L’étang de Berre: dans cet environnement, où de nombreuses espèces sont en voie d’extinction, un objet littéraire propice à la célébration du vivant pour l’écrivaine Sigolène Vinson.

Sigolène Vinson : « L’étang de Berre mérite qu’on mette des mots sur les blessures qu’on lui a infligées »

L’écrivaine vit et travaille depuis dix ans au bord de la grande lagune des Bouches-du-Rhône. Elle lui consacre un nouveau roman – une nouvelle déclaration d’amour­ –, « Le Butor étoilé ». 

Propos recueillis par Florence Bouchy (Collaboratrice du « Monde des livres »)Publié aujourd’hui à 10h00 https://www.lemonde.fr/livres/article/2025/05/04/sigolene-vinson-l-etang-de-berre-merite-qu-on-mette-des-mots-sur-les-blessures-qu-on-lui-a-infligees_6602839_3260.html

Temps de Lecture 6 min.

L’étang de Berre à Saint-Chamas (Bouches-du-Rhône). Extrait de « La Manifestation des images », performance de Geoffroy Mathieu sur le GR2013 (2020).
L’étang de Berre à Saint-Chamas (Bouches-du-Rhône). Extrait de « La Manifestation des images », performance de Geoffroy Mathieu sur le GR2013 (2020).  GRÉGOIRE ÉDOUARD

« Le Butor étoilé », de Sigolène Vinson, Le Tripode, 192 p., 19 €.

En 2015, quelques mois après l’attentat contre Charlie Hebdo, dont elle est rescapée, Sigolène Vinson s’est installée à Martigues (Bouches-du-Rhône). Au bord de l’étang de Berre, cette lagune méditerranéenne d’eau saumâtre pour partie entourée d’infrastructures industrielles, l’écrivaine a pris l’habitude de débusquer la vie partout où elle semble menacée. Parce qu’elle cherche sans doute, dit-elle, « du réconfort auprès d’autres êtres vivants que nous, les humains », elle voit dans cet environnement, où de nombreuses espèces sont en voie d’extinction, un objet littéraire propice à la célébration du vivant.

Au point que, depuis la parution de La Palourde (Le Tripode, 2023), le travail de Sigolène Vinson semble s’inscrire dans la veine écopoétique, aux côtés, notamment, des livres de Baptiste Morizot, de Nastassja Martin ou de Clara Arnaud. Comme si la littérature était chargée, pour elle, de rappeler ou de rétablir les liens que nous entretenons avec toutes les ramifications du vivant. Son nouveau roman, Le Butor étoilé, qui doit son titre à une espèce d’oiseaux échassiers dont on ne trouve plus trace sur les rives de l’étang de Berre, du fait du réchauffement climatique, poursuit cette quête.

A l’ouverture du texte, la narratrice se livre à une mission d’observation et de dénombrement des butors étoilés. « Si un seul de ces oiseaux était de retour sur les rives de l’étang, dit-elle, cela signifiait que le monde tournait encore rond. »Une perspective suffisamment désirable pour que l’on réfléchisse avec Sigolène Vinson à la part que peut y prendre l’écriture.

« Le Butor étoilé » n’est pas la suite de « La Palourde », mais on ne peut s’empêcher de le lire comme son prolongement. Cela faisait-il partie de votre projet ?

C’est un prolongement dans le sens où les lieux sont quasiment identiques, même si cette fois-ci ils ne sont jamais clairement définis. Quand j’ai écrit La Palourde, je venais de m’installer dans un tout petit village, après avoir vécu quelques années à Martigues. Je passais mon temps sur l’étang, que j’apprenais à connaître. Ensuite, j’ai découvert la colline, je l’ai gravie, et je suis passée sur l’autre versant, où se déroule Le Butor étoilé. C’est donc en fait la suite de ma découverte d’un territoire. D’un livre à l’autre, on suit mes déambulations dans la nature, mes relations à la faune et à la flore. C’est dans cette partie du village que j’ai entendu dire qu’on avait aperçu un loup. Je ne l’ai jamais vu, mais je le cherche.

