Géo-ingénierie : les absurdités de la technologie au service du statu quo
Emblème du techno-solutionnisme (le fait de considérer l’innovation technologique comme la plus à même de résoudre les problèmes sociaux et écologiques), la géo-ingénierie se présente comme une alternative face au changement climatique : plutôt que de réduire notre influence sur le climat, les technologies en question visent à inverser les effets du changement climatique en agissant directement dans l’atmosphère. Appliquée à long terme et à l’échelle globale, la géo-ingénierie sonne comme une absurdité. Pourtant, elle mobilise de plus en plus de capitaux et d’attention.
publié le 09/05/2025 https://76835.r.sp1-brevo.net/mk/cl/f/sh/1t6Af4OiGsF30rRD1jeLFanhqvHXrI/88vqlLb0qCcl
Par Jordi Lafon
Alors que les limites planétaires sont atteintes les unes après les autres et que le jour du dépassement se rapproche dangereusement du début de l’année, la logique voudrait que l’humanité diminue sa consommation de ressources naturelles et adopte un mode de vie plus sobre. Face aux difficultés à réduire l’impact de notre activité sur notre environnement, d’autres préfèrent défendre l’idée que si nous avons été capables de dérégler le climat, nous serons capables de le « re-régler ». Cette approche s’appelle la géo-ingénierie, à savoir, l’intervention technologique délibérée sur le système climatique afin de contrer le réchauffement de la planète ou d’en atténuer les effets.
Pourquoi tant d’absurdités ? Pour ne pas abandonner la croissance bien sûr !
Pour les partisans du techno-solutionnisme, le progrès technologique est le meilleur moyen de résoudre tous nos problèmes, qu’ils soient économiques, sociaux ou environnementaux, qu’importe si une large partie d’entre eux ont pour cause l’innovation technologique elle-même. La géo-ingénierie s’inscrit parfaitement dans cette pensée puisqu’elle consiste à développer des technologies puis à les déployer dans le but de réduire la concentration de CO2 dans l’atmosphère, voire à contrer la chaleur produite par le soleil pour limiter le réchauffement des températures.
Ces technologies permettraient ainsi de poursuivre toutes les activités humaines participant au réchauffement climatique, sans les modifier, et de corriger, après coup, les émissions de CO2 ou tout autre dégât produit sur le climat. Ces techniques sont diverses, mais ont pour point commun d’être plus que douteuses, surtout quand on cherche à les appliquer à l’échelle globale et sur le temps long, ce qui est indispensable pour contrer efficacement le réchauffement climatique.
Pourquoi douteuses ? Tout est une question d’ordres de grandeur : le dioxyde de carbone est très peu concentré dans l’atmosphère – il y est présent à 0,04 % – et l’air est un milieu extrêmement peu dense. Ces conditions rendent la capture du carbone extrêmement difficile et son rendement énergétique particulièrement bas. En effet, pour être considérées comme réellement efficaces (par exemple, réussir à récupérer le CO2 émis chaque année dans le monde), ces technologies doivent approximativement requérir l’équivalent de… toute l’énergie mondiale. Il s’agirait donc dans tous les cas de technologies ultra-énergivores et présentant un rendement énergétique des plus déplorables.
Alors, on est tenté de penser : pourquoi tant d’absurdités ? La sobriété, misant sur un ralentissement du développement économique, paraît pourtant bien plus raisonnable et réalisable. La réponse est simple : la géo-ingénierie est l’illustration parfaite d’un système économique et politique refusant de penser au-delà de l’impératif de croissance.
Et puisque cette approche s’inscrit parfaitement dans le système capitaliste, elle draine de plus en plus d’attention, et surtout de capitaux. Selon Morgan Stanley, le marché de ces compensations carbone volontaires devrait passer de 2 milliards de dollars en 2020 à environ 250 milliards de dollars d’ici à 2050 ; en bref, un nouvel eldorado pour ceux qui voudraient sauver notre modèle de production et de consommation.
