Aix-Marseille Université), psychanalyste et Roland Gori, psychanalyste, professeur honoraire de psychopathologie des universités (Aix-Marseille)
publié le 21 mai 2025 à 7h06
Jamais, peut-être, autant qu’à notre époque la phrase attribuée à Bossuet, «Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes», n’a exprimé les contradictions et l’hypocrisie de nos politiques de santé. L’hôpital va mal, on le sait. Et, pour cause, les gouvernements successifs n’ont eu de cesse de réduire les lits d‘hospitalisation et de mettre les services de soin au régime sec. La médecine libérale ne se porte guère mieux depuis que nos gestionnaires de génie, avec la complicité corporatiste de praticiens craignant la concurrence, ont instauré un numerus clausus dont ils ont, les uns et les autres, du mal à corriger les effets désastreux.
Bref, tout cela est connu, et la rationalité logistique des chiffres s’est révélée là comme ailleurs une calamité. Face à cette débâcle sanitaire, sociale et psychologique, nous aurions pu espérer que les politiques en tirent quelques leçons, – au premier rang desquelles : le soin ne se réduit pas aux chiffres, les soignants ne sont pas des pions interchangeables que l’on déplace par souci d‘anesthésier les colères sociales.
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Il est déraisonnable de résoudre le problème des déserts médicaux en faisant prévaloir des solutions simplistes, en invitant ou mieux en obligeant les médecins nouvellement diplômés à s’y installer. Certes, le médecin de campagne de jadis était seul à devoir s’occuper de ses patients, mais il était seul avec les autres du village ou du quartier urbain. Autrefois un médecin pouvait exercer en assumant les diverses dimensions de sa pratique, somme toute assez limitée au quotidien et soutenue par une véritable vocation, celle de prendre en charge les familles qui le consultaient tout autant qu’elles l’accueillaient chez elles. Une véritable solidarité humaine pouvait s’engager et soutenir ces médecins de famille dans leur exercice au quotidien.
C’est aussi cet environnement qui manque, non seulement les commerces de proximité où faire ses courses, les écoles où scolariser ses enfants, l’ensemble des services publics, mais aussi le tissu des liens sociaux qui constituent la base de la confiance. Le praticien n’est pas qu’une somme de fonctions instrumentales qu’une machine peut parfaitement exercer. Il est aussi une conscience qui prend en charge l’angoisse des patients et le drame de la maladie. Il ne saurait être isolé de l’environnement social et psychologique dans lequel il exerce. Et, il exerce avec d‘autres, dans un réseau de soignants et de spécialistes sur lesquels il doit pouvoir compter.
Impasse sur la dimension humaine et sociale des métiers
Dire aux futurs médecins qu’ils iront exercer dans un désert, c’est consciemment ou inconsciemment leur dire qu’ils seront seuls. Or, la médecine d‘aujourd’hui ne comporte pas les mêmes exigences qu’autrefois. Elle est de plus en plus scientifiquement et techniquement pointue, tout en s’appauvrissant de sa fonction psychothérapeutique, relationnelle. Alors, pour retrouver le sens même du métier de médecin ou de soignant, et lutter contre les déserts médicaux, il faudrait, aussi, permettre aux médecins et aux soignants de renouer avec le sens même de leur métier et leur offrir un environnement social et scientifique favorable où l’exercer.
Ce qui suppose, non d‘envoyer les jeunes médecins dans un désert, mais de corriger les inégalités territoriales en donnant à ces jeunes praticiens le désir d‘y trouver le lieu où s’accomplir dans leur métier. Ce qui suppose non de les abandonner à la catastrophe de la désolation ou les contraindre à une obligation de service public, mais de créer avant leur installation le réseau social et sanitaire qui leur permettra d‘exercer leur métier. Une fois encore, c’est l’impasse sur la dimension humaine et sociale des métiers qui conduit au pire.
L’acte de soin est anxiogène des deux côtés de la relation, celui du patient comme celui du soignant. Aujourd‘hui, les internes peuvent aller jusqu’au suicide, non pas dans un «désert médical», mais à l’hôpital même, parce qu’ils sont dans le désert de la solitude. Les techniques y sont, mais les soutiens psychologiques et sociaux manquent. Dans un milieu en désolation comme celui de l’hôpital, les internes sont soumis à des cadences infernales et subissent sans cesse des «glissements de fonctions», fonctions naguère assumées par des praticiens plus expérimentés et mieux payés.
Contraindre des médecins expérimentés et surchargés d‘aller deux jours par mois jouer les officiers de santé dans des zones un peu plus sinistrées que celles où ils exercent, rajouter du temps et de la fatigue (des déplacements contraints et des gardes imposées), ne leur permettra pas davantage la prise en charge de la détresse des patients. C’est là encore ignorer la substance humaine des métiers et mettre en œuvre des politiques de santé qui ne sont que des emplâtres sur une jambe de bois et de la com.
Les déserts médicaux sont bien le symptôme d‘une société malade de sa désolation, désolation éthique et politique. C’est un problème de société qui ne saurait être résolu par les propositions comptables de la secte des économistes de santé. Les déserts médicaux constituent un enjeu de santé publique que devraient traiter collégialement les médecins, les soignants, les patients et leurs familles. C’est-à-dire tous ceux qui connaissent l’angoisse de prendre en charge la détresse des patients et la solitude des praticiens contraints à œuvrer dans une médecine atomisée.
Dernier ouvrage paru Marie-José Del Volgo : le Soin menacé. Chronique d‘une catastrophe humaine annoncée, aux éditions le Croquant, Vulaines-sur-Seine, 2021.
Dernier ouvrage paru de Roland Gori : Dé-civilisation. Les nouvelles logiques de l’emprise, LLL, Paris, 2025.
Commentaire Dr Jean SCHEFFER:
L’analyse est juste mais le remède est absent, et il y a urgence pour 10 millions de Français. On fait comment ? Ceux qui lisent mes rares commentaires, connaissent la réponse: on crée dès demain le « Clinicat Assistanat pour Tous » obligatoire pour tous les futurs généralistes et tous les futurs spécialistes. Parallèlement on ouvres des centres de santé publics ou des maisons de santé libérales pluri-professionnelles dans tous les secteurs sanitaires en grand manque de généralistes, pédiatres, gynécologues, ophtalmologues, psychiatres. Au passage on solutionne tous les postes vacants dans tous les établissements de soins et dans toutes les spécialités (40% en CHG, 50% en hôpital spécailisé). Ces jeunes médecins auraient une activité partagée (similaire à celle actuelle des assistants partagés entre CHU et CHG), entre CHU, CHG, Hôpitaux spécialisés, et centres de santé ou maisons de santé; entre CHU, CHG, Hôpitaux spécialisés et CMPP, centres de PMI, médecine scolaire et universitaire, médecine du travail, pénitentiaire… Des solutions existent, mais il manque de la part des gouvernements de gauche et de droite qui se succèdent une volonté politique au service du « bien commun ».
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