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Quant au butor étoilé, j’ai participé à la mise en place du protocole d’observation de l’oiseau, parce que quelqu’un, quand j’écrivais La Palourde, avait cru entendre son chant. Avec les scientifiques qui s’occupent de l’étang de Berre, nous nous sommes dit que si l’oiseau revenait, cela voulait dire que nous avions bien œuvré à la réhabilitation des rives de l’étang. Malheureusement, personne, finalement, ne l’a jamais observé.

A quel titre avez-vous participé à l’élaboration de ce protocole d’observation ?

Je suis élue de la ville de Martigues, où j’ai en charge les questions environnementales. Je travaille donc avec les scientifiques, je les interroge et vais sur le terrain avec eux. Tout ce que l’action politique me permet d’apprendre, je le transforme pour en faire ma matière littéraire. Ce n’est pas une volonté de vulgarisation. Cela tient à ce que, dans la poésie, je me sens beaucoup plus libre que dans l’action politique. Sur le territoire, il y a des intérêts économiques qui nous dépassent. Tout ce que je ne peux pas dire en réunion, j’en fais de la poésie.

Est-ce le constat d’une certaine incapacité politique à changer les choses qui vous conduit à vous en remettre davantage à la littérature pour aborder ces questions ?

En fait, le maire de Martigues [Gaby Charroux, Parti communiste français] m’a proposé de venir dans son équipe parce qu’il avait lu Maritima (L’Observatoire, 2019), qui s’ancrait au milieu des sites Seveso [établissements industriels dangereux] de l’étang de Berre. La littérature précède donc la politique, même si j’étais engagée quand j’étais plus jeune. Mais le besoin que j’ai eu tout à coup de m’emparer de l’étang comme objet littéraire découle de l’action politique. Sans elle, je n’aurais jamais regardé l’étang vraiment en face. En fait, ces deux derniers romans, ce sont des lettres d’amour à l’étang de Berre, qui est quand même très mal-aimé. Il est même effacé des cartes routières, alors que c’est la deuxième mer fermée d’Europe. C’est un lieu unique, fortement industrialisé, mais avec encore beaucoup de nature.

A force de m’occuper de l’étang, j’ai cru l’entendre me dire « Aime-moi », et je l’aime follement. Dans mes rêves les plus fous, il m’aime aussi en retour. Je me suis dit qu’il méritait qu’on lui consacre des livres, qu’on mette des mots sur les blessures qu’on lui a infligées. J’ai eu envie de le rendre beau.

Mais peut-être que je le trouve beau comme le serait un chant du cygne. Récemment, lors d’une émission sur France Culture, j’ai eu une discussion avec un ornithologue, Philipe Dubois. Il m’a fait comprendre que j’avais peut-être une amnésie environnementale : partout, je vois la vie qui foisonne, alors qu’elle décline. Mais c’est surtout la survivance qui retient mon attention. La profusion d’oiseaux et les couleurs chatoyantes que j’observe sont sans doute plutôt la trace de l’agonie de l’étang de Berre. En fait, je vois des êtres qui sont en train de disparaître, et je ne le sais pas.

C’est une façon de lutter contre la mort de cet étang ?

Oui, je pense. En tout cas, c’est le seul moyen que j’ai à ma disposition, vu que mon action politique est infime et qu’elle ne tient pas face aux vrais décideurs. Avec l’écriture, je peux être pleinement au service des autres êtres vivants, parce qu’elle ne se situe pas sur le même plan de parole. J’y suis entièrement libre, il n’y a pas de contraintes. La littérature ne supprime pas d’emplois, elle ne fait pas perdre d’argent aux collectivités locales. Alors que les politiques peuvent s’inquiéter, si on sanctuarise tout ou partie de l’étang, qu’on ne puisse plus y construire d’habitations, ou y installer d’industries. Ma littérature ne se préoccupe pas de ça. Je n’y ai de compte à rendre à personne, sauf à ceux qui m’inspirent, les oiseaux et les hippocampes.

