Le capitalisme numérique génère une aliénation toujours plus grande en transformant les individus en marchandises.

« Le capitalisme numérique manipule salariés et consommateurs » – Stéphanie Roza 

Le capitalisme numérique génère une aliénation toujours plus grande en transformant les individus en marchandises. Dans Marx contre les GAFAM (PUF, 2024), Stéphanie Roza, chargée de recherches en philosophie politique (CNRS/ENS Lyon) et qui a notamment écrit Lumières de la gauche (Sorbonne, 2022) et Le marxisme est un humanisme (PUF 2024), décrit les impasses du monde du travail et du microtravail plus spécifiquement sous l’effet du numérique. Entretien.

Opinion Démocratie

publié le 06/04/2025 https://elucid.media/democratie/le-capitalisme-numerique-manipule-salaries-et-consommateurs-stephanie-roza

Par Laurent Ottavi

Laurent Ottavi (Élucid) : Pourquoi est-il important selon vous, dans la légitime lutte contre le capitalisme, de ne pas noircir le tableau et de reconnaître qu’un progrès est toujours à l’œuvre dans nos sociétés ? Cela a-t-il à voir avec le fait qu’un nouveau cadre économique et social comprendrait également des choses rendues possibles par le capitalisme ?

Stéphanie Roza : C’est la raison pour laquelle je continue de m’inscrire dans un cadre d’interprétation marxiste ! Par rapport à d’autres philosophies ou approches critiques du capitalisme, le marxisme a ceci de particulier qu’il considère que le capitalisme est un progrès dans l’histoire humaine. Il a permis une extraordinaire amélioration des capacités qu’ont les êtres humains de produire, d’échanger, de communiquer.

Il a également conduit à un enrichissement global de l’humanité vertigineux sur tous les terrains (matériels, de l’information, de la connaissance à travers par exemple la neuroscience, la psychologie…). Mais ce progrès a une face sombre et il a même des potentialités catastrophiques. Jamais, pour autant, il n’y a eu d’exemple de rétropédalage dans l’histoire de l’humanité. De toute façon, ce n’est pas souhaitable, globalement, de revenir en arrière.

Élucid : Vous écrivez que, dans le marxisme, « le travail à l’usine est présenté comme l’expérience cruciale qui permet de dépasser le fétichisme de la marchandise et de remonter jusqu’à la véritable source humaine de la création de valeur ». Pouvez-vous développer, là aussi, l’ambivalence du capitalisme ?

Stéphanie Roza : Le capitalisme a extraordinairement rationalisé le travail, l’a rendu incroyablement productif. Cela a permis, si on se place dans une perspective historique large, d’économiser les efforts humains, même si cette économie globale va de pair avec la persistance d’un certain nombre de métiers pénibles et éreintants. Mais en même temps, avec les développements du machinisme et le règne de la marchandise (le fait que le travail productif ait pour but ultime la vente, l’échange marchand), il a fait perdre de vue le fait que le travail humain est à l’origine de toute la production de valeur.

En intercalant des machines entre les êtres humains et la marchandise dans le cadre d’un travail exploité, le capitalisme a produit des illusions, la plus profonde étant que la valeur de la marchandise est, pour ainsi dire, auto-produite, et que les humains ne sont que des auxiliaires de la machine. La machine, pourtant, est produite par le travail manuel de ceux qui l’ont fabriquée et le travail intellectuel de ceux qui l’ont conçue.

« Il faut sortir de l’aliénation, rendre sa capacité à l’humanité d’agir sur son monde. »

Introduisons un concept majeur pour les marxistes, celui de l’aliénation. Pouvez-vous rappeler de quoi il s’agit, puis expliquer en quoi il s’applique aussi bien au niveau individuel que collectif ?

Le synonyme de l’aliénation est la dépossession. Il s’agit en l’occurrence – en tout cas c’est de là que Marx est parti dans les Manuscrits de 1844 – d’une triple dépossession : dépossession du produit du travail, de l’outil du travail et du sens du travail. Or, il faut préciser que pour Marx, le travail est normalement un vecteur d’auto-réalisation de la personne – et même le plus important de ces vecteurs dans une vie humaine. L’ouvrier aliéné est privé de ce moyen essentiel d’expression de soi. Il a l’impression d’être un appendice de la machine, un rouage dans un grand phénomène qui le dépasse complètement, dans lequel il n’a aucune initiative, aucune place et est complément broyé en tant que personne.

