La dure vie des pêcheurs à La Turballe.

Les inquiétudes et incertitudes des pêcheurs du port de La Turballe : « On a l’impression d’être diabolisés depuis des années »

https://www.lemonde.fr/planete/article/2025/04/26/a-la-turballe-des-pecheurs-lasses-d-etre-diabolises_6600196_3244.html

La Turballe, France - 17 avril 2025. Anthony Le Huche, marin-pêcheur et patron du chalutier le Magayant manipule une grue pour décharger des caisses de poisson à quai après une campagne de pêche tandis que son fils Théo Le Huche, 28 ans inspecte le pont du bateau. Photographie par Jérémie Lusseau / Hans Lucas pour Le Monde
Jérémie Lusseau/Hans Lucas pour « Le Monde » 
Par  (La Turballe (Loire-Atlantique), envoyée spéciale)Publié le 26 avril 2025 à 06h00, modifié le 26 avril 2025 à 14h25

Temps de Lecture 8 min.

Reportage

À La Turballe, où débarquent régulièrement une cinquantaine de navires, les sujets de discorde ne manquent pas : le manque de visibilité sur les quotas, l’océan qui change et les enjeux de préservation de la biodiversité, les normes parfois intenables.

Gorgé de poissons argentés, le chalut oscille comme un pendule au-dessus du pont trempé du Magayant. Là, abrités par leurs cirés du rideau d’eau de mer qui s’écoule, trois marins immobilisent prestement le large filet vert et déversent son contenu sur le sol du bateau. En ce matin d’avril, alors que le jour n’est pas encore levé sur le golfe de Gascogne, les poissons aux corps longs et minces vont être bientôt triés et mis en caisse, puis placés au frais, avant d’être vendus à la criée le lendemain au port de La Turballe (Loire-Atlantique).

Depuis le poste où il manœuvre le treuil qui a hissé le chalut, David Le Huche voit déjà que le butin pêché, ces dernières heures, au sud de Belle-Ile-en-Mer (Morbihan) n’est « pas bon » : « Ce n’est pas notre grosse saison. Là, on fait surtout bouillir la marmite. »

La pesée confirme ce que le marin de 39 ans – dont plus de deux décennies en mer – a jaugé à l’œil : il y a là 180 kilogrammes de merlus, moitié moins de chinchards. « D’habitude, c’est plus. Il faudrait qu’on pêche au moins deux ou trois fois ça », estime Anthony Le Huche, le patron du Magayant. A ses côtés, sur le chalutier de 22,80 mètres, outre son cousin David, ses deux fils, Roman et Théo, ainsi que Loan, l’apprenti.

Au poste de commande, sorte de cockpit vitré où il doit consigner ses prises dans un journal électronique, l’homme de 54 ans scrute l’obscurité où le Magayant progresse, aux côtés du Tangaroa, le navire avec lequel il fonctionne en « paire » pour remorquer le filet. « C’est une nuit très très moyenne. Mais c’est comme ça, c’est la pêche. »

Une profession en crise

Les incertitudes ont toujours fait partie du métier. Celles de l’océan : la présence du poisson ciblé, la météo. Et toutes les autres, celles d’une profession en crise, de plus en plus percutée par de nouvelles contraintes, à la croisée d’enjeux environnementaux et économiques.

A La Turballe, le port d’attache des deux bateaux d’Anthony Le Huche, où débarquent régulièrement une cinquantaine de navires de pêche, certains patrons évoquent le manque de visibilité sur les quotas, c’est-à-dire la quantité de poissons de chaque espèce qu’ils ont le droit de capturer. Il y a aussi le cours du gasoil – « là, ça baisse » –, une charge importante pour des chalutiers gourmands en énergie, malgré la détaxe dont ils bénéficient.

