Jordan Bardella cherche à s’attirer les voix des catholiques conservateurs

Avec la loi sur la fin de vie, Jordan Bardella poursuit son offensive sur l’électorat conservateur

En signant une tribune dans « Le JDD » contre l’euthanasie, le président du RN rompt avec la prudence de Marine Le Pen sur les sujets sociétaux. Et envoie, après son séjour à Rome pour les obsèques du pape, un nouveau signe au milieu réactionnaire. 

Par Robin D’Angelo et Clément GuillouPublié le 07 mai 2025 à 10h30, modifié le 07 mai 2025 à 16h38

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Le président du Rassemblement national, Jordan Bardella, à Narbonne (Aude), le 1ᵉʳ mai 2025.
Le président du Rassemblement national, Jordan Bardella, à Narbonne (Aude), le 1ᵉʳ mai 2025.  OLIVIER MONGE/MYOP POUR « LE MONDE »

« Un aveu de renoncement », « un tournant anthropologique majeur », « protéger la vie »… La tribune n’est pas signée d’un militant contre l’euthanasie, mais bien de Jordan Bardella, le président du Rassemblement national (RN). Dimanche 4 mai, le dauphin de Marine Le Pen publiait dans Le Journal du dimanche (JDD) un long texte pour s’opposer au volet sur l’aide à mourir de la proposition de loi sur la fin de vie, qui sera examinée en séance publique à l’Assemblée nationale à partir du 12 mai.

« Une société qui n’a plus les moyens d’accompagner la vie jusqu’à son terme ne se grandit pas en légalisant la mort comme solution par défaut », écrit Jordan Bardella dans ce texte intitulé « Le véritable progrès, c’est le soin, pas la mort ». Le député européen y développe ses arguments en réclamant « des moyens » pour les soins palliatifs plutôt que d’« abréger la vie », et dresse un constat alarmiste de la situation aux Pays-Bas, un des pays à législation la plus permissive sur le sujet. « Ce que nous normalisons aujourd’hui au nom de la liberté, nous le verrons demain se retourner contre les plus vulnérables », affirme-t-il encore, alimentant les fantasmes sur une dérive eugéniste induite par le texte.

Jusqu’à présent, le président du RN se tenait à l’écart des sujets sociétaux, radioactifs depuis les déclarations passées de Marine Le Pen sur « l’abolition du mariage pour tous » en 2013 ou le « déremboursement des avortements de confort »en 2012. La triple candidate à la présidentielle avait trouvé la martingale pour ne plus être prise à défaut en proposant « un moratoire pendant trois ans » sur « les grands sujets de société », avant qu’ils ne soient tranchés par référendum.

« Donner un signal »

En reprenant les mots des militants anti-euthanasie, Jordan Bardella rompt avec la prudence de son aînée. Le choix du JDD pour accueillir sa tribune n’est pas anodin. Au diapason des autres médias détenus par le milliardaire conservateur Vincent Bolloré, l’hebdomadaire dominical consacrait sa une du 13 avril à « tout ce qu’on ne vous dit pas » sur l’aide à mourir, avec, en pages intérieures, un article aux relents conspirationnistes sur « la franc-maçonnerie à l’œuvre pour faire adopter l’euthanasie ».

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« Jordan veut donner un signal aux milieux conservateurs », décrypte un député RN, lui-même issu de ce terreau. Le presque trentenaire, qui qualifiait la religion d’« opinion » en 2019 et qui revendique son athéisme, est en pleine offensive sur cet électorat, pour le plus grand bonheur de ses relais au sein du parti à flamme. « Je compare sa prise de position sur l’euthanasie avec la prise de position de Mitterrand sur la peine de mort, alors qu’il savait qu’elle n’était pas majoritaire dans l’opinion », s’enthousiasme le député européen RN Alexandre Varaut, ancien avocat de La Manif pour tous.

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Lundi 5 mai, à l’occasion d’un hommage rendu au pape François au Parlement européen, Jordan Bardella, qui est aussi le président du groupe Patriotes pour l’Europe, s’est fendu d’une déclaration d’amour à l’Eglise catholique. « Je veux redire avec fierté que la France, fille aînée de l’Eglise, n’oublie ni ses racines chrétiennes ni le lien millénaire qui l’unit à la foi et à l’Eglise catholique. Ce lien historique et précieux fonde une part inestimable de notre identité, de notre civilisation, de nos valeurs et, pour beaucoup, de notre espérance », déclarait-il dans l’hémicycle européen. Le 1er mai, à Narbonne (Aude), il exaltait « le souffle des prières anciennes [qui] semble flotter encore entre les cyprès », moins d’une semaine après son voyage à Rome pour les obsèques du souverain pontife, le 26 avril.