Au niveau collectif, l’aliénation correspond à cette idée dont j’ai parlé, celle d’un oubli de l’origine humaine de la production de richesses et donc du fait, plus généralement, que l’initiative humaine est responsable, en définitive, de la marche de la société. L’humanité a l’impression de ne plus maîtriser sa propre société, et qu’elle subit des lois économiques impérieuses sur lesquelles personne n’a prise.

Si je devais retenir une seule idée du marxisme, une idée profondément humaniste, ce serait qu’il faut sortir de l’aliénation, rendre sa capacité à l’humanité d’agir sur son monde. Ce qu’elle a fait, elle peut le défaire et le refaire autrement, car le monde social est l’œuvre de l’Homme.

Peut-on déduire de tout ce que vous avez expliqué que l’humanité contemporaine n’a jamais été aussi puissante et jamais aussi aliénée ?

En effet, elle n’a jamais été aussi puissante, car nos capacités d’échanger, de produire et de communiquer sont inédites. Avec l’intelligence artificielle, nous allons encore passer à une vitesse supérieure. Dans le même temps, l’humanité n’a peut-être jamais été aussi désabusée sur ses capacités à changer le monde et aussi sur ses capacités à réfléchir collectivement à comment l’améliorer.

Un sondage récent renseignait sur le fait que les Français trouvent la situation grave, considèrent que la politique est hors de leur portée et préfèrent donc se consacrer à leur vie personnelle, à leur sphère privée. Ce sentiment d’impuissance, face au réchauffement climatique, aux GAFAM, à l’intelligence artificielle, peut nous perdre.

« Loin d’être sur le point de s’effondrer, le capitalisme s’avère extraordinairement résilient et créatif. »

Vous évoquez le concept de capitalisme tardif, qui évoque celui d’Antiquité tardive. N’y a-t-il pas là l’idée d’un capitalisme qui plie sous le poids de ses contradictions ?

Les contradictions du capitalisme sont importantes et font courir de grands risques à l’humanité, que ce soit la question des bouleversements climatiques, des injustices sociales ou de l’avenir de l’écosystème terrestre. Cependant, je suis rétive face à la tentation apocalyptique parfois présente au sein de la gauche, selon laquelle le capitalisme est au summum de ses contradictions et qu’il va s’effondrer. J’ai entendu cette prophétie de nombreuses fois depuis que je m’intéresse à la politique, ce qui fait presque 30 ans.

Je constate, à l’inverse, qu’il rebondit tout le temps, qu’il est extraordinairement résilient et créatif. Avec l’intelligence artificielle, une nouvelle révolution, un nouveau bouleversement des forces productrices, de nouveaux terrains d’investissement s’ouvrent.

Par quoi le capitalisme numérique, nouvelle manifestation de cette capacité d’adaptation du capitalisme que vous évoquez, se caractérise-t-il par rapport aux phases précédentes ? En quoi Uber constitue-t-il un cas d’école ?

Je m’appuie beaucoup sur le concept de manipulation tel que je l’ai trouvé chez le hongrois Georg Lukács et qui lui semblait, dans les années 1950-1960, central dans l’évolution du capitalisme. La nouveauté du capitalisme du XXe siècle a été de diminuer peu à peu les contraintes verticales et autoritaires sur les individus, préférant désormais solliciter le consentement des salariés et des consommateurs en manipulant leurs désirs et leurs objectifs. Le capitalisme numérique de plateforme pousse cette manipulation à des niveaux jamais égalés !

Avec Uber, la manipulation est à tous les étages. Dans sa stratégie d’implantation, la société a mené une politique du fait accompli. Elle a imposé ses réseaux dans les capitales en offrant les tarifs les plus bas possibles, en investissant à perte, puis elle a laissé entendre aux dirigeants politiques qu’ils allaient mettre des dizaines de milliers de salariés au chômage s’ils réglementaient. Le déploiement d’Uber s’est accompagné aussi de pots-de-vin, d’un lobbying actif dans les sphères politiques : en France, auprès de notre actuel président, à l’époque ministre de l’Économie.

Du côté des salariés, l’auto-entrepreneuriat, généralisé dans le capitalisme de plateforme, s’avère un miroir aux alouettes. Il n’y a pas de management direct, ce qui évite des frais à la société, pas d’assurance-chômage, pas d’assurance vieillesse.

Cependant, Uber et les autres ont réussi à faire croire à un mythe, celui de travailleurs indépendants. Ils leur ont fait croire qu’ils étaient libres de choisir leurs horaires, leurs clients, d’être leur propre maître, leur propre patron. Pourtant, les chauffeurs ont constaté depuis que les contraintes n’ont cessé de pleuvoir sur eux. Les rémunérations basses les obligent à enchaîner les courses pour parvenir à un salaire correct. Le système d’évaluations réciproques entre le client et le chauffeur les a soumis à tout un tas de critères précis. L’algorithme, enfin, a imposé ses conditions : aller à tel ou tel endroit, pour tel tarif, etc.

« Le néo-management a manipulé, détourné les aspirations à l’autonomie et à l’épanouissement dans le travail. »

Est-ce une illustration du fait que l’aliénation se déplace ?

À travers le travail indépendant, c’est l’idéologie entrepreneuriale qui fonctionne et s’impose dans la tête de millions de personnes. Contrairement aux salariés classiques, le travailleur indépendant se vit comme un petit capitaliste. Cette façon de se représenter les choses permet aux victimes du système de croire qu’ils ont quelque chose en commun avec Elon Musk.

Mais, avant même l’invention des plateformes, l’injection d’idéologie entrepreneuriale était déjà à l’œuvre dans les entreprises classiques. Le néo-management a manipulé, détourné les aspirations à l’autonomie, à l’épanouissement dans le travail, affirmées dans les années 1960 et 1970 lorsqu’il y a eu une contestation des hiérarchies traditionnelles et notamment des hiérarchies au sein du travail. Le néo-management d’aujourd’hui, notamment chez les cadres, consiste à laisser une fausse autonomie en fixant des objectifs aux gens, tout en leur disant qu’ils peuvent utiliser les moyens qu’ils veulent pour y parvenir. Sauf que l’atteinte de ces objectifs est souvent impossible, par manque de moyens !

L’employé se retrouve à devoir beaucoup travailler, dans de mauvaises conditions avec pas forcément le bon nombre de collaborateurs. S’il n’atteint pas les objectifs fixés, il est jugé responsable de l’échec, voire il est sanctionné. Le management néo-libéral génère beaucoup de stress au travail, de la souffrance voire, dans des cas extrêmes, des suicides, un phénomène qu’on ne connaissait pas, à l’exception des agriculteurs, avant les années 1990. Le suicide au travail est le produit direct d’un nouveau type de management imposé peu à peu dans les entreprises.

Tout ira mieux, prétend le discours sur la fin du travail, car la machine fera le travail ingrat. Pourquoi y voyez-vous au contraire « l’expression d’une aliénation toujours plus forte à la machine » ?

La prophétie de la fin du travail revient comme une rengaine à chaque grande innovation technique. C’est une manière d’invisibiliser le travail, comme le montre bien Antonio Casilli. Je me suis appuyée sur les travaux de ce sociologue à propos du microtravail. Même un algorithme ultra-perfectionné a besoin de travail humain, de petites mains, qui font des micro-tâches indispensables pour renseigner un certain nombre d’informations. Sans elles, les algorithmes ne fonctionneraient pas !

Le capitalisme n’a pas encore trouvé le moyen de se passer du travail, mais il ramène les salariés à une piètre estime d’eux-mêmes. Si l’ouvrier à l’usine se perçoit comme un appendice de la machine, que dire du micro-travailleur qui clique toute la journée et dont les utilisateurs d’Internet ne soupçonnent même pas l’existence ?

« Notre temps de loisir est capté pour le rendre profitable d’un point de vue capitaliste. »

En attendant de trouver, ou pas, le moyen de se passer du travail, le capitalisme, dans sa tendance à exercer une emprise totale, étend la sphère de la marchandise. En quoi cela concerne-t-il également l’individu lui-même ?

Nous sommes manipulés en tant que salariés, et cela depuis longtemps. Nous le somme également en tant que consommateurs. L’usager des réseaux sociaux est d’abord et avant tout considéré comme tel. Pour le faire acheter le plus possible, les plateformes ont recours à de nombreux procédés. Le plus évident est de nous faire passer le plus de temps possible sur les plateformes, sur les réseaux sociaux notamment, pour y laisser un maximum d’informations personnelles ensuite vendues à des annonceurs qui nous proposent des publicités ciblées.

Notre temps de loisir est donc capté pour le rendre profitable d’un point de vue capitaliste. Les technologies persuasives implémentées dans la structure des réseaux sociaux pour nous manipuler ne laissent aucune trace, contrairement aux techniques traditionnelles. L’utilisateur de Facebook, par exemple, ne va jamais soupçonner toute l’architecture pensée pour le manipuler en tant que consommateur !

Vous avez des pages qui évoquent la vie amoureuse. À quoi ressemble-t-elle au temps du capitalisme des plateformes ?

Sur Internet, le champ amoureux et sexuel tend à devenir un vaste marché, comme les travaux d’Eva Illouz l’ont montré, même si les sites de rencontre qui ont fait fureur dans les années 2010 et 2020 sont boudés par de plus en plus de personnes. Sur ces sites, plus nous avons eu de conquêtes et d’expériences, plus nous valons sur le marché relationnel. Nous nous présentons comme une marchandise et nous évaluons les autres à la manière de marchandises (selon une liste de critères que nous établissons a priori). Il y a une forme de déshumanisation.

Cette situation génère beaucoup de frustration et de narcissisme. À force de se vendre, d’être occupé à se regarder, à objectiver et ériger ses désirs en absolu, on se considère comme un consommateur roi et on ne peut qu’être déçu par la personne en face de soi. Les premières victimes de l’invasion des réseaux dans notre vie intime sont les plus jeunes d’entre nous, même s’ils sont loin d’être les seuls. Les chiffres montrent que la jeunesse sort moins, a moins d’amis, se met moins en couple et, parallèlement, la consommation de pornographie augmente, c’est-à-dire le rapport le plus narcissique et le plus déprimant à la sexualité et à l’amour, où l’autre n’est même plus là !

Pouvez-vous dire un mot de Brian Fogg, l’inventeur des techniques persuasives que vous avez évoquées et du rôle qu’ont joué certains de ses disciples au sein de Facebook ?

Brian Fogg a été l’un des premiers à comprendre que l’ordinateur pouvait induire des comportements chez l’utilisateur à travers tout un tas de moyens. Il évoque par exemple le fait de rappeler une tâche à l’internaute. L’ordinateur, contrairement à l’Homme, ne se lasse jamais de le faire, jusqu’à ce que l’utilisateur obtempère ! Autre exemple : les interactions avec l’utilisateur reposent, dans certains cas, sur l’anonymat (par exemple dans les programmes pour arrêter de fumer). L’utilisateur est donc plus enclin à être franc dans ces interactions.

Un autre moyen est la mise en place de systèmes de récompenses aléatoires comme les notifications. Quand vous allez sur Facebook pour vérifier vos notifications, vous ne savez pas si vous aurez des likes, ou au contraire, un commentaire désagréable. Or, le caractère aléatoire de la récompense, les chercheurs en psychologie sociale l’ont vérifié, produit de l’addiction.

Brian Fogg a monté un laboratoire de technologie persuasive à Stanford dans les années 1990. On retrouve quelques années plus tard un certain nombre de ses collaborateurs autour de Mark Zuckerberg pour l’aider à bâtir l’architecture de Facebook. Une partie d’entre eux a depuis émis des remords, notamment après le scandale de Cambridge Analytica, qui a démontré la force de frappe de Facebook et comment cette force de frappe pouvait être utilisée à des fins de manipulation politique, ici faire gagner une campagne électorale à Donald Trump.

Puisque vous parlez de Cambridge Analytica et, donc du lien entre la manipulation et la sphère politique, pouvez-vous dire un mot des fake news en général ?

Internet rend possible la communication d’informations en temps réel dans le monde, mais l’un de ses effets est, paradoxalement, la déréalisation. Des bulles se forment, qui sont des bulles d’opinions, où la réalité est plus ou moins déformée. Tout un tas de forces politiques radicales se sert donc des réseaux pour mutiler les faits et promouvoir des visions du monde extrémistes.

Un exemple : la façon dont les islamistes ont bombardé leur public de fake news sur le 7 octobre, au point que certains jeunes, qui croient davantage aux réseaux sociaux qu’aux canaux d’information classique, pensaient que le 7 octobre était le jour du bombardement par Israël d’un hôpital à Gaza. Je renvoie au travail de Gérald Bronner sur la désinformation sur Internet.

En quoi le concept d’aliénation éclaire-t-il, là aussi, le comportement des internautes par rapport aux réseaux sociaux ?

D’une façon générale, ils n’ont pas conscience de l’envers du décor, c’est-à-dire de la manipulation à des fins commerciales avec leur propre consentement. Ils passent aussi plus de temps sur les réseaux sociaux qu’ils ne le voudraient. Certaines enquêtes montrent ainsi que les gens se sentent plus heureux quand ils sont privés de Facebook pendant un mois, qu’ils s’en rendent compte, mais… ils y retournent quand même ! Le parallèle avec les addictions à la drogue est frappant.

On peut aussi parler d’aliénation au sens où les internautes sont des micro-travailleurs à part entière. Sur les réseaux sociaux, ils qualifient des contenus quand ils « likent » ou commentent. Ce que les microtravailleurs font pour une petite rémunération, les utilisateurs le font donc gratuitement ! Ils aident l’algorithme à leur proposer des contenus toujours plus appropriés.

Enfin, il y a un effet des réseaux sociaux sur la subjectivité. Ils nous poussent à nous « vendre » auprès des autres, à devenir des petits entrepreneurs de nous-mêmes. Nous retouchons nos photos, nous faisons attention à ce que nous postons. Nous sommes comme autant de mini-influenceurs, autrement dit nous devenons une marchandise. Nous vendons notre image, en essayant de ressembler aux publicités, à des modèles standardisés, comme les influenceurs qui, en vendant leur image, vendent en même temps les produits qu’ils lui associent.

« Il est possible que le capitalisme connaisse une crise de surproduction de contenus par rapport à ce que les internautes peuvent digérer. »

Même s’il s’agit d’une hypothèse plus que d’une certitude, vous pointez le risque, au sujet des réseaux sociaux toujours, de surproduction. De quoi pourrait-il s’agir ?

Le capitalisme se régule par des crises régulières, comme celle des subprimes en 2008. Il est donc possible qu’il connaisse une crise de surproduction, au sens ici d’une surproduction de contenus par rapport à ce que les internautes peuvent digérer. Le prix du contenu publicitaire pourrait alors baisser, et l’économie des réseaux sociaux serait directement mise à mal.

Une autre option est celle de la limite en ressources, notamment en métaux rares qui servent à fabriquer les appareils électroniques. Dans les conditions actuelles, – où nous ne savons pas si nous pourrons recycler tout ce que nous voulons ou si nous trouverons d’autres solutions – le modèle économique actuel de renouvellement permanent des appareils électroniques semble insoutenable.

Vous avez cité Georg Lukács au début de l’entretien. Pourquoi vous appuyez-vous autant sur le marxisme humaniste et quelle place le travail y occupe-t-il ?

Je m’appuie effectivement beaucoup sur Lukács et j’ai également pioché chez Henri Lefebvre, notamment dans sa Critique de la vie quotidienne, un ouvrage en trois volumes écrit entre 1945 et les années 1980. Le marxisme humaniste est un courant qui a critiqué le stalinisme. Il l’a fait du point de vue théorique en estimant que le stalinisme ne faisait aucune place à la subjectivité humaine, qu’il niait la liberté des individus en noyant toute initiative personnelle dans le processus global de la lutte des classes. Il l’a fait, aussi, du point de vue politique, estimant qu’il y avait un lien intrinsèque entre socialisme ou communisme, d’une part, et émancipation et démocratie, de l’autre.

Le marxisme humaniste est un courant qui commence à se développer quand ont été redécouverts dans les archives, dans les années 1930, les écrits de jeunesse de Marx, notamment les Manuscrits de 