Depuis la passerelle du Magayant, parsemée d’écrans, la jauge du carburant luit en lettres blanches. « Là, au merlu, on est à 75 litres à l’heure », explique le patron. Avec le réchauffement climatique, l’océan qui change et les enjeux de préservation de la biodiversité, d’autres inquiétudes se propagent. « On ne sait pas si la pêche sera encore autorisée », redoute Loan, 17 ans, qui partage son temps entre son lycée maritime et son apprentissage à bord.


Anthony Le Huche, marin-pêcheur et patron du chalutier le « Magayant », dans la passerelle du bateau, le 16 avril 2025. LÉA SANCHEZ/LE MONDE

En France hexagonale, les chalutiers représentent, avec la drague (une technique de pêche au fond de l’océan), environ la moitié des débarquements. Qu’en sera-t-il à l’avenir ? Dans le port de La Turballe, plusieurs équipages ont dû rester au port un mois dans l’hiver, pour la deuxième année d’affilée. Le chalut pélagique – une poche conique traînée entre la surface et le fond de l’océan  a été temporairement interdit dans le golfe de Gascogne aux navires de plus de 8 mètres, dans le but de limiter les captures accidentelles de petits cétacés.

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Son utilisation « en bœuf », c’est-à-dire par des duos de bateaux comme celui formé par le Magayant et le Tangaroa, s’est développée dans les années 1970 à La Turballe. Depuis, le secteur a subi des bouleversements, dont la fermeture de la pêche à l’anchois en 2005.

Beaucoup de propriétaires se sont emparés des plans de sorties de flotte et ont envoyé leurs navires à la casse. Au chalut pélagique, « avant, on avait bien vingt-cinq ou trente paires de bateaux. Maintenant, c’est une dizaine », compte Anthony Le HucheLui qui a gravi les échelons après avoir commencé le métier à 15 ans et demi, sur dérogation, s’est posé « la question d’arrêter plusieurs fois ».

Polémique sur le chalut de fond

A l’hiver, ses deux bateaux ont pris la mer, en utilisant un chalut de fond, un engin resté autorisé et qui est, lui, en contact avec le fond de l’océan. Cette technique, que d’autres patrons pratiquent toute l’année, est largement pointée du doigt pour ses émissions de gaz à effet de serre. Elle est aussi, et surtout, critiquée depuis longtemps pour son impact sur les écosystèmes qu’elle racle.

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A l’approche de la conférence des Nations unies sur l’océan, qui se tiendra en juin à Nice, plusieurs parlementaires ont saisi la question, proposant notamment l’élaboration d’une stratégie de transition des flottilles. Des organisations non gouvernementales, comme Bloom, multiplient les actions pour réclamer l’interdiction du chalut de fond dans les aires marines protégées, des endroits délimités pour protéger la biodiversité et qui couvrent environ 30 % des espaces maritimes français.

Roman et Théo Le Huche, ainsi que Loan, l’apprenti du « Magayant », trient les merlus et les chinchards pêchés dans la nuit, le 17 avril 2025.  LÉA SANCHEZ/LE MOND


Roman et Théo Le Huche, ainsi que Loan, l’apprenti du « Magayant », s’apprêtent à vider le chalut sur le pont du bateau, le 17 avril 2025.  LÉA SANCHEZ/LE MONDE ni ni

L’exécutif, lui, plaide le « cas par cas ». Dans une note de réflexion publiée mi-avril, une trentaine de chercheurs de l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (Ifremer) estiment que cette approche ne « devrait en aucun cas être synonyme de statu quo », mais peut permettre d’aborder les spécificités de chaque aire marine protégée. Celles-ci ne peuvent pas être toutes « mises sur le même plan », certains habitats pouvant être très sensibles au chalutage de fond, d’autres plus résilients et résistantsReste à trouver les « compromis nécessaires pour l’intégration de la gestion des pêches et des politiques de protection de la nature ».

Si on prohibe le chalutage « dans certains espaces, on peut avoir des effets de report dans des zones adjacentes, où il y a d’autres activités de pêche, et où il peut aussi y avoir des habitats ou espèces sensibles », prévient l’économiste Olivier Guyader, qui fait partie des contributeurs à la note de l’Ifremer. Ceux-ci, qui appellent à la « concertation », déplorent une « polarisation conflictuelle » du débat.