Parmi les explorateurs du far west de l’atmosphère, tous ne sont pas des savants fous cyniques et animés par le profit ; on trouve aussi des scientifiques de renom, sincères dans leur démarche, mais la folie des premiers tend à éclipser la démarche scientifique des seconds. Avant tout, les différentes approches sont à distinguer en deux catégories : la capture du carbone et l’ingénierie solaire.
La politique climatique façon shadoks : la capture du carbone
La première, plus réaliste, cherche à mettre au point des machineries capables de récupérer du carbone précédemment émis dans l’atmosphère, pour en réduire la concentration et ainsi limiter, voire stopper la part du réchauffement des températures imputables à l’activité humaine. L’ambition, évidente, mais tout de même délicate à atteindre, serait d’obtenir un « ratio carbone capturé sur carbone émis » positif, puisque ces machineries sont évidemment elles-mêmes émettrices de CO2. On s’approche de très près d’une incarnation réelle de la cosmopompe des Shadocks, ces personnages de dessins animés qui travaillent sans cesse, empilant les innovations, et qui obtiennent toujours des résultats décevants.
Si la géo-ingénierie gagne en importance ces dernières années, c’est en partie parce que ces partisans se sont engouffrés dans une brèche ouverte par le GIEC dans son rapport de 2023. Une interprétation rapide de ce texte permet de considérer que le groupe d’experts considère la géo-ingénierie comme faisant partie des solutions pour lutter contre le réchauffement climatique. S’il est exact qu’il ne l’exclut pas, c’est seulement en complément des autres solutions, et surtout, en respectant l’impératif de sobriété et d’efficacité. Et encore, le GIEC ne considère cette pratique que dans le cas d’un scénario où nous dépasserions un réchauffement des températures moyennes de +1,5 °C, et il ne manque pas de mettre en doute la faisabilité de cette approche.
Il n’en fallait pas moins pour que les responsables historiques des émissions de CO2 se dévouent pour en réduire la concentration dans notre atmosphère – à savoir les gouvernements des pays les plus émetteurs, l’industrie pétrolière et les individus les plus riches de la planète. Ainsi, parmi les plus enthousiastes financiers des projets de capture du carbone, on retrouve les incontournables Bill Gates et Elon Musk, et du côté des gouvernements, les plus importants budgets sont alloués par les États-Unis, le Royaume-Uni, et l’Arabie Saoudite. Le royaume saoudien défend, par l’intermédiaire de sa compagnie pétrolière nationale Aramco, le concept d’« économie circulaire du carbone ».
L’industrie pétrolière, elle, ne se cache pas du fait qu’elle mise sur les technologies de capture du carbone, car elles lui permettraient de « préserver » son modèle industriel, dixit le PDG d’Occidental Petroleum. Glen Peters, auteur du GIEC, s’est alors permis de rétorquer que : « [Ce responsable] ne comprend pas vraiment le rôle de l’élimination du dioxyde de carbone » et que ses opinions ne sont « pas cohérentes avec la science ».
La caricature du capitalisme start-up : l’ingénierie solaire
Le plus inquiétant est peut-être que cette mésinterprétation des recommandations du GIEC profite à la seconde approche de la géo-ingénierie. Plus fantasque encore, elle vise carrément à agir sur les radiations du soleil pour rafraîchir les températures. Les approches sont multiples et souvent difficiles à prendre au sérieux : blanchissement des nuages, déploiement de « grands miroirs » dans l’espace ou d’un « nuage de poussière réfléchissante » dans l’atmosphère censé atténuer les effets du rayonnement solaire, etc…
En ce qui concerne la création d’un tel nuage de poussière, il faut ajouter à l’aspect énergivore la dimension d’extraction et de consommation d’une quantité considérable de ressources, ainsi que la difficulté de maintenir certaines matières en équilibre dans l’atmosphère… « une formalité », comme l’explique avec ironie l’ingénieur Jean-Marc Jancovici:
« À partir du pouvoir réflexif des particules de poussière et de leur densité, les chercheurs ont calculé qu’avec 10 millions de tonnes de poussière, on pourrait diminuer la puissance solaire d’un peu moins de 2 %. […] Sauf que… 10 Mt représenteraient 700 fois la masse combinée de tout ce que les humains ont envoyé dans l’espace depuis le début des fusées. […] une formalité !
