« Nous appelons l’Union européenne à soutenir le modèle d’une confédération des Etats d’Israël et de Palestine au sein d’un seul groupe et même pays »
Tribune
Condamner les atrocités ou exprimer un soutien abstrait à une « solution à deux Etats » n’est plus suffisant, estime, dans une tribune au « Monde », un collectif international de 121 universitaires et intellectuels, parmi lesquels Kenneth Pomeranz et Gisèle Sapiro.
L’Union européenne (UE) doit soutenir de toute urgence un changement politique en faveur d’un avenir juste et équitable pour les Palestiniens et les Israéliens, par le biais d’une confédération de deux Etats souverains. Basée sur le principe de deux Etats dans un seul pays confédéré, suivant la proposition du mouvement A Land for All, cette confédération sera fondée sur la pleine égalité politique, la reconnaissance mutuelle, la liberté de mouvement, le partage de Jérusalem et un dispositif de retour pour les réfugiés par la coopération entre les deux Etats – et non par la séparation.
Alors que la guerre dévaste la vie des Palestiniens et des Israéliens, et que les juifs et les Palestiniens du monde entier sont en proie à la douleur, à la peur et au deuil, nous pensons que l’Europe doit agir avec courage et clarté. A Land for All est un mouvement politique qui regroupe des Palestiniens et des Israéliens de tout le territoire.
Le cycle actuel de la guerre, de l’occupation et du déplacement a atteint un point de rupture politique et moral. Le soutien continu – implicite ou explicite – de la communauté internationale au statu quo a permis l’aggravation de la violence, de l’impunité et de l’autoritarisme. Condamner les atrocités ou exprimer un soutien abstrait à une « solution à deux Etats » n’est plus suffisant. Ce qu’il faut, c’est un soutien concret à un nouvel horizon politique : un horizon ancré dans la justice, la dignité et l’humanité partagée des deux peuples.
Interdépendance profonde
Le modèle de la confédération – deux Etats dans un seul pays confédéré – propose cet horizon. Il s’agit d’un cadre pratique, mûrement réfléchi, créé par des Palestiniens et des Israéliens travaillant ensemble, fondé sur le droit international et les réalités actuelles.
Sur la base de notre attachement au droit international et de la reconnaissance des réalités de terrain, nous proposons une voie pragmatique : les deux peuples ressentent un lien profond à cette terre – et cela ne changera pas. Ce lien doit être reconnu et tout processus politique doit partir de la réalité actuelle, et non des cadres diplomatiques d’il y a trente ans, tels qu’ils existaient au moment des accords d’Oslo.
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Ce modèle s’attaque aux impasses de longue date – l’eau, les colonies, les réfugiés et Jérusalem – non pas en les remettant à plus tard, mais en proposant des solutions pragmatiques et coopératives dès le premier jour. Il est fondé sur la réalité des vies entremêlées et de l’interdépendance profonde entre Palestiniens et Israéliens – dans la vie économique, l’environnement, l’accès aux ressources naturelles, Jérusalem et le territoire lui-même. La sécurité et l’intégration régionale dépendent elles aussi de la coopération mutuelle, plus que du contrôle. A Land for All offre un cadre réaliste, tourné vers l’avenir, qui répond à ces défis et liens communs.

Il est essentiel d’affirmer et de renforcer ce qui a déjà été dit : le lien entre, d’un côté, le respect du droit international et des droits humains, de l’autre, la défense du droit des Palestiniens à la liberté et à l’autodétermination, que la communauté internationale a trop longtemps manqué de garantir. Il ne peut y avoir de véritable stabilité internationale sans droits pour les Palestiniens. Ce vide sape l’ensemble du système international.
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Il est du devoir de l’UE – historiquement, politiquement et moralement – de prendre l’initiative de soutenir ce changement. L’Europe a fait l’expérience des ravages produits par les conflits nationalistes et du pouvoir de l’intégration. L’UE s’est construite sur la promesse que le partage de la souveraineté et la coopération peuvent remplacer la guerre. Cette leçon doit maintenant être appliquée au-delà de ses frontières, en particulier dans une région où l’Europe a longtemps joué un rôle décisif.
Seule base réaliste
Une confédération est la seule base réaliste en vue de la sécurité à long terme, du développement économique, du bien-être et de la durabilité environnementale, tant pour les Israéliens que pour les Palestiniens. Elle peut empêcher de nouveaux cycles de déshumanisation et garantir que les deux peuples puissent vivre dans la dignité et la paix. Continuer à soutenir des gouvernements qui privilégient l’expansion, l’occupation et le contrôle au détriment de la vie et de l’égalité est une trahison des valeurs fondamentales de l’Europe.
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Nous appelons l’UE à adopter une position de principe courageuse en faveur de la paix, de la justice et de l’égalité dans le pays commun des Israéliens et des Palestiniens.
Cela signifie soutenir publiquement le modèle de confédération comme une alternative viable, juste et visionnaire au statu quo en voie d’effondrement. Cela signifie reconnaître l’Etat de la Palestine non pas comme un geste symbolique, mais comme une étape transformatrice vers la fin de l’occupation et la mise en place d’une égale souveraineté. Cela signifie user de l’influence économique et diplomatique de l’Europe pour prendre des mesures immédiates et drastiques afin de mettre fin à la guerre et à l’annexion, et encourager des dispositifs concrets en faveur de l’égalité, y compris le soutien à la coopération binationale. Cela signifie apporter un soutien solide aux initiatives « d’en bas » et de la société civile qui promeuvent la paix, la résistance démocratique, la gouvernance partagée, la reconnaissance mutuelle et le difficile travail de la justice transitionnelle.
L’heure n’est pas au silence ou à l’ambiguïté. L’UE doit prendre position pour la paix plutôt que pour la domination, pour l’égalité plutôt que pour l’oppression, pour un avenir partagé par les deux peuples et ancré dans la justice. L’ère de la neutralité est révolue. Le moment est venu pour l’Europe d’assumer un rôle moteur.
Premiers signataires : Annie Ernaux, écrivaine et Prix Nobel de littérature en 2022 ; Sari Hanafi, professeur de sociologie à l’université américaine de Beyrouth ; François Héran, professeur au Collège de France ; Cécile Laborde, professeure de théorie politique à l’université d’Oxford (Royaume-Uni) ; Chibli Mallat, avocat et professeur émérite de droit à l’université d’Utah ; Florian Meinel, professeur de droit constitutionnel à l’université de Göttingen (Allemagne) ; Samuel Moyn, professeur de droit et d’histoire à l’université Yale (Connecticut) ; Thomas Piketty, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) et professeur à l’Ecole d’économie de Paris ; Kenneth Pomeranz, professeur d’histoire à l’université de Chicago (Illinois) ; Julie Ringelheim, professeure de droit à l’université de Louvain (Belgique) ; Gisèle Sapiro, directrice d’études à l’EHESS et directrice de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) ; Svetlana Slapsak, professeure d’anthropologie des mondes anciens ; Abram de Swaan, professeur émérite de sciences sociales de l’université d’Amsterdam ; Olga Tokarczuk, écrivaine et Prix Nobel de littérature en 2018 ; Dag Tuastad, professeur en études du Moyen-Orient à l’université d’Oslo.
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