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Fin mars, la publication par l’association Bloom d’une « liste rouge des navires destructeurs », appelant la grande distribution à ne plus s’approvisionner auprès des chalutiers ayant opéré dans les aires marines protégées, a fait monter la tension d’un cran. La patronne de l’association, Claire Nouvian, qui réclame la sortie d’un « modèle de pêche coûteux d’un point de vue écologique, financier, social », précise au Monde ne pas avoir voulu viser des personnes à titre individuel, mais la grande distribution.

Après savoir été pêchés, les poissons sont triés et vidés à bord du « Magayant », le 17 avril 2025.  LÉA SANCHEZ/LE MONDE

A La Turballe, la liste est au cœur de bien des conversations. Après sa publication, certains pêcheurs ont reçu des insultes sur les réseaux sociaux, comme Romain Jouan, un jeune patron et armateur, qui s’est orienté vers l’océan, comme son père, après des études d’histoire et de philosophie. « On a l’impression d’être diabolisés depuis des années. Il me reste vingt ans à faire, et je ne me vois pas faire autre chose, j’aime trop ça », assure le trentenaire près de son Nausicaa, qui patiente dans le port. Avec ses presque 25 mètres de long, le bateau est l’un des plus gros du port. « Nous aussi, on veut préserver les ressources, insiste Romain Jouan. On nous colle des étiquettes, on nous accuse d’être des pilleurs de l’océan. Mais on ne veut pas scier la branche sur laquelle on est assis. »

« Les gars sont prêts à faire des concessions »

A quelques rues de là, le maire, Didier Cadro (divers gauche), met en avant la dimension artisanale du port de sa ville, « loin des navires-usines ». La profession a bien changé, depuis la « grande productivité des années 1970-1980 », relève Patrick Mauro, qui exploite trois chalutiers. « Il fallait des normes, des restrictions », abonde son épouse et co-armatrice, Valérie Mauro.

Mais le couple s’inquiète que celles-ci deviennent intenables. Les pêcheurs font des efforts, pointent-ils. Le maillage des chaluts a augmenté, par exemple, pour aider les plus jeunes poissons à s’extirper du filet et pouvoir grandir et se reproduire. « Les gars sont prêts à faire des concessions, même si ce n’est pas toujours évident, car quand on nous retire quelque chose, c’est comme si on nous enlevait une partie de notre salaire, relève Anthony Le Huche, qui est l’un des représentants des Turballais au comité régional des pêches. Si on m’explique et qu’on me dit : “Tiens il faut qu’on adapte ça”, je le fais. On n’a pas la prétention de tout savoir. »

Chalut du Magayant », le 17 avril 2025.  JÉRÉMIE LUSSEAU/HANS LUCAS POUR « LE MONDE »
Une banderole à l’entrée du port de pêche de La Turballe (Loire-Atlantique), le 17 avril 2025.  JÉRÉMIE LUSSEAU/HANS LUCAS POUR « LE MONDE »

Merlus fraîchement pêchés par le « Magayant » et conservés dans une caisse réfrigérée dans la criée du port de La Turballe (Loire-Atlantique), le 17 avril 2025.  JÉRÉMIE LUSSEAU/HANS LUCAS POUR « LE MONDE »

A l’arrière de la passerelle, il désigne un tout nouvel écran, qui retransmet les images de deux caméras embarquées, un processus expérimental demandé par le ministère à cent fileyeurs et quinze chalutiers pour mieux comprendre les captures accidentelles de dauphins en mer.

Pour l’heure, elles ne montrent qu’un chalut immobile – le Magayant file vers le port pour déposer sa cargaison de la nuit. En attendant, c’est calme plat à son bord. L’océan aussi semble s’être assoupi. Qu’importe, il faut toujours faire sien le vieux dicton, « une main pour soi, une main pour le bateau », insiste Anthony Le Huche.

