Pénurie de psychotropes : « Le temps presse face au risque d’abandon des malades mentaux »
Tribune
A l’heure où la santé mentale est censée être une des grandes causes nationales, un collectif de psychiatres constate, dans une tribune au « Monde », que de plus en plus de psychotropes sont en rupture de stock en France, ce qui met en danger des millions de patients.
Publié hier à 13h00, modifié hier à 17h04 https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/04/15/les-reponses-des-pouvoirs-publics-restent-insuffisantes-face-aux-penuries-de-medicaments-essentiels-en-psychiatrie_6596297_3232.html
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Alors même qu’un Français sur cinq souffre d’un trouble psychique, la psychiatrie demeure le parent pauvre de la médecine française. Pénurie de médecins, désaffection croissante des jeunes internes pour cette spécialité, fermeture massive de lits… Face à ce désengagement chronique, les patients et leurs familles sont laissés dans un désarroi croissant.
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A cette crise structurelle s’ajoute une crise aiguë d’approvisionnement en médicaments psychotropes essentiels. Depuis plusieurs mois, la quétiapine, utilisée dans la schizophrénie et les troubles bipolaires, connaît une rupture d’approvisionnement totale. Aujourd’hui, la liste des médicaments en situation de pénurie plus ou moins critique s’allonge : sertraline et venlafaxine, antidépresseurs de référence ; lithium, indispensable aux patients bipolaires, avec date de remise à disposition « indéterminée » ; et même l’olanzapine à libération prolongée, réservé aux formes les plus difficiles à stabiliser, indisponible à cause d’une défaillance de fabrication des aiguilles d’injection.
Chaque rupture de traitement est susceptible de provoquer des décompensations aiguës, des souffrances psychiques insupportables, et surcharge davantage des services psychiatriques déjà saturés. On estime qu’environ 20 % des patients bipolaires non traités décèdent par suicide.
Paradoxe de la régulation des prix
Les causes de ces pénuries de médicaments sont multiples : fragilité des chaînes d’approvisionnement, dépendance à des sites industriels étrangers uniques, stratégies commerciales des laboratoires pharmaceutiques privilégiant des marchés plus rentables, régulation des prix en France jugée insuffisamment attractive par les fabricants.
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Les industriels soulignent les prix trop bas des médicaments « essentiels » en France et n’hésitent pas à orienter leurs ventes vers des marchés plus rémunérateurs. Parfois, ils abandonnent purement et simplement la production de molécules anciennes, pourtant efficaces, pour se concentrer sur des médicaments plus récents, vendus bien plus cher.
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Ces décisions « stratégiques » de retirer du marché des traitements matures – jugés pas assez rentables – sont une cause bien établie des pénuries. Ainsi, le système français de régulation des prix et de remboursement peut, paradoxalement, freiner la disponibilité de traitements pourtant nécessaires et innovants, validés ailleurs en Europe, mais qui restent absents du marché français.

Ainsi, un traitement comme la cariprazine, recommandé internationalement pour la schizophrénie, reste indisponible en France faute d’accord sur le prix, privant les patients français d’options thérapeutiques modernes pourtant utilisées ailleurs. Accepterions-nous cela dans le traitement du cancer ?
Alertes répétées
Malgré des alertes répétées des professionnels et associations de familles de malades mentaux, les réponses des pouvoirs publics restent largement insuffisantes. Cette crise révèle un abandon profond de la psychiatrie, comme si la santé mentale ne méritait pas la même attention que d’autres pathologies.
Pourtant, derrière ces ruptures de stock se jouent des vies entières, des trajectoires brisées, des familles épuisées. Il est urgent que les autorités prennent conscience de l’ampleur du problème et agissent avec détermination : relocaliser les productions essentielles, revaloriser économiquement les médicaments indispensables, garantir l’accès à des innovations thérapeutiques validées internationalement.
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Abandonner les malades mentaux ne peut pas être un choix politique acceptable dans une société qui se veut solidaire et alors que la santé mentale a été déclarée grande cause nationale en 2025. La psychiatrie française mérite mieux qu’une gestion à flux tendu, et nos concitoyens souffrant de troubles psychiques méritent d’être soignés dignement, dans la continuité et la sécurité.
Agir maintenant, c’est refuser de laisser la psychiatrie devenir le miroir honteux de notre désengagement moral et politique. Le temps presse. Il ne s’agit pas de céder à la panique, mais d’exiger des actions immédiates et durables : nous appelons le gouvernement français à tenir ses promesses et à assurer la continuité des traitements psychotropes. Il faut mettre fin aux pénuries de médicaments essentiels en psychiatrie, avant qu’elles ne fassent de nouvelles victimes.
Philippe Fossati, professeur de psychiatrie à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, à Paris ; Raphaël Gaillard, professeur de psychiatrie à l’hôpital Sainte-Anne, à Paris ; David Gourion, rédacteur de la tribune, est psychiatre libéral à Paris ; Marc Masson, psychiatre libéral à Paris.
Les éventuels liens d’intérêts des auteurs sont consultables sur la base de données publique Transparence Santé