L’aide active à mourir est-elle une cause progressiste ou une façon de pallier aux carences du système de soins ? Vaste sujet.

« La loi promet un “droit à mourir” quand on n’a plus les moyens de garantir un droit à être soigné »

Tribune

Sara PiazzaPsychologue hospitalière

Dans une tribune au « Monde », la psychologue hospitalière Sara Piazza s’étonne qu’une large partie de la gauche considère l’aide active à mourir comme une cause progressiste. Elle y voit surtout une manière de pallier les carences du système de santé et craint une logique de tri qui s’effectuerait entre les existences dignes ou non de se poursuivre.

Publié hier à 15h00  https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/05/12/la-loi-promet-un-droit-a-mourir-quand-on-n-a-plus-les-moyens-de-garantir-un-droit-a-etre-soigne_6605483_3232.html

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« Liberté individuelle », « droit ultime », « avancée sociale » : la proposition de loi actuellement réexaminée, qui vise à légaliser l’euthanasie et le suicide assisté, est aujourd’hui portée par une partie de la gauche comme un combat progressiste. Et si elle relevait plutôt d’une fiction libérale, celle d’un individu performant, autonome, sans faille, même jusqu’à sa mort ? Que défend-on réellement aujourd’hui, au nom du progrès, avec le mal nommé « droit à mourir » ?

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Cette revendication s’appuie notamment sur la même rengaine répétée à l’envi : l’opinion populaire est favorable, voirel’exige ! Or un premier constat s’impose : cette opinion est mal informée de ce qui existe aujourd’hui, de ce qui est possible lorsqu’une personne est malade et en souffrance. « Aide active à mourir », refus ou arrêt de traitements, sédation et soulagement : on instrumentalise ainsi une opinion dont on sait qu’elle est insuffisamment informée, mais tout à fait concernée par l’angoisse de la maladie, de la vieillesse, de la dépendance et de la mort.

En France aujourd’hui, toute personne malade peut décider du niveau de soin qu’elle souhaite poursuivre ou arrêter. Elle peut être soulagée et accompagnée, de l’antalgie à la sédation. Pourtant, ces possibilités sont souvent mal connues du grand public, du législateur et parfois du corps soignant. De nombreux débats reposent sur ces méconnaissances. Cette confusion sert les discours qui banalisent la mort médicalement administrée qui nous est présentée comme une solution à la souffrance. Mais avant de répondre par la mort, regardons le réel.

Représentations âgistes et validistes

Face à la maladie, chacun peut aisément imaginer ce dont il aurait besoin : pouvoir être suivi à l’hôpital sereinement, avoir des soignants en ville accessibles et à domicile si besoin. Au fil de l’évolution de la maladie, il pourrait y avoir besoin d’une consultation dans un centre antidouleur, d’un accompagnement psychologique ou d’un suivi par une équipe de soins palliatifs. Or, nous le savons, notre système de santé s’effondre.

Combien d’entre nous ont un médecin traitant ou la possibilité d’une infirmière à domicile ? Pour un département, combien de mois d’attente pour un rendez-vous en centre médico-psychologique ? Existe-t-il seulement une consultation antidouleur ? Quelles ressources en personnel formé aux soins palliatifs ?

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Le texte actuellement étudié à l’Assemblée nationale propose un délai de quinze jours entre la demande et l’exécution du geste létal. Or il faut aujourd’hui, par exemple, six mois d’attente en région parisienne pour une consultation dans un centre antidouleur. Comment soutenir que l’accès à la mort devienne plus rapide que la possibilité d’être soigné ? Dans un contexte de délitement de l’accès aux soins, cette future loi promet un « droit à mourir » quand on n’a plus les moyens de garantir un droit à être soigné. Un progrès, vraiment ?

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Légaliser la mort médicalement administrée apparaît ainsi dangereux dans les faits mais également contraire à certains principes portés par la gauche : solidarité, égalité, lutte contre les dominations, justice sociale entre autres. Car que dit une société qui légalise l’euthanasie ? « Nous acquiesçons à ta mort, alors que nous nous mobilisons pour éviter celle d’autres. »

L’euthanasie introduit nécessairement une logique de tri : entre les vies qu’on peut arrêter, et celles qu’on doit préserver.

En effet, nous décidons collectivement tous les jours de réanimer des personnes qui tentent, seules, de se suicider. Il y aurait donc ceux à qui nous porterions assistance pour les empêcher de commettre l’irréparable, et ceux pour qui la société accorderait, et même organiserait, avec le concours de la médecine, le suicide.

Dans un hôpital belge pratiquant l’euthanasie, en février 2024.
Dans un hôpital belge pratiquant l’euthanasie, en février 2024.  SIMON WOHLFAHRT / AFP

Or le fait même d’accepter cette différence repose sur des représentations âgistes et validistes, qui nous font accorder plus de valeur aux vies jeunes et autonomes qu’aux vies malades ou dépendantes. Les collectifs de personnes handicapées antivalidistes ne s’y trompent pas en décriant de façon unanime les dangers de cette proposition de loi. Leurs voix ne sont pas entendues, ce qui n’est pas une surprise dans notre contexte social.

Car il faut, ici aussi, accepter de nous regarder en face. Quelle place symbolique et réelle accordons-nous aux personnes qui ne correspondent pas aux injonctions de notre système capitaliste, les vieux, les fous, les malades, les handicapés ? Reléguées dans des institutions à la marge du social, entourées par des soignants déconsidérés, sous-payés jusqu’à l’indécence, toujours présentées dans les médias comme un coût, un fardeau, un « problème ».

Choix biaisés

Vieillir fait peur, la perspective de devenir dépendant ou malade inquiète, et la mort terrifie. Ce texte ne permettra ni de soulager la souffrance physique ni d’apaiser la détresse existentielle, mais de supprimer celui qui souffre. Le politique devrait nous accompagner pour appréhender plus sereinement ces étapes de vie, et revaloriser celles et ceux qui nous rappellent que nous sommes tous vulnérables, tous trébuchants un jour. C’est cela même qui constitue notre humanité.

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Proposer un modèle social où chacun ait sa place et puisse s’y tenir dignement plutôt qu’accepter, voire prescrire, la mort de certains. La « liberté individuelle » est vaine sans les conditions socio-économiques qui permettent de choisir. Un « choix » posé dans la précarité, l’isolement, le manque de soins n’est pas un vrai choix. Il est induit, parfois intériorisé. Des conditions de vie dégradées ou des représentations sociales délétères biaisent fondamentalement le prétendu choix libre et éclairé.

Plutôt que d’ouvrir la porte à la mort médicalement administrée, continuons de nous battre pour une société plus juste, moins violente. Consacrons notre énergie et nos moyens à nos services publics, à combattre les inégalités d’accès au soin et à l’accompagnement, à combattre l’exclusion sociale et symbolique, pour rester jusqu’au bout solidaires.

Sara Piazza est psychologue en équipe mobile de soins palliatifs et en réanimation au centre hospitalier de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), dont elle préside le comité local d’éthique. Elle a cofondé le collectif JABS (Jusqu’au bout solidaires), qui se revendique de gauche et opposé à l’euthanasie.

Sara Piazza (Psychologue hospitalière)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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