Roman et Théo, ses deux fils, ont également choisi ce métier. Ils l’ont pris avec sa rudesse. « Le chalut de fond, l’hiver, c’est jour et nuit, H-24 », dit Théo. Il y a aussi les journées passées loin des proches, le huis clos bruyant du bateau, le mauvais temps. Les pêcheurs disent qu’on finit par s’habituer au tangage et au roulis. Sans doute pas à la beauté des eaux sur lesquelles naviguent le Magayant et le Tangaroa, le dieu de la mer dans la mythologie polynésienne. Sur TikTok,Théo montre à ses abonnés couchers de soleil idylliques et mers agitées. C’est le plus « beau métier du monde », écrit le marin de 28 ans.

« Investir fait peur »

Dans son rapport "S'affranchir du chalut", publié le 25 mars 2025, l'ONG Bloom relaie les résultats des travaux de l'Institut Agro sur la transition du secteur de la pêche. (BLOOM)

Ni lui ni son frère ne reprendront le navire. Leur père s’apprête à partir à la retraite et cherche un repreneur. Trouver des successeurs est plus largement un défi pour la profession. « Il y a des jeunes qui travaillent très bien. Mais investir fait peur, avec le manque de personnel, de visibilité… Ce sont des emprunts lourds », relève l’armatrice Valérie Mauro. Pour son petit chalutier de fond, par exemple, Axel Penhoët a déboursé 400 000 euros. Le crédit, « ça fait des grosses charges par mois [auxquelles il faut] ajouter les assurances, le prix du hangar… », explique le pêcheur de 27 ans. Devenu père il y a quelques semaines, il passe « six jours et demi sur sept à travailler pour [son] bateau » de 12 mètres.

Roman Le Huche (gauche) et Loan déchargent des caisses de merlu du « Magayant » sous le regard d’Anthony Le Huche, patron du chalutier. A La Turballe (Loire-Atlantique), le 17 avril 2025.  JÉRÉMIE LUSSEAU/HANS LUCAS POUR « LE MONDE »

Une banderole à l’entrée du port de pêche de La Turballe (Loire-Atlantique), le 17 avril 2025.  JÉRÉMIE LUSSEAU/HANS LUCAS POUR « LE MONDE »

Depuis plusieurs années déjà, des scientifiques réfléchissent à la possibilité d’une transition du chalutage de fond vers, notamment, ces arts « dormants » (des casiers, des filets), qui affectent moins les fonds mais exposent les oiseaux et les mammifères marinsA La Turballe, on exprime ses réserves sur le sujet. « On risque d’avoir un problème avec les dauphins », souligne, entre autres, Patrick Mauro. « On ne pêche pas toutes les espèces avec un seul type d’engin »,abonde Clément Sorin, 30 ans, qui a acheté son premier bateau, de 9 mètres, il y a dix ans. Depuis, il a déjà vu la nature changer, certaines espèces se raréfier. Il y a des inflexions « au niveau du comportement du poisson », confirment d’autres pêcheurs.

Globalement, dans le golfe de Gascogne, la part des populations « en bon état » s’est stabilisée autour de 39 % des débarquements, selon les dernières estimations de l’Ifremer. Avec le changement climatique, « le risque est que le milieu marin devienne plus pauvre, moins productif et surtout plus instable, avec beaucoup moins de prévisibilité pour les gens qui en dépendent », ajoute Clara Ulrich, qui coordonne les expertises halieutiques. Pour Clément Sorin, « il faut nous laisser le temps d’évoluer, de s’organiser d’une autre façon ». Sans pouvoir quitter la mer et ignorer son appel. Sur la passerelle du Magayant, derrière la vitre qui le sépare des paquets de mer, Loan, l’apprenti, glisse qu’il « ne se voit pas faire autre chose ».

