Climat : la Commission européenne prête à affaiblir l’objectif de baisse des émissions pour 2040
Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission, étudie l’introduction de « flexibilités » à l’objectif de réduire de 90 % les émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2040, auquel seule une petite dizaine d’Etats membres est favorable.
Par Virginie Malingre (Bruxelles, bureau européen)Publié le 14 avril 2025 à 20h06, modifié hier à 08h05 https://www.lemonde.fr/planete/article/2025/04/14/climat-la-commission-europeenne-prete-a-affaiblir-l-objectif-de-baisse-des-emissions-pour-2040_6595908_3244.html
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Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne depuis 2019, a longtemps fait de la lutte contre le dérèglement climatique sa marque de fabrique. Le pacte vert, qui doit permettre aux Européens de réduire de 55 % leurs émissions de CO2 en 2030 (par rapport à 1990) avant d’atteindre en 2050 la neutralité carbone, a été la pierre angulaire de son premier quinquennat. Mais, depuis le début de son second mandat, le 1er décembre 2024, elle a le plus grand mal à prendre les dispositions nécessaires pour que les Vingt-Sept respectent effectivement l’accord de Paris sur le climat, qui vise à limiter le réchauffement à + 2 °C, et si possible à + 1,5 °C.
A plusieurs reprises ces dix-huit derniers mois, Ursula von der Leyen s’est engagée à donner à l’Union européenne (UE) un objectif de réduction de 90 % des émissions de gaz à effet de serre en 2040. Elle avait même, à la fin de 2024, précisé qu’elle ferait une proposition législative au premier trimestre 2025.
Las ! la Commission n’a pas tenu parole et, il y a quelques jours, elle a fait savoir qu’elle présenterait sa cible 2040 « avant l’été », en juin ou en juillet. Bruxelles a surtout commencé à préparer le terrain à un objectif qui serait moins ambitieux que prévu. « Nos objectifs en matière de climat restent les mêmes », a certes assuré Ursula von der Leyen, le 8 avril. « Mais nous serons plus flexibles et pragmatiques sur la manière de les atteindre », a-t-elle poursuivi.
Le pacte vert dans le viseur de la droite
A l’heure où les Etats-Unis de Donald Trump sont, une nouvelle fois, sortis de l’accord de Paris, la détermination de l’Europe à poursuivre ses efforts sera capitale pour l’avenir de l’action climatique. Si le Vieux Continent, à la pointe du combat contre les émissions de CO2, donne des signes de faiblesse, la viabilité de l’accord de Paris, déjà mise à mal par Washington, sera largement compromise.
Alors que l’extrême droite progresse partout en Europe, que la droite a également fait du pacte vert l’objet à abattre et que le retour de Donald Trump à la Maison Blanche donne des arguments à ce camp, Ursula von der Leyen sait qu’elle aura du mal à graver dans le marbre une réduction de 90 % des émissions de CO2 d’ici à 2040. « Nous avons décidé de prendre un peu plus de temps, de consulter les Etats membres, de consulter le Parlement européen, car (…) il est absolument essentiel que nous soyons en mesure de présenter une loi climat (…) soutenue par une majorité substantielle », concède un porte-parole de la Commission.
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Au Parlement européen, les chrétiens-démocrates du Parti populaire européen (PPE) et les extrêmes droites, qui ont suffisamment de sièges dans l’hémicycle pour former ensemble une majorité, mènent la fronde contre toute nouvelle contrainte écologique. « L’objectif de réduction des émissions de 90 % pour 2040 est extrêmement ambitieux », juge l’eurodéputé allemand (CDU) Peter Liese, qui « ne pense pas » que le PPE pourrait le « soutenir si des flexibilités importantes ne sont pas incluses ».
Du côté des Etats membres, où le PPE représente aussi la première force politique, la situation est encore plus nette. « Poser cet objectif de moins 90 % en 2040, sans flexibilité, sur la table des Vingt-Sept, ce serait la meilleure manière de le tuer. Il serait recalé dans la minute », juge l’eurodéputé (Renew) Pascal Canfin.
