La plus prestigieuse institution scientifique de France a lancé une chaire consacrée à la transition écologique et au climat, financée par la société pétrolière « Total ».

« TotalEnergies chercherait à utiliser le Collège de France comme support publicitaire qu’il ne s’y prendrait pas autrement »

Chronique

Stéphane Foucart

La plus prestigieuse institution scientifique de France a lancé une chaire consacrée à la transition écologique et au climat, financée par la société pétrolière. Une situation qui n’est pas sans rappeler les stratégies de l’industrie du tabac, estime Stéphane Foucart, journaliste au « Monde », dans sa chronique.

Publié aujourd’hui à 06h00 https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/05/04/totalenergies-chercherait-a-utiliser-le-college-de-france-comme-support-publicitaire-qu-il-ne-s-y-prendrait-pas-autrement_6602782_3232.html

A quoi pourrait ressembler le programme d’un séminaire financé par l’industrie du tabac et néanmoins consacré aux méfaits de la cigarette ? Des centaines d’études publiées depuis trente ans et explorant les stratégies d’instrumentalisation de la science par les grands cigarettiers permettent de s’en faire une idée. Il pourrait y avoir une conférence sur « les risques démesurés des cigarettes de contrebande » par rapport aux produits bien mieux contrôlés des industriels, un exposé sur « l’histoire longue de la consommation de tabac dans les sociétés précolombiennes » ou encore une série de présentations des progrès permettant d’« entrevoir la guérison des cancers bronchiques ».

Les politiques de prévention, le cynisme des fabricants, la quantification du fardeau monstrueux de la cigarette, la mise en œuvre de contraintes sur son marketing : tout cela serait prudemment écarté. Pièce par pièce, rien dans ce colloque imaginaire ne serait vraiment faux ou trompeur, mais l’ensemble composerait un récit bien commode, dans lequel la consommation de tabac est un fait intangible, la seule chose à faire étant d’accepter l’insatiable désir de la population pour le goudron et la nicotine, tout en essayant de lutter contre ses désagréments.

« Désagréments » : c’est le mot qu’a choisi le Collège de France pour qualifier les effets du changement climatique, dans sa présentation d’un événement qui doit se tenir le 15 mai. L’événement est un colloque sur la géo-ingénierie, c’est-à-dire « l’ensemble des techniques qui visent à manipuler et modifier le climat et l’environnement de la Terre à grande échelle »et destinées, précisément, à éviter ces « désagréments ». Le colloque est organisé dans le cadre de la chaire Avenir commun durable, lancée en 2021 par la prestigieuse institution et consacrée « aux enjeux de la transition écologique et énergétique ». En 2025, la chaire est dévolue au climat ; elle compte la société pétrolière TotalEnergies parmi ses deux « grands mécènes ».

Une certaine circonspection

Plusieurs professeurs du Collège, issus de diverses disciplines, participent aux activités de la chaire, qui tournent autour de quatre grandes questions, mises en avant sur son site : « Quelles seront les technologies du futur pour un environnement sain ? »« Comment réguler les marchés pour une répartition équitable des richesses et des ressources ? »« Quelles leçons tirer de l’Histoire ? »« Quel rôle pour la finance verte ? ». Plusieurs chercheurs en sciences du climat considèrent ce programme avec, pour rester urbain, une certaine circonspection. La finance, le marché et la technologie comme sainte trinité de la transition, voilà qui ressemble plus à un programme politique – qui sied plutôt bien à TotalEnergies – qu’à de la transmission de la connaissance.

D’autant plus qu’ont été mises prudemment de côté, ou rendues marginales, les questions de sobriété et de réduction nécessaire des énergies fossiles, de justice climatique, de réparation des « pertes et dommages » par les grands émetteurs historiques de gaz à effet de serre, de solutions d’adaptation et d’atténuation non technologiques, etc. La chaire Avenir commun durable aurait pu aussi se pencher sur les freins à la transition, qui sont précisément le fait des grandes entreprises extractrices, mais il y a des limites à l’ingratitude.

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Bien sûr, dira-t-on, tout cela se discute sous le regard intransigeant de l’Histoire. Mais elle est aussi plutôt conciliante. « L’Histoire le montre : bien que ce soit aujourd’hui dans une proportion inédite, les populations ont déjà dû faire face à des changements de leur environnement, lit-on en exergue, sur le site de la chaire. Chaque société, à sa manière, s’est adaptée en faisant œuvre commune. » Tout ira bien, donc. Pour s’en sortir, il suffira de faire « œuvre commune » – on ne sait pas trop ce que cela veut dire mais on comprend vaguement qu’il ne faudra pas exclure les pétroliers.

A Bouguenais (Loire-Atlantique), le 14 novembre 2022.
A Bouguenais (Loire-Atlantique), le 14 novembre 2022.  STEPHANE MAHE / REUTERS

Pièce par pièce, de nombreuses communications proposées par la chaire Avenir commun durable sont toutefois d’un grand intérêt, portées par l’excellence et la sincérité des chercheurs qui présentent leur travail – certains n’ont appris l’implication de TotalEnergies qu’après avoir accepté d’intervenir. Mais, tissées ensemble, ces contributions forment un récit qui occulte cette cruelle réalité : le modèle actuel des firmes pétrolières, consistant à extraire et commercialiser le plus d’énergies fossiles possible, est incompatible avec toute transition.

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C’est toute la beauté de savoir planter quelques rangs d’arbres majestueux pour dissimuler la forêt. Il y a aussi toute la puissance performative de la situation. Puisque le temple de la science en marche accepte les financements de TotalEnergies pour parler de climat et de transition, c’est bien que les firmes pétrolières sont légitimes à lutter contre le réchauffement, n’est-ce pas ?

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Avenir commun durable n’est au reste pas seulement une chaire annuelle. C’est aussi un guichet de financement ouvert aux équipes scientifiques hébergées par le Collège. Avec quelques contreparties. Les chercheurs qui reçoivent des fonds du pétrolier pour conduire leurs recherches s’engagent à participer à certaines activités de la chaire ou à des actions de valorisation de leurs travaux auprès du public ou de spécialistes, et à citer le nom de leur généreux mécène.

TotalEnergies chercherait à utiliser la plus singulière et ancienne de nos institutions savantes comme support publicitaire qu’il ne s’y prendrait pas autrement. Interrogé, le Collège de France assure que l’arrivée de TotalEnergies au nombre de ses « grands mécènes » a été collégialement décidée par l’assemblée de ses professeurs. Et qu’aucune des activités de la chaire Avenir commun durable n’est dictée ou influencée par la firme. C’est, peut-être, le plus inquiétant.

Stéphane Foucart

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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