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Poissons capturés, fonds marins raclés, emplois créés… Des chercheurs alertent sur l’empreinte environnementale, sociale et économique de la pêche au chalut

Des chercheurs de l’Institut Agro ont évalué les « performances environnementales, économiques et sociales des flottilles de pêche » et identifié des leviers d’amélioration.

Article rédigé par Camille Adaoust

France Télévisions

Publié le 25/03/2025 14:05 https://www.francetvinfo.fr/environnement/poissons-captures-fonds-marins-racles-emplois-crees-des-chercheurs-alertent-sur-l-empreinte-environnementale-sociale-et-economique-de-la-peche-au-chalut_7150644.html

Temps de lecture : 4min

Un chalutier pêche au large de Dunkerque (Nord), le 12 décembre 2024. (PIERRE LARRIEU / HANS LUCAS / AFP)

Un chalutier pêche au large de Dunkerque (Nord), le 12 décembre 2024. (PIERRE LARRIEU / HANS LUCAS / AFP)

Quels sont les impacts du chalutage, comparé aux autres méthodes de pêche ? C’est à cette question que répond un rapport scientifique(Nouvelle fenêtre)* publié mardi 25 mars. Des chercheurs de l’Institut Agro ont jaugé les « performances environnementales, économiques et sociales des flottilles de pêche ». L’étude évalue cette technique de pêche industrielle, qui traîne un filet dans l’eau ou sur les fonds marins, en fonction de dix indicateurs, tels que l’abrasion des fonds marins, le risque de capture d’espèces sensibles, les émissions de CO2 ou la création d’emplois.

« Ce que nous montrons, c’est qu’en matière environnementale, par exemple, le chalut a souvent un impact très important », explique à franceinfo Didier Gascuel, enseignant-chercheur en écologie halieutique à l’Institut Agro et coauteur de l’évaluation. « La pêche au chalut et la pêche industrielle ont la pire des empreintes sur l’ensemble des dimensions », s’alarme de son côté l’ONG Bloom, qui relaye l’étude dans un rapport.

A lire aussiLa pêche au chalut de fond coûte entre 330 millions et 11 milliards par an en Europe, notamment à cause des émissions de CO2 *

Selon les chercheurs, les chaluts de fond, qui traînent des filets lestés sur le plancher océanique, comme l’explique l’Ifremer(Nouvelle fenêtre), représentent 12% des 6 200 navires de pêche en France. Ils sont cependant « responsables de 93% de l’abrasion des fonds marins en termes de surface », fait savoir à franceinfo Didier Gascuel. Dans le détail, 674 000 km2 sont raclés chaque année en France par ces navires. « C’est comme si chaque année, ils anéantissaient un peu plus que la superficie de la France métropolitaine, de la Suisse et de la Belgique », compare Bloom dans son rapport. 

« Les petits navires créent plus d’emplois que les gros »

L’étude de l’Institut Agro évalue aussi l’empreinte socio-économique des différents modes de pêche. Les chalutiers sont à l’origine de la capture de 63% des poissons qui débarquent sur les côtes françaises, mais ne génèrent que peu d’emplois, établit le document. « Les petits navires côtiers de moins de 12 mètres créent plus d’emplois que les gros », décrit Didier Gascuel. Sur les 9 150 emplois en équivalent temps plein que compte la pêche en France, 35,3% sont dans les chaluts. « Quand on fait le bilan, entre les navires côtiers aux arts dormants [les lignes, filets et casiers déposés et laissés dans les fonds] et les chaluts pélagiques industriels, ceux qui créent le moins d’emplois, il y a un ratio de 1 à 10 en nombre d’emplois créés à la tonne pêchée », mesure le chercheur. 

Face à ces impacts sur l’environnement et l’emploi, « il existe un avenir post chalut », assure Didier Gascuel. Les chercheurs ont donc évalué les possibilités(Nouvelle fenêtre)* de « transférer une partie des quotas des chalutiers de fonds à des flottilles plus vertueuses », explique-t-il. Ainsi, 85% des 94 280 tonnes pêchées par les chaluts de moins de 40 mètres sont considérées comme transférables à des navires aux techniques moins invasives.

