« Pas d’écrans avant 6 ans », alertent plusieurs sociétés savantes
La Société française de pédiatrie et d’autres sociétés savantes lancent un appel à la prévention des risques dus à l’exposition des enfants aux écrans, qui ne sont « pas adaptés à un cerveau en développement ».
Par Pascale SantiPublié hier à 05h30, modifié hier à 12h24 https://www.lemonde.fr/sciences/article/2025/04/29/pas-d-ecrans-avant-6-ans-alertent-plusieurs-societes-savantes_6601154_1650684.html
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C’est un cri d’alarme que lancent cinq sociétés savantes, dont celle de pédiatrie, pour alerter sur le danger des écrans. Leur message est clair : les enfants de moins de 6 ans ne devraient pas être exposés aux écrans, quels qu’ils soient. Dans un texte envoyé au gouvernement, elles dénoncent les effets délétères des écrans sur le développement cérébral des tout-petits et appellent à un renforcement des recommandations actuelles. Le carnet de santé préconise de ne pas exposer les enfants aux écrans avant 3 ans. Mais, selon les auteurs, ces consignes « sont clairement insuffisantes et doivent être actualisées à la lumière des connaissances récentes ».
Sur une initiative de la neurologue Servane Mouton, coautrice du rapport « Enfants et écrans. A la recherche du temps perdu » – remis à l’Elysée en avril 2024 –, et du professeur Hugues Patural, réanimateur néonatologue au centre hospitalier universitaire de Saint-Etienne, ce texte, intitulé « Les activités sur écrans ne conviennent pas aux enfants de moins de 6 ans : elles altèrent durablement leurs capacités intellectuelles », est soutenu par la Société française de pédiatrie (SFP), la Société française de santé publique (SFSP), la Société française de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent (SFPEA), la Société française d’ophtalmologie (SFO) ou encore la Société francophone de santé et environnement (SFSE).
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Les mots sont forts. « Ni la technologie de l’écran ni ses contenus, y compris ceux prétendument éducatifs, ne sont adaptés à un petit cerveau en développement », indique le texte, précisant que « le doute n’est plus permis au regard des nombreuses publications scientifiques internationales ». « Un temps d’écran excessif a été associé à des impacts négatifs sur les compétences cognitives et sociales, affectant notamment l’attention, la mémoire et la régulation émotionnelle », indique par exemple une revue de littérature parue fin 2024. « Si tous les milieux sont concernés, les expositions sont plus fortes dans les foyers défavorisés, contribuant à l’accroissement des inégalités sociales », indique la tribune.
« Surrisque de myopie »
Selon ces spécialistes de la santé, les effets concernent le développement du langage, de l’attention, des capacités socio-relationnelles (relation à l’autre, gestion des émotions…) et les capacités cognitives globales. Sans oublier les conséquences sur la santé physique (troubles du sommeil, de la vision). « L’œil de l’enfant, particulièrement jusqu’à 6 ans mais en réalité jusqu’à 14-15 ans, est très sensible à la lumière bleue émise par les écrans, avec un surrisque de myopie », rappelle Servane Mouton. L’exposition à la lumière bleue le soir perturbe aussi la sécrétion de mélatonine, l’hormone qui règle l’horloge biologique et favorise le sommeil. L’usage numérique a également un fort impact sur l’activité physique et la sédentarité.
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Pour les professionnels de santé, les constats sont alarmants. Hugues Patural suit des enfants de 0 à 7 ans, particulièrement « vulnérables » du fait de leur très grande prématurité, ou parce qu’ils ont subi des agressions cérébrales en période néonatale (infections, encéphalopathie anoxique…). « Nous sommes effarés, le mot est faible, de voir le nombre d’enfants impactés dans leur trajectoire neurodéveloppementale par cette exposition précoce », témoigne le néonatologue. Il observe à chaque consultation des retards et un appauvrissement du langage, des troubles de l’attention, de la mémorisation, une intolérance à la frustration. « Ceci nous oblige à les envoyer très tôt vers des orthophonistes et psychomotriciens, alors que ces filières sont débordées. » Et, pour le pédiatre, « la prématurité n’est pas – toujours – en cause. Le facteur écran joue un rôle déterminant dans le développement cognitif ultérieur de ces enfants, plus important même que leur parcours initial parfois complexe ».
Autre constat du pédiatre réanimateur : « Ces enfants sont en état d’hyperexcitation permanent. La cadence infernale des images et des sons, la multitude de stimuli sensoriels lumineux et sonores captent et emprisonnent leur attention. Ce flux peut altérer durablement le cerveau en développement », alerte-t-il.
Principe de précaution
Pour le pédopsychiatre Bruno Falissard, président de la SFPEA, le besoin de l’interaction entre l’enfant et ses proches est vital. « Nous avons des données solides et pourtant il ne se passe rien. L’intérêt des écrans est très médiocre alors que le risque existe. Il s’agit de la santé des enfants, or, on s’en fout », déplore-t-il. Il appelle à appliquer le principe de précaution.
Agnès Linglart, présidente de la SFP, regrette quant à elle un « manque criant de moyens » pour la prévention et la recherche : « Il y a un vrai décalage entre la gravité du sujet et la faiblesse de la réponse publique. Il est temps d’élargir la mise en garde au-delà de 3 ans, et jusqu’à 12 ans. »
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En attendant, « l’enjeu de santé publique est de s’engager sur la prévention en donnant des outils aux professionnels de l’enfance et aux parents », explique Cédric Kempf, secrétaire général adjoint de la SFSP. « Je constate de plus en plus l’effet bénéfique d’une prévention très précoce. Quand on explique simplement à des jeunes parents que l’écran n’est pas adapté au cerveau de leur enfant, ils le comprennent très bien », assure Hugues Patural. Certaines initiatives existent, comme le défi « 10 jours sans écrans », lancé en 2003 au Québec et de plus en plus relayé en France.
Les experts en appellent aussi aux institutions et demandent de larges campagnes d’information. Seront-ils enfin entendus ? Le rapport de 2024, qui dressait un constat inquiétant assorti de 29 propositions, n’a jusqu’ici pas été suivi d’actions concrètes.
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