En France, la Chine prête à tout pour faire taire des opposants
« China Targets » (1/3). « Le Monde », en collaboration avec le consortium de journalistes ICIJ, a enquêté durant plusieurs mois sur la répression chinoise orchestrée par Pékin sur les opposants au régime hors de ses frontières. Intimidation, harcèlement des familles, signalement abusif auprès des forces de police locales, ce premier volet dévoile les méthodes employées par la Chine pour contrôler sa diaspora.
Par Simon Leplâtre et ICIJ
Publié le 28 avril 2025 à 06h00, modifié le 29 avril 2025 à 10h05
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Pour Jiang Shengda, comme pour les milliers de participants à la manifestation du 5 mai 2024, place de la République, à Paris, il s’agissait de faire contrepoids aux acclamations des soutiens du président chinois Xi Jinping, en visite en France. Arrivé le même jour à l’aéroport, il avait été accueilli par le premier ministre de l’époque, Gabriel Attal, et des milliers de membres de la diaspora, agitant d’immenses drapeaux français et chinois sur son parcours.
Au même moment, place de la République, le jeune artiste dissident s’apprêtait à prendre la parole devant une foule de Tibétains et d’opposants à la venue de Xi Jinping, quand il a reçu un appel, puis une dizaine d’autres de sa mère. Jiang Shengda ne décroche pas : il est minuit à Pékin, sa mère devrait dormir. « Elle allait évidemment me dire de ne pas participer. Mais je me suis dit que je devais le faire », raconte le trentenaire, le visage encadré de longs cheveux noirs, bouc au menton et lunettes de soleil.
Après son discours, il rappelle sa mère : la police a contacté son père, « ils lui ont dit de m’interdire de faire quoi que ce soit de public pendant que le grand leader était là ». Comme Jiang Shengda, au moins neuf autres membres de son Front de la liberté en Chine, un collectif de dissidents, ont subi des pressions. Beaucoup de Tibétains et de Ouïgours ont également reçu des avertissements ou des menaces, souvent par l’intermédiaire de leurs proches restés en Chine.
Avec ses partenaires du Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ), Le Monde a enquêté sur les victimes de la répression transnationale chinoise en interrogeant 105 personnes dans 23 pays. La visite de Xi Jinping en Europe, en France, en Serbie puis en Hongrie, en mai 2024, a été l’occasion d’un regain d’activité de Pékin contre ces « cibles chinoises », nom de l’enquête de l’ICIJ.
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La plupart des personnes interrogées par l’ICIJ ont déclaré qu’elles n’avaient pas signalé ces menaces aux autorités de leur pays d’adoption. Mais le sujet est pris au sérieux, notamment en France. « Nos efforts visent tout d’abord à recueillir des signalements, qui peuvent se heurter à la très grande prudence des victimes qui craignent pour leur famille et peuvent questionner la stratégie des services étatiques dans les pays dans lesquels ils résident », explique-t-on à la direction générale de la sécurité intérieure (DGSI).
Une mission « à long terme »
Le 6 janvier, celle-ci a publié sur son site une page introduisant le concept de répression transnationale, traduite en anglais, arabe, russe, et chinois. La difficulté est que ces actions ont le plus souvent lieu à distance, ou, quand elles ont lieu sur le territoire national, elles se situent à la limite de la légalité.
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Les efforts de Pékin pour contrôler sa diaspora ne datent pas d’hier. C’est notamment le rôle du Front uni, qui dispose d’un département au sein du comité central depuis la victoire des communistes en Chine, en 1949. Quarante ans plus tard, le mouvement étudiant de la place Tiananmen, à Pékin, conduit les autorités à réprimer la contestation dans le sang et à renforcer l’appareil sécuritaire. Le départ de nombreux leaders étudiants à l’étranger, où certains poursuivent leurs activités, pousse le pays à se préoccuper plus sérieusement de ses diasporas.
« China Targets », une enquête internationale
Deuxième puissance économique mondiale, de plus en plus assertive sur la scène internationale, la Chine veut contrôler son image et faire taire les critiques. « China Targets » est une enquête internationale menée par le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) avec quarante-deux médias partenaires dans trente pays, qui dévoile les tactiques de Pékin visant les membres dissidents de sa diaspora.
Cette enquête de dix mois révèle la portée tentaculaire de cet effort dans différents pays, comment les autorités chinoises utilisent les notices rouges d’Interpol à des fins politiques, et comment les Nations unies sont devenues le théâtre de la répression transnationale menée par la Chine de Xi Jinping.