Dans 15% des cas, la transition est plus compliquée, comme le montre une illustration du rapport de Bloom. « Le mythe selon lequel il n’y a pas d’alternative au chalut est bien un mythe. Au contraire, il est facile et possible d’envisager des transferts de pêche », défend ainsi Didier Gascuel.

Dans son rapport "S'affranchir du chalut", publié le 25 mars 2025, l'ONG Bloom relaie les résultats des travaux de l'Institut Agro sur la transition du secteur de la pêche. (BLOOM)
Dans son rapport « S’affranchir du chalut », publié le 25 mars 2025, l’ONG Bloom relaie les résultats des travaux de l’Institut Agro sur la transition du secteur de la pêche. (BLOOM)

Mais si les espèces concernées n’étaient plus pêchées au chalut, quelles seraient les conséquences pour le consommateur ? Didier Gascuel assure que « la différence de prix [serait] relativement faible, de l’ordre de quelques centimes » et avec « une meilleure qualité gustative ». Face à ces constats, l’ONG Bloom appelle les décideurs à mettre en place des mesures « pour accompagner les pêcheurs ». « On estime qu’il y a une forme de retard du gouvernement pour proposer plan de transition pour le secteur », commente Léna Fréjaville, en charge de la transition sociale-écologique des pêches chez Bloom.

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*La pêche au chalut de fond coûte entre 330 millions et 11 milliards par an en Europe, notamment à cause des émissions de CO2

Cette technique de pêche, qui consiste à traîner de grands filets lestés sur le fond marin, est décriée par plusieurs associations pour ses captures accidentelles de poissons et le brassage des sédiments. La moitié des fonds marins européens sont concernés.

Article rédigé par franceinfo

Radio France

Publié le 25/03/2025 06:33 https://www.francetvinfo.fr/environnement/biodiversite/protection-des-oceans/la-peche-au-chalut-de-fond-coute-entre-330-millions-et-11-milliards-par-an-en-europe-notamment-a-cause-des-emissions-de-co2_7150353.html

Temps de lecture : 3min

Pêche au chalut, illustration. (PIERRE LARRIEU / HANS LUCAS)

Pêche au chalut, illustration. (PIERRE LARRIEU / HANS LUCAS)

Le chalut de fond coûte entre 330 millions et 11 milliards d’euros chaque année à l’Europe, selon les résultats d’une étude scientifique menée par plusieurs chercheurs sur cette pratique et que France Inter a pu consulter mardi 25 mars.

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Cette technique de pêche, qui consiste à traîner de grands filets lestés sur le fond marin, est décriée par plusieurs associations pour ses captures accidentelles de poissons et le brassage des sédiments. La moitié des fonds marins européens sont concernés. Le biologiste espagnol Enric Sala, explorateur de Pristine seas, un projet mené par l’Unesco et par le National Geographic qui a déjà contribué à la création d’aires marines protégées partout dans le monde, a donc cherché à mesurer le coût de cette technique de pêche dans les eaux européennes.

« Lobby de la pêche »

Le scientifique est parti du constat que « le lobby de la pêche met en avant les bénéfices du chalutage de fond pour la société » comme « des boulots, des revenus et de la nourriture »mais « ne parle jamais des coûts ». C’est donc pour cela que « pour la première fois on a décidé de calculer l’ensemble des coûts et bénéfices pour l’industrie et pour toute la société », explique-t-il.

Son étude, menée avec des chercheurs américains, canadiens et sud-africains, souligne que si l’industrie bénéficie chaque année de 800 millions d’euros, le coût pour la société, lui, est toujours négatif, surtout en raison des émissions de CO2, lors du brassage des sédiments, qui accentue les dégâts du réchauffement climatique.