Un nouvel objectif assorti d’un paquet législatif
Seule une petite dizaine d’Etats membres y sont, en effet, favorables, dont l’Espagne, le Portugal, le Luxembourg, la Finlande ou encore le Danemark. Pour le reste, notamment en Europe centrale et orientale, l’ambiance est à l’opposition plus ou moins franche. La Hongrie de Viktor Orban y est radicalement hostile. En Pologne, le premier ministre, Donald Tusk, qui sait le sujet à haut risque politique, veille à ne pas nourrir les critiques du parti Droit et justice (PiS), à quelques semaines de l’élection présidentielle. Il a d’ailleurs insisté auprès d’Ursula von der Leyen pour qu’elle ne prenne aucune décision avant le scrutin, dont le premier tour est prévu le 18 mai et le second le 1er juin.
L’Italie de Giorgia Meloni, quant à elle, plaide pour une réduction de 80 % à 85 % des émissions de CO2 en 2040, pour ne « pas forcer » les Etats à prendre des mesures trop « incisives ». Car, tout comme celui qui imposait aux Vingt-Sept une réduction de 55 % de leurs émissions en 2030, ce nouvel objectif sera suivi d’un paquet législatif destiné à lui donner corps. La France, de son côté, pose ses conditions et demande, notamment, qu’un meilleur traitement communautaire (en matière d’aides d’Etat, par exemple) soit accordé au nucléaire ou encore qu’une banque de la décarbonation voie le jour.
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En Allemagne, l’accord de coalition, signé le 9 avril, a permis de clarifier la position du prochain gouvernement que dirigera Friedrich Merz. L’objectif de 90 % y est mentionné, à la demande des sociaux-démocrates du SPD, mais la CDU y a apporté quelques aménagements. Berlin souhaite désormais que ce chiffre tienne compte, dans certaines limites, du stockage de carbone ou des soutiens à des projets de décarbonation dans des pays extérieurs à l’UE, en échange de crédits carbone internationaux.
« La Commission casse le thermomètre »
Cela tombe bien, les « flexibilités » étudiées par l’Allemande Ursula von der Leyen sont également de cet ordre. La Commission réfléchit aussi à une montée en puissance de l’effort à consentir par les Vingt-Sept, qui serait plus important entre 2035 et 2040. Dans cette hypothèse, le PPE pourrait « accepter à contrecœur » un objectif de 90 %, prédit Peter Liese.
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« La Commission est la championne absolue de la prestidigitation : elle fait semblant de poursuivre l’objectif 2040 tout en mettant en place des mécanismes pour ne pas le tenir », juge l’eurodéputée (Verts) Marie Toussaint. En clair, « pour maintenir l’objectif 2040, la Commission casse le thermomètre », poursuit l’élue, qui brocarde « les promesses maintes fois renouvelées, maintes fois reportées d’Ursula von der Leyen », au gré de ses intérêts.
Une chose est certaine, dans le contexte politique actuel, les partisans d’un pacte vert amoindri sont à la manœuvre. Ils ont déjà quelques victoires à leur actif, comme le report d’un an du règlement contre la déforestation, la portée réduite de la directive sur le devoir de vigilance ou encore le renoncement à une série de mesures qui devaient renforcer les contraintes environnementales dans le versement des aides aux agriculteurs. Et ne manqueront pas de s’attaquer à certaines législations emblématiques, comme celle qui prévoit la mise en place en 2027 d’un marché du carbone pour le transport et le chauffage, ou la fin annoncée en 2035 de la vente de voitures neuves à moteur thermique.
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Au nom de la simplification, qui est aujourd’hui l’une des priorités de la Commission, les ambitions climatiques de l’UE pourraient être encore revues à la baisse. Le 8 avril, Jessika Roswall, la commissaire à l’environnement, s’est engagée, devant le Parlement européen, à réduire d’un tiers le nombre d’actes délégués ou d’exécution, attendus pour accompagner la mise en œuvre de dizaines de textes environnementaux déjà adoptés.