Les forces de police, centrales et locales, sont mobilisées. Selon un manuel de police publié en 2004 par le bureau de la sécurité publique de la province de Guangdong et obtenu par l’ICIJ, le « travail de renseignement à l’étranger » est présenté comme une mission « à long terme », contre « les personnes et les organisations hors de Chine qui complotent, dirigent ou financent des activités mettant en danger la stabilité sociopolitique et la sécurité nationale du pays ». Dans une présentation interne de la police du Xinjiang, datée de 2013, « l’influence émotionnelle de la famille » est mentionnée comme un outil de pression sur des activistes installés à l’étranger.
Inquiétude
C’est ce levier qu’ont tenté d’utiliser les autorités chinoises pour faire taire Thupten Gyatso, 54 ans, député du Parlement tibétain en exil, établi à Paris depuis 1998. Président de la communauté tibétaine de France de 2003 à 2015, cet homme aux cheveux drus et à l’œil vif, est une cible pour la Chine. Son frère, resté au Tibet, reçoit régulièrement des visites de la police.
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Le 5 mai 2024, Thupten Gyatso participe à l’organisation de la manifestation de la place de la République, où il prend la parole. Trois jours après, il reçoit plusieurs appels de numéros chinois sur WhatsApp, à 5 h 30 du matin, puis dans les heures suivantes. Comme il ne répond pas, son frère lui envoie finalement un message vocal : « Je suis avec trois amis chinois : j’espère que tout va bien en France, que tu ne fais pas de bêtises, et que tu ne fais rien qui aille à l’encontre des politiques du gouvernement, raconte M. Thupten. J’ai ressenti un certain malaise. Je n’en ai pas parlé à ma femme, elle s’inquiète beaucoup pour moi », précise-t-il.
Dans certains cas, la Chine est prête à aller plus loin dans l’intimidation. Le 8 mai 2024, Xi Jinping avait à peine quitté la France que six à sept de ses compatriotes sortaient d’un van noir et se postaient devant l’immeuble parisien de Gulbahar Jalilova, citoyenne kazakhe mais membre de la minorité ouïgoure, et passée par les camps de rééducation chinois, au Xinjiang. Prévenue par une voisine, Mme Jalilova, sortie faire des courses, a pu les éviter et prévenir la police. Contrôlés par une équipe de la brigade anticriminalité peu après, au moins un d’entre eux était porteur d’un passeport de service indiquant des fonctions officielles auprès de l’Etat chinois.
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Trois jours plus tôt, Mme Jalilova avait pris la parole lors d’une petite pièce de théâtre satirique devant l’église de la Madeleine, à Paris, pour dénoncer la politique de Pékin au Xinjiang, représentation perturbée à plusieurs reprises, notamment par des Chinois.
« Lutte contre les opérations chinoises »
Mme Jalilova a passé seize mois dans les camps, entre 2017 et 2018. Menacée de représailles dans le cas où elle parlerait de cette épreuve, elle a vécu, depuis, une « décompensation sévère », estime le Centre Primo-Levi, spécialisé dans la prise en charge, à Paris, des victimes de tortures et de violences politiques. « Les menaces réitérées qu’elle a subies, dont l’acmé fut cette tentative d’enlèvement présumé en 2024, ont obéré les acquis obtenus ces dernières années concernant sa santé », constate l’institut dans un rapport, notant également « une perte de poids de 10 kilos ». Mme Jalilova a fait l’objet d’une hospitalisation de six mois en clinique psychiatrique en 2024. Le rapport a été intégré à une plainte contre X, avec constitution de partie civile déposée le 10 mars à Paris par l’Institut Ouïgour d’Europe (IODE), association qui vise à faire vivre la culture ouïgoure, Mme Jalilova, et Dilnur Reyhan, enseignante à l’Institut des langues et civilisations orientales et fondatrice de l’IODE, pour des « infractions de génocide et de harcèlement moral ».
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Si les services de la DGSI sont en contact avec certaines de ces victimes, pour Paul Charon, directeur du domaine « influence et renseignement » de l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire, à Paris, la France est un « ventre mou » facile à pénétrer pour la Chine, pour des raisons économiques : « Pour beaucoup d’acteurs français, la Chine reste un marché important, il faut donc essayer de ne pas se fâcher avec elle. Cette posture peut freiner la mise en place de moyens de lutte. Mais globalement, ces dernières années, la France a été plutôt très active dans la lutte contre les opérations chinoises », nuance le chercheur, auteur du rapport Les Opérations d’influence chinoises. Un moment machiavélien (Editions des Equateurs, 2024).