Le calcul du coût de la tonne de carbone varie. Enric Sala le reconnaît, entre 330 millions et 11 milliards d’euros « la fourchette des coûts est large »« Mais, même si on prend la fourchette basse, la société est perdante », s’alarme-t-il avant d’ajouter : « Quand on sait que 13% du chalutage de fond se produit dans des aires marines protégées, la solution est évidente ». Il souhaite interdire le chalutage de fond dans ces aires marines protégées et ne pas le reporter ailleurs.

Sommet « SOS Océan »

Pour parvenir à leurs conclusions, les chercheurs ont analysé les efforts du chalut de fond dans les eaux européennes entre 2016 et 2021 à l’aide des données de l’ONG « Global Fishing Watch », qui suit l’activité de pêche en temps réel dans le monde entier grâce à des satellites. Ils ont ensuite calculé la valeur de cette pratique de pêche pour la société européenne en soustrayant les bénéfices (revenus de la pêche, apport en protéines, emplois) des coûts (coûts d’exploitation, rejets, subventions et émissions de carbone). L’une des principales mesures utilisées par les auteurs est le coût social des émissions de CO2, « qui fournit une estimation des dommages économiques découlant des impacts du changement climatique, notamment l’élévation du niveau de la mer et la baisse de la productivité du travail et de la santé humaine », peut-on lire dans l’étude.

Dimanche et lundi, Emmanuel Macron, président français, organise le sommet « SOS Océan » à Paris, avant la Conférence des Nations Unies sur l’Océan » (UNOS), organisée à Nice en juin.

L’impact élevé de la pêche industrielle sur l’environnement

Surpêche, abrasion des fonds, émissions de CO₂… Une étude rendue publique mercredi 24 janvier analyse, à l’initiative de l’association Bloom, les performances des différentes catégories de flottilles françaises, des plus vertueuses au moins rentables, dans l’Atlantique Nord-Est. 

Par Publié le 24 janvier 2024 à 10h13, modifié le 24 janvier 2024 à 12h11 https://www.lemonde.fr/planete/article/2024/01/24/surpeche-abrasion-des-fonds-emissions-de-co-l-impact-eleve-de-la-peche-industrielle-sur-l-environnement_6212675_3244.html

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Pêche dans le golfe de Gascogne, le 8 janvier 2020.
Pêche dans le golfe de Gascogne, le 8 janvier 2020.  LOIC VENANCE/AFP

Elle n’est certes pas la seule cause du déclin de la santé de l’océan, mais la pêche reste la principale source de destruction de la biodiversité marine. Elle est aussi l’une des activités humaines sur lesquelles il est possible d’agir directement afin d’en réduire les impacts. Forte de ce constat, l’association française Bloom a souhaité pouvoir comparer les performances des différents modes de capture des navires français dans l’Atlantique Nord-Est.

L’ONG de défense de l’océan a réuni un groupe de recherche pluridisciplinaire pour s’atteler à la tâche à partir d’une dizaine d’indicateurs à la fois sociaux, écologiques et économiques. Le résultat de cette étude fouillée, intitulée « Changer de cap », est présenté mercredi 24 janvier. Elle ne fait pas mystère de son objectif : montrer que cette activité mérite une approche plus complexe que seulement basée sur ses capacités de produire du poisson.

Surpêche, risques sur les juvéniles, abrasion des fonds, prises accidentelles de cétacés ou d’oiseaux marins et émissions de CO2 : toutes les catégories de flottilles n’ont pas les mêmes impacts environnementaux ni les mêmes rendements socio-économiques. L’équipe de scientifiques de l’Institut Agro, d’AgroParisTech et de l’Ecole des hautes études en sciences sociales a défini dix indicateurs et classé 2 720 navires en douze catégories selon quatre types d’engins de pêche et trois tailles, à partir d’un recueil de données de 2017 à 2019. Elle estime que ses conclusions sont fiables pour 70 % des pêches métropolitaines.

