Fraude aux eaux minérales : l’ex-ministre de la santé Aurélien Rousseau reconnaît une « erreur d’appréciation » mais dément tout « scandale sanitaire »
« Quand on fait le retour en arrière et quand on voit la situation aujourd’hui, il vaut mieux être clair et admettre, oui, une erreur d’appréciation », a-t-il dit sur France Inter.
Le Monde avec AFPPublié aujourd’hui à 11h18, modifié à 11h38 https://www.lemonde.fr/planete/article/2025/05/20/fraude-aux-eaux-minerales-aurelien-rousseau-reconnait-une-erreur-d-appreciation-mais-recuse-tout-scandale-sanitaire_6607353_3244.html
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Le député Place publique (parti coprésidé par Raphaël Glucksmann) Aurélien Rousseau, ancien directeur de cabinet d’Elisabeth Borne à Matignon et ancien ministre de la santé, a reconnu, mardi 20 mai, « une erreur d’appréciation » sur l’affaire des eaux minérales naturelles traitées, affirmant néanmoins qu’il n’y avait « pas de scandale sanitaire ».
« Quand on fait le retour en arrière et quand on voit la situation aujourd’hui, il vaut mieux être clair et admettre, oui, une erreur d’appréciation », a dit sur France Inter celui qui fut le premier collaborateur d’Elisabeth Borne entre mai 2022 et juillet 2023, avant de devenir ministre de la santé jusqu’en décembre de la même année. « C’est grave parce que c’est les consommateurs qui ont payé l’addition, mais ils n’ont pas payé l’addition sur leur santé », a-t-il insisté.
L’affaire des traitements illicites utilisés pour certaines eaux minérales, révélée par Le Monde et Radio France en janvier 2024, a fait l’objet d’une « dissimulation par l’Etat » relevant d’« une stratégie délibérée », a accusé lundi, dans son rapport, la commission d’enquête sénatoriale sur les pratiques des industriels de l’eau en bouteille.
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« Technocrates maboules »
« Moi, quand je suis saisi en tant que directeur de cabinet, on me dit [qu’en] 2021 Nestlé est venu voir l’Etat et lui a dit “nous appliquons des traitements sur l’eau dont on sait qu’ils sont illégaux, laissez-nous du temps” », a raconté mardi Aurélien Rousseau. « Ce qui est sûr, c’est qu’en 2025 Nestlé n’est pas encore rentré dans les clous, donc aujourd’hui ne devrait pas avoir le droit à cette appellation “eau minérale” », a-t-il ajouté.
Mais, a-t-il nuancé, « si, en 2022, Nestlé étant venu voir les autorités et [sachant] qu’il n’y avait aucun risque sanitaire, on avait décidé de dire “ah ben tiens, c’est terminé, vous n’êtes plus eau minérale”, je pense que Nestlé aurait sans doute dit ; comme ils le disent aujourd’hui : “On va fermer ces sources” ». En conséquence, « on nous aurait traités de technocrates maboules », a-t-il estimé, au vu des risques que cela faisait peser sur l’emploi. Aujourd’hui, a-t-il estimé, Nestlé doit « rendre des comptes, y compris devant la justice, en matière de tromperie commerciale ».
Plus sévère, le secrétaire national du Parti communiste, Fabien Roussel, s’est indigné des « interférences » du gouvernement « avec les industriels qui interviennent directement auprès de l’Elysée ». « C’est scandaleux, la justice doit s’en saisir », a-t-il déclaré sur RTL.
Le Monde avec AFP
Le rapport:
https://www.senat.fr/rap/r24-628-1/r24-628-1.html
Extraits:
voir rappelé brièvement la différence entre les eaux minérales naturelles, les eaux de source et les eaux rendues potables par traitement, le conseiller énergie, environnement, transports et agriculture, Benoît Faraco, indique notamment dans un courriel du 18 décembre 2024 s’agissant du « problème de Perrier » que : « comme d’autres groupes (notamment Volvic qui nous en a parlé) le changement climatique, mais aussi l’artificialisation des sols, les nappes dont dépendent les sources sont de plus en plus régulièrement polluées, notamment de sources bactériologiques (et en partie des matières fécales). Cela disqualifie donc régulièrement les eaux qui doivent être traitées pour pouvoir être rendues propres à la consommation, ce qui constitue une grosse perte de valeur pour les entreprises, car ils ne peuvent plus vendre à 50 centimes le litre, mais en théorie qu’à 10-15 centimes le litre.C’est cette situation qui a conduit Perrier (et d’autres) à dissimuler des traitements réalisés ces derniers temps ».
Dans un courriel également daté du 18 décembre 2024, la conseillère industrie, innovation et numérique, Claire Vernet Garnier, qui avait assisté au rendez-vous du 10 octobre avec Laurent Freixe, rappelle que lors de cet entretien « nous étions revenues sur le sujet des eaux vendues par Nestlé comme dites « de source » ou « minérales » alors qu’elles avaient subi des techniques de purification interdits pour traiter des contaminations d’origine bactérienne ou chimique ».