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Lors des visites officielles, la Chine sait aussi s’appuyer sur les autorités locales pour limiter les actions politiques, en faisant de la moindre banderole un affront. Juste après l’arrivée de Xi Jinping à Roissy, le 5 mai 2024, quelques membres de l’ONG Etudiants pour le Tibet libre avaient réussi à déployer une grande banderole au-dessus d’un pont proclamant « Free Tibet : dictator Xi Jinping, your time is up » (« Tibet libre : dictateur Xi Jinping, ton temps est révolu »), juste avant le passage de l’escorte présidentielle. Ceux qui prenaient des images de l’action avaient été immédiatement arrêtés par des policiers français, menottés, et jetés dans un van de police.
Placés en garde à vue, ils avaient officiellement été accusés de « participation à une manifestation interdite », une procédure classée sans suite. « Le but de ces tactiques est d’avoir un effet dissuasif sur la dissidence partout dans le monde », estime Topjor Tsultrim, directeur de la communication d’Etudiants pour un Tibet libre, arrêté ce jour-là.
« Manifestation non autorisée »
Le lendemain, alors que Xi Jinping doit se rendre au dîner officiel de l’Elysée, deux Tibétaines sont arrêtées séparément sur le pont de l’Alma. L’une pour avoir écrit « Free Tibet » sur un sac de toile ; l’autre pour avoir brandi un drapeau tibétain lors du passage de l’escorte du président chinois. A chaque fois, c’est d’abord un Chinois qui les a désignées à la police française. « Aussitôt, un policier français m’a arraché mon drapeau », témoigne Tenzin (prénom d’emprunt). Transférées au commissariat du 17e arrondissement, un policier les informe qu’elles sont en garde à vue, mais un autre rassure les deux femmes, apeurées : « Ne vous inquiétez pas, il n’y aura rien, c’est juste pour ne pas énerver les Chinois », se souvient Tenzin. Libérées trois heures plus tard, elles sont convoquées en juillet pour « manifestation non autorisée », mais après un court sermon, aucune charge n’est retenue contre elles.
La Chine sait aussi utiliser la justice des pays étrangers aux dépens de ses « cibles ». Dilnur Reyhan, Ouïgoure installée en France depuis 2004 et naturalisée en 2015, est ainsi l’objet d’une plainte pour dégradation pour avoir jeté de la peinture sur le stand de la Chine à la Fête de L’Humanité en 2022. Dans un premier temps, l’affaire avait été classée sans suite. Mais l’ambassade de Chine a fait appel de la décision, et le parquet général a envoyé des instructions écrites au procureur d’Evry pour qu’il relance les poursuites.
Sollicité par Le Monde et Radio France, le parquet général estime que « l’infraction de dégradation aggravée était caractérisée », parlant d’une « procédure assez courante ». Mais de l’avis de plusieurs juristes, les instructions écrites sont rares. « Pour des faits dérisoires de jet de peinture, ces instructions signent une double tutelle : du politique sur le parquet général, et de Pékin sur Paris », accuse Me William Bourdon, l’avocat de Mme Reyhan.
Mise en garde
En mars 2024, le parquet d’Evry a pris une ordonnance pénale à l’encontre de Dilnur Reyhan, soit une amende de 150 euros, qu’elle conteste, d’où le procès. L’ambassade semble faire traîner l’affaire : lors de l’audience du 12 mars, ni les membres de l’ambassade ni leur avocat ne se sont présentés, entraînant le renvoi de l’audience à octobre, à la grande frustration de Mme Reyhan : « J’espérais être libérée de cette pression psychologique, que je vais subir encore huit mois », regrettait-elle à la sortie du tribunal. Pour Me Bourdon, il s’agit de « l’externalisation par Pékin d’une politique d’intimidation, avec pour objectif de bâillonner toute expression dissidente, y compris en Europe. »
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Sollicitée à propos des cas mentionnés dans cet article, l’ambassade de Chine en France dénonce une « prétendue enquête ». « La Chine est attachée depuis toujours au principe de non-ingérence dans les affaires intérieures d’autrui, respecte strictement la loi internationale et la souveraineté judiciaire de tous les pays. »
Après la visite de M. Xi, les intimidations ont cessé immédiatement pour Jiang Shengda, le jeune artiste aux cheveux longs. Mais, en mars, cette année, il a reçu une nouvelle mise en garde : son père a été invité dans un café pékinois par la police. Sur un ton poli, les agents lui ont fait comprendre que son fils devait cesser de collaborer avec un célèbre activiste basé en Italie, connu sous le nom de « Professeur Li ». « Si nécessaire, ils sauront t’appeler ou te rencontrer là où tu es »,a prévenu son père. Une menace plus qu’un avertissement.
« China Targets », une série en trois volets