Maillages trop petits

Selon son analyse, menée en collaboration de l’association The Shift Project et la coopérative L’Atelier des jours à venir, la pêche industrielle se révèle globalement comme la plus dommageable pour l’environnement. Avec leur importante consommation de carburant, ses navires – caractérisés par une longueur de plus de 24 mètres et qui tirent un chalut soit sur le fond, soit entre deux eaux (pélagique) – sont à l’origine de 57 % des gaz à effet de serre émis par la totalité des flottilles de pêche françaises. En comparaison, la part des arts dormants (c’est-à-dire les lignes, les casiers et les filets) est de 17 %.

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Les chalutiers industriels seraient également responsables de plus de la moitié des prises de juvéniles. Cette empreinte sur les ressources halieutiques est estimée à 22 % pour les arts dormants, dont 9 % pour ceux qui opèrent près des côtes. Les auteurs de l’étude observent, au passage, que la grande pêche utilise des chaluts aux maillages trop petits qui ne lui permettent pas d’écarter les proies inférieures à la taille requise.

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Par ailleurs, ces vaisseaux attrapent 62 % du total des captures, mais sont responsables de 84 % des débarquements issus de stocks de poissons classés comme trop pêchés, c’est-à-dire pas en mesure de se renouveler durablement. Pour leur part, les flottilles utilisant des arts dormants produisent 23 % des débarquements totaux et 10 % de leurs prises viennent de populations surexploitées. Avec ces mêmes types d’engins de pêche, les petits métiers littoraux comptent, eux, pour 10 % du total et 6 % des captures réalisées parmi les populations surpêchées.

Effet délétère sur le plancher océanique

L’un des reproches le plus souvent formulés par les ONG à l’égard du chalutage de fond porte sur son effet délétère sur le plancher océanique. Ce sont environ 600 000 kilomètres carrés qui sont affectés en moyenne chaque année par des navires sous pavillon français dans l’Atlantique. Selon cette étude, 90 % de cette superficie sont abrasés par des chaluts et des sennes de fond, 6 % par des dragues de pêcheurs polyvalents.

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Au chapitre des performances économiques, la grande pêche ne s’en tire pas mieux si l’on ne s’en tient pas uniquement aux tonnages qu’elle débarque. Cette activité « ne peut plus être uniquement examinée à travers un prisme productif », écrivent les auteurs de l’étude. L’« approche pluridimensionnelle » qu’ils prônent permet de mettre l’accent notamment sur l’emploi et la rentabilité. En France, le secteur fait travailler 13 777 marins professionnels, dont 6 140 dans la petite pêche. Les effectifs sont en nette baisse, mais, selon les calculs de ce groupe de scientifiques, rapportés à la tonne de poisson débarquée, les chalutiers fourniraient deux à trois fois moins d’emplois que les arts dormants, et leur valeur ajoutée serait moindre.

Miser sur une « petite pêche côtière »

Pourtant, les grands navires reçoivent davantage de financements publics que les autres, par le biais des exonérations de taxe sur le gasoil surtout. Les flottilles spécialisées dans le chalut ou la senne de fond touchent en moyenne entre 50 et 75 centimes d’euro de subvention par kilo débarqué, celles des arts dormants moins de 30 centimes.

Autre comparaison avec ces dernières : les chalutiers pélagiques de taille industrielle obtiennent sept fois plus de subventions par emploi (soit environ 60 000 euros) et les chalutiers de fond cinq fois plus que les professionnels opérant aux filets, lignes, casiers, dragues, ainsi que les côtiers polyvalents (aidés indirectement à hauteur de 9 000 à 14 000 euros).

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Toutefois, leurs engins présentent un risque important de captures accidentelles d’espèces sensibles, en particulier de mammifères et d’oiseaux marins. C’est incontestablement un point noir à corriger à l’avenir. En effet, les auteurs misent sur cette « petite pêche côtière, soit plus de 70 % des navires », qu’ils considèrent comme le segment « le plus vertueux et durable ». Actuellement menacée par un déclin accéléré, elle pourrait pourtant jouer un rôle déterminant dans une transition des pêches destinée à « sauver l’océan, l’emploi, le climat et les finances publiques ».

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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