Poutine et Trump sont anti-woke, donc tous ceux qui critiquent le wokisme sont trumpistes ou poutiniens !

«  Notre critique du wokisme n’a rien à voir ni avec le poutinisme ni avec le trumpisme »

Tribune

Un collectif d’universitaires, parmi lesquels Nathalie Heinich et Pierre-André Taguieff, s’apprête à publier aux PUF, le 30 avril, « Face à l’obscurantisme woke », qui nourrit déjà de nombreuses critiques. Dans une tribune au « Monde », certains de ses auteurs et d’autres signataires dénoncent les attaques dont ils font l’objet.

Publié le 09 avril 2025 à 09h00, modifié le 09 avril 2025 à 09h27  Temps de Lecture 4 min.

La dictature poutinienne et le pouvoir trumpien, qui ont entamé un rapprochement très inquiétant, instrumentalisent l’un et l’autre la lutte contre le wokisme. Les promoteurs ou défenseurs de cette idéologie en profitent pour diffuser ce mensonge, assis sur un sophisme : Poutine et Trump sont anti-woke, donc tous ceux qui critiquent le wokisme sont trumpistes ou poutiniens.

Or, le combat que nous menons depuis plusieurs années pour alerter contre les dangers de l’idéologie woke est bien différent, car les valeurs qui nous animent sont à l’opposé des leurs. En effet notre engagement est fondé, premièrement, sur la raison ; deuxièmement, sur la recherche de la vérité ; et troisièmement, sur la liberté intellectuelle.

Combat pour la raison, d’abord : nous défendons la rigueur scientifique, l’exactitude des raisonnements, le discernement entre le doute raisonnable et le délire. Or, l’idéologie woke vise, quant à elle, à substituer au raisonnement l’assertion militante, et prétend défaire de façon systématique, par le biais de la « déconstruction », jusqu’au fondement du sens commun, assumant par là un relativisme qui vaut pour tout (sauf, bien sûr, pour l’idéologie woke, qui s’épargne elle-même cette déconstruction érigée en dogme).

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Quant à l’idéologie poutiniste, elle déteste la raison universelle, lui préférant le folklore de « la mystérieuse âme russe » que l’Occident aurait dévoyée, et qui lui permet de légitimer, par exemple, sa haine des homosexuels. Pour ce qui est de l’idéologie trumpiste, elle démontre jour après jour sa détestation du discours articulé au profit du slogan.

Réécriture de l’histoire

Combat pour la vérité, ensuite : nous affirmons qu’il existe une différence entre le vrai et le faux, et que le but de la recherche est la quête de la vérité, même au prix des inévitables doutes et désaccords au sein de la communauté scientifique par lesquels il faut passer pour parvenir à un consensus durable. Or, l’idéologie woke considère que tout ce qu’on présente comme la vérité n’est qu’une « construction sociale » reflétant les « rapports de domination », comme l’illustre notamment sa façon de réécrire l’histoire en fonction des attentes supposées des « dominés », au mépris de tout élément de démonstration positive.

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L’idéologie poutiniste est, elle, fondée sur le mensonge d’Etat et la réécriture de l’histoire : Staline, aux yeux du Kremlin, est un grand homme ; l’association Mémorial a été interdite ; le Musée du goulag a été fermé ; et après avoir annoncé à la veille de l’agression que le projet d’envahir l’Ukraine était une affabulation de la CIA, Poutine et ses sectateurs prétendent désormais que le Kremlin n’est pas l’agresseur, ou que les massacres de Boutcha n’ont pas eu lieu. L’idéologie trumpiste, quant à elle, se moque de la notion de vérité : elle est dans l’ère de la « post-vérité » ou de la « vérité alternative ».

Combat pour la liberté intellectuelle, enfin : nous estimons que la liberté de penser est le premier principe qui fonde la dignité de toute vie humaine et la validité de toute recherche scientifique.

Or, l’idéologie woke se donne volontiers des allures victimaires tout en prétendant faire taire tous ceux qui ne souscrivent pas à son identitarisme délirant, aussitôt taxés de sexisme lorsqu’ils défendent la présomption d’innocence, de racisme lorsqu’ils refusent l’éradication du critère du mérite au nom de la « discrimination positive », d’islamophobie lorsqu’ils invoquent la laïcité, de transphobie lorsqu’ils s’opposent à la mutilation des mineurs ou de grossophobie lorsqu’ils estiment que l’obésité doit être soignée comme une maladie ; et, toujours, taxés de « fascistes » ou, maintenant, de « trumpistes » voire de « poutiniens », rendant tout débat impossible.

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On sait que Poutine a détruit à peu près toutes les libertés individuelles en Russie, en allant jusqu’à supprimer physiquement ses adversaires, et a fait exploser les principes du droit international garantissant la souveraineté des nations. Il a ainsi fait de son règne un nouveau totalitarisme, porté par un ancien agent du KGB. Si le trumpisme n’établit pas une dictature, il affiche assez clairement sa conception de la liberté intellectuelle et de la liberté académique pour qu’il ne soit pas nécessaire de s’étendre.

Repoussoir commode

Notre critique du wokisme n’a donc rien à voir ni avec le poutinisme ni avec le trumpisme. Elle est même par essence opposée à ces deux idéologies. Allons plus loin : c’est le wokisme lui-même qui, avec son relativisme, sa destruction des principes universels qui fondent l’univers démocratique et sa haine du débat intellectuel, se rapproche du poutinisme et du trumpisme, comme le revers de la même médaille.

Le président russe, Vladimir Poutine, et son homologue américain, Donald Trump, à Osaka (Japon), le 28 juin 2019.
Le président russe, Vladimir Poutine, et son homologue américain, Donald Trump, à Osaka (Japon), le 28 juin 2019.  SUSAN WALSH / AP

En réalité, le wokisme aide doublement le trumpisme et le poutinisme : d’une part, en constituant un repoussoir commode pour des pouvoirs qui ont des buts autres que la défense des libertés démocratiques ; et, d’autre part, en sapant les fondements de l’universalisme et de l’Occident démocratique, servant ainsi les intérêts de puissances comme la Russie de Poutine ou la Chine de Xi. En témoigne notamment l’usage que font ces deux régimes de la critique du colonialisme pour attaquer l’Occident et ses libertés démocratiques – l’idéologie décoloniale n’étant sans doute pas pour rien dans l’indifférence d’une partie de la jeunesse envers la cause ukrainienne.

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C’est pourquoi notre combat contre les idéologies identitaires propres au wokisme est aussi, nécessairement, un combat contre l’idéologie poutiniste et contre l’idéologie trumpiste. Toutes les trois sont des alliées objectives, en même temps que les adversaires des principes et des valeurs pour lesquelles nous nous battons.

Nathalie Heinich, sociologue, directrice de recherche au CNRS ; Emmanuelle Hénin, professeure de littérature comparée à Sorbonne Université ; Philippe de Lara, maître de conférences en philosophie à l’université Paris-II Panthéon-Assas ; Claire Laux, professeure d’histoire à l’Institut d’études politiques de Bordeaux ; Céline Masson,professeure de psychologie à l’université de Picardie-Jules-Verne ; François Rastier, linguiste, directeur de recherche au CNRS ; Pierre-André Taguieff, philosophe, politiste et historien des idées, directeur de recherche au CNRS ; Françoise Thom, maître de conférences en histoire contemporaine à Sorbonne Université ; Pierre Vermeren, professeur d’histoire contemporaine à l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne ; Nicolas Weill-Parot, historien, directeur d’études à l’Ecole pratique des hautes études.

Retrouvez la liste complète des signataires ici.

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Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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