Après avoir rappelé les grandes étapes du dossier, elle rappelle l’arbitrage interministériel de février 2023 et le justifie en expliquant que des filtres d’une coupure inférieure à 0,8 micron pouvaient être autorisés « leur présence n’étant pas, en soi, un obstacle à la délivrance de l’appellation « eau minérale naturelle », à condition qu’ils ne modifient pas la qualité et la composition de l’eau et notamment les caractéristiques microbiologiques de l’eau embouteillée », mais également « au regard de l’absence de norme interdisant explicitement ce niveau de filtration ».
Or, comme indiqué précédemment, la preuve de l’absence de modification des caractéristiques microbiologiques de l’eau n’a jamais été apportée par Nestlé Waters et les recommandations tant de la direction générale de la santé que de l’Anses étaient de ne pas autoriser de microfiltration inférieure à 0,8 micron, et en particulier une filtration à 0,2 micron.
Claire Vernet Garnier relève enfin que « plusieurs articles de presse sont parus ces dernières 24 heures, faisant état du rapport daté d’août 2024 de l’ARS Occitanie qui suggérait à Nestlé d’envisager un arrêt de sa production d’eau minérale Perrier dans le Gard, raison certainement de la sollicitation de la Présidente de Nestlé ».
Le 20 décembre 2024, après avoir visiblement été sollicité en ce sens par Alexis Kohler, Benoît Faraco lui adresse un point de situation à la suite d’un échange qu’il a eu avec Grégory Emery, directeur général de la santé. Il indique qu’en premier que « nous avons appris que sur le site de l’est de la France, des perquisitions étaient en cours, ainsi que des demandes d’accès à des documents administratifs (échanges entre les cabinets et les services), ce qui rend nos interlocuteurs très prudents sur un sujet sur lequel ils considèrent que l’approche politique ne l’a pas toujours été ».
Sur le fond du dossier, Benoît Faraco explique qu’il ressort de sa conversation avec Grégory Emery qu’« il y a une pression forte sur les nappes dont la qualité se dégrade, rendant difficile à terme le maintien de l’appellation « eau minérale naturelle » sur de nombreux acteurs, Perrier étant malheureusement l’un des premiers pour lesquels cela arrive ». Il précise également que la direction générale de la sante considère que« le droit européen est très strict, et que même si la Commission commence à être sensible aux enjeux soulevés par certains acteurs du secteur, le principe juridique est clairement énoncé : pour garantir l’appellation d’eau minérale naturelle, il y a plusieurs conditions strictes et des dérogations très encadrées ». Benoît Faraco rappelle alors l’état du droit sur les traitements extrêmement limités autorisés pour les eaux minérales naturelles.
Sur la microfiltration, il indique, en faisant référence à la possibilité de solliciter la Commission européenne pour obtenir l’autorisation d’un traitement « j’en déduis qu’il existe une possibilité de dérogation, et que nous pouvons donc les aider à la porter au niveau européen, sauf à ce que les techniciens compétents disqualifient le processus, pour une raison ou une autre (en gros si les filtres changent la composition, ce que Nestlé réfute, mas là il faut une expertise que je n’ai pas ». Il relève cependant que la question a déjà été abordée au niveau européen, citant l’audit de la Commission européenne de mai 2024, sans avoir l’air d’avoir pleinement conscience que celui-ci précise bien que la filtration à 0,2 micron n’est pas conforme à la législation européenne.
Les documents transmis par la Présidence de la République s’arrêtent à cette date. Ils montrent clairement que :
1. La présidence de la République était loin d’être une forteresse inexpugnable à l’égard du lobbying de Nestlé. Au contraire, les contacts sont fréquents et l’Élysée ouvre les portes de certains ministères au groupe suisse ;
2. La présidence de la République savait, au moins depuis 2022, que Nestlé trichait depuis des années ;
3. Elle avait conscience que cela créait une distorsion de concurrence avec les autres minéraliers ;
4. Elle avait connaissance des contaminations bactériologiques, voire virologiques sur certains forages.
Mais ces documents, sur lesquels Monsieur Kohler n’a pas voulu s’expliquer, conduisent aussi à des questions aujourd’hui sans réponses :
– pourquoi ne pas avoir donné des instructions simples de respect de la loi aux ministères, instructions qui auraient évité les palinodies de la concertation interministérielle de février 2023 qui aboutit tout de même à ce que le Gouvernement autorise une microfiltration à un industriel, Nestlé, qui est « hors des clous », microfiltration qui, de surcroît, ne règle pas vraiment le problème des contaminations ;
– Pourquoi personne au sein de l’exécutif, et surtout pas la présidence, ne prend-t-il ce dossier à bras le corps pour en dégager le véritable enjeu : protéger nos ressources en eaux minérales naturelles et aboutir à une réglementation européenne davantage harmonisée ?
– Enfin, pourquoi avoir donné tant de place à Nestlé dans les discussions, alors que les autres groupes minéraliers comme Danone ou Alma, pourtant français, ne font l’objet d’aucune sollicitude particulière et ne sont même pas consultés lorsqu’il s’agit de modifier la réglementation ? Pourquoi cette position privilégiée de Nestlé, alors que l’Élysée sait que ce groupe triche depuis des années ?
* 86 Structure faîtière du groupe Nestlé qui comporte un directeur général, aujourd’hui Laurent Freixe, et un président du conseil d’administration, Paul Bulcke, lui-même directeur général de 2008 à 2016.