N’est-ce pas une façon de dire que la littérature est inoffensive ?

Non, parce qu’elle provoque tout de même quelque chose dans le corps, le cœur, le cerveau de ceux qui la reçoivent. L’un des personnages, dans Le Butor étoilé, dit à son père : « Papa, les mots nous transforment quand on les reçoit. » Je le crois profondément. Nos imaginaires, nos sensibilités déterminent nos choix politiques. La littérature agit sur nos représentations, c’est en cela que les mots nous transforment, et que le courant écopoétique est politique à sa façon.

D’ailleurs, les mots sont si puissants qu’il n’y a pas toujours besoin d’en dire trop. Je m’aperçois que j’ai eu tendance, dans mes derniers ouvrages, à réduire la taille de mes phrases, à réduire même la taille de mes livres. C’est un genre d’ascétisme. On est plus puissant quand on s’est débarrassé du superflu. On s’allège. Et on va à l’essentiel.

Cette évolution esthétique, je ne l’ai pas réalisée de manière réfléchie. Mais elle est à l’image de mon propre trajet, depuis dix ans. Je me suis beaucoup simplifiée dans mon existence. L’attentat m’a fait comprendre ce qu’était être en vie. J’ai abandonné le sens – ou plutôt on m’a fait abandonner la quête de sens, de but. En revanche, cela a renforcé l’importance que j’accorde aux sens : la vue, l’audition, l’odorat… C’est à travers ce que je sens et ressens que je vis, et que j’écris. Je passe tous les jours de longues heures, seule, dans la nature. Puis j’écris ce que j’ai vu, perçu, j’essaie de rendre sensibles les interactions que j’ai eues avec les animaux.

Est-ce que l’écriture, pour vous, joue un rôle thérapeutique ?

C’est une question à laquelle je ne sais pas répondre. En tout cas, je n’écris pas pour aller mieux. Après l’attentat, plusieurs de mes camarades ont eu besoin d’écrire – Catherine Meurisse, Luz ou Philippe Lançon, bien sûr, avec Le Lambeau [Gallimard, 2018]. Pas moi. Pendant un an, d’ailleurs, je n’ai pas pu écrire. Le premier texte que j’ai écrit ensuite, c’est Les Jouisseurs (L’Observatoire, 2017), où je cherchais quelque chose de l’ordre de la joie de vivre. Et je ne suis pas sûre que cela m’ait été d’un quelconque réconfort.

Ce qui a été important pour moi, c’est plutôt que l’écriture suive le même mouvement de simplification que mon rapport au monde. Je me suis départie des questions existentielles qui pouvaient me torturer, pour pouvoir vivre comme on respire. Et l’écriture, c’est juste ça, continuer à écrire comme je respire.

Quel rôle jouent les lecteurs dans ce processus ?

Mes romans sont comme des lettres. Ils doivent trouver leurs destinataires, ceux qui vont les interpréter et m’en parler, me montrer ce que j’y ai mis, ce que j’y ai dit sans en avoir bien conscience. Ceux chez qui ils vont résonner.

La correspondance a toujours eu une très grande importance dans ma vie. C’est pour cela qu’il y a souvent des lettres aussi dans mes romans, et que la narratrice du Butor étoilé en envoie à un homme dont elle veut être aimée, sans même être sûre qu’il les reçoive. L’épistolaire, c’est une écriture adressée. Elle pose la question du désir d’écrire « à » quelqu’un. Avoir envie d’écrire, c’est le début du désir. C’est être vivant.

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Florence Bouchy (Collaboratrice du « Monde des livres »)

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Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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