Par ailleurs, [depuis leur point de lancement], les grains de poussière ont une énergie cinétique […] et pas de pédale de frein : ils ne peuvent être « arrêtés » au bon endroit. Pire : si la position initiale d’un grain de poussière « arrêté » est éloignée d’un km [de sa destination], au bout d’un an il se sera éloigné à plus de 1 000 km du point en question. Il faudrait donc réalimenter ce nuage en permanence. Qu’en déduire ? Que la conclusion évidente […] est que cette solution ne sera jamais à l’échelle. »
Ici, l’enjeu porte en effet sur le ratio coûts/bénéfices, c’est-à-dire les coûts financiers, écologiques et humains nécessaires pour mettre au point ce type de technologies, en comparaison de la réduction effective des effets du changement climatique. Or, l’efficacité de ces techniques est systématiquement mise en doute : le laboratoire dédié à ces recherches à Harvard a récemment abandonné son programmevisant à infuser dans de petites zones du ciel des aérosols bloquant la lumière du soleil, faute de résultats.
Et les risques que présentent certaines de ces technologies peuvent paraître effrayants. Dès lors qu’il s’agit d’agir volontairement sur la météo, et qu’aucun test n’a à ce jour pu être conduit à grande échelle, le risque que les effets de ces technologies échappent à notre contrôle est important. On pourrait se retrouver nécessairement avec des dérèglements météorologiques entraînant des conséquences dramatiques sur l’agriculture et/ou les conditions de vie dans les régions concernées.
À cela, il faut ajouter les risques que représentent ces technologies si elles étaient mises au service d’objectifs stratégiques et militaires, plutôt que de la lutte contre le changement climatique. Une possibilité qui ne peut être écartée, puisque la géo-ingénierie, comme d’autres technologies avant elles, a d’abord été développée dans un cadre militaire et seulement ensuite dans un cadre civil.
C’est en effet dans les années 1960 que cette approche est adoptée pour la première fois par les États-Unis dans le contexte de la guerre du Viêtnam (le Projet Popeye procédait d’un ensemencement des nuages pour accroître les précipitations et inonder la piste d’Hô-Chi-Minh) et la France a fait de même au cours de la guerre d’Indochine. La capacité de nuisance de ces technologies est telle qu’elles ont fait l’objet d’un traité international, la Convention Enmod, visant à interdire d’exploiter l’environnement comme une « arme de guerre ».
À présent que l’objectif affiché est tout autre, des dizaines de start-ups développent des technologies plus farfelues les unes que les autres. Il faut questionner le sérieux de chacun des projets et ne jamais écarter la possibilité que leur unique but soit de lever des capitaux, tout en sachant pertinemment que ce qu’elles promettent est irréalisable.
Néanmoins, une de ces start-ups américaines est allée jusqu’à mettre en service sa technologie. En effet, Make Sunsets a mis au point des ballons météorologiques dispersant des particules de dioxyde de soufre, toujours dans le but de limiter les radiations du soleil. Accusée d’exagérer les potentiels effets de cette technologie, la start-up a tout de même réussi à lever plus de 750 000 dollars de financements. Opérant en Californie, elle a surtout réussi à s’aliéner le gouvernement voisin lorsque plusieurs de ses ballons sont entrés dans l’espace aérien du Mexique. La réaction de ce gouvernement a poussé les fondateurs de la start-up à stopper officiellement leurs opérations dans cette zone géographique.
Des pratiques scientifiques douteuses, des capitaux qui partent en fumée et des tensions géopolitiques, on est bien loin des changements systémiques que nous imposent les enjeux climatiques et civilisationnels.
*
Sur les potentiels effets secondaires sur l’environnement et l’atmosphère : Cziczo, D.J., Wolf, M.J., Gasparini, B. et al. Unanticipated Side Effects of Stratospheric Albedo Modification Proposals Due to Aerosol Composition and Phase. Sci Rep 9, 18825 (2019). https://doi.org/10.1038/s41598-019-53595-3