« Echanges » avec des militants anti-euthanasie

Profitant d’un débat « moins hystérique », selon le député RN du Gard Nicolas Meizonnet, que celui sur la constitutionnalisation de l’interruption volontaire de grossesse (IVG), le président du RN peut ainsi affirmer un positionnement raccord avec l’électorat conservateur sur la fin de vie, sans apparaître pour autant réactionnaire. Sa tribune a cependant surpris, alors qu’il s’était « réjoui » que l’avortement devienne un droit constitutionnel. « Moi-même, je ne connaissais pas son opinion », reconnaît le député RN de l’Oise Philippe Ballard, qui fut, par le passé, aux avant-postes contre l’allongement du délai d’IVG de douze à quatorze semaines.

Le président du RN a confessé à ses interlocuteurs avoir été « convaincu par ses échanges » des derniers mois avec des militants anti-euthanasie, notamment sa rencontre avec la médecin Claire Fourcade. Présidente de la Société française d’accompagnement et de soins palliatifs et autrice du Journal de la fin de vie (Fayard, 360 pages, 22,90 euros), cette catholique revendiquée mène la fronde contre le volet sur l’aide à mourir de la proposition de loi sur la fin de vie au nom des soignants en soins palliatifs, au sujet duquel elle affirme qu’ils sont « 80 % » à s’y opposer. Fin mars, Jordan Bardella la sollicite. Une rencontre est rapidement organisée à Paris dans une brasserie du 16e arrondissement, à deux pas du siège du parti. « Il disait qu’il ne connaissait pas le sujet et qu’il voulait mieux le comprendre avant de se prononcer », relate Claire Fourcade.

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Mardi midi, en réunion de groupe, Marine Le Pen a repris devant ses députés les arguments développés par Jordan Bardella dans sa tribune du JDD, notamment les propos du professeur d’éthique néerlandais Theo Boer, anciennement favorable à l’aide à mourir, désormais critique de l’extension de son application. L’occasion est belle de montrer que les deux dirigeants du RN parlent d’une seule et même voix, alors que le « binôme » peine à retrouver son équilibre depuis la condamnation de la députée du Pas-de-Calais à cinq ans d’inéligibilité avec exécution provisoire pour détournement de fonds publics, le 31 mars – elle a fait appel.

Risque d’apparaître en décalage

Si elle a rappelé à ses parlementaires qu’ils étaient libres de leur vote, la présidente du groupe leur a néanmoins affirmé que le texte allait « trop loin ». Seront-ils nombreux à voter pour, après que leurs deux chefs ont lourdement manifesté leur désapprobation ? Certains ont déjà changé leur fusil d’épaule à l’instar du député RN de l’Ain Jérôme Buisson. « C’est comme les droits LGBT, on peut être pour, mais cela n’a pas de fin, il y aura toujours des acharnés pour aller plus loin, se justifie-t-il. Je ne veux pas qu’il y ait des abus de confiance, que des familles en profitent pour toucher l’héritage, sachant que cela existe déjà. »

L’un des deux référents sur le texte en commission, l’élu du Loiret Thomas Ménagé, favorable à l’aide à mourir, se montre discret. A l’inverse de l’autre référent du parti, l’ancien militant anti-IVG Christophe Bentz, élu de Haute-Marnequi signait une autre tribune pour s’opposer au « suicide assisté » dans Valeurs actuelles, le 28 avril.

Désormais, les partisans de l’aide à mourir s’estiment à « une quinzaine » au sein du groupe. Avec le risque pour le RN d’apparaître en décalage avec la société française. « Une partie du monde catholique est plus travaillée par le “grand remplacement” [théorique complotiste], l’effacement des racines chrétiennes que par les questions de bioéthique, note Jérôme Fourquet, directeur du département “opinion” de l’institut de sondage IFOP. Les courants provie, anti-IVG ou anti-euthanasie sont ultraminoritaires, y compris dans l’électorat RN, qui est très sécularisé. »

Robin D’Angelo et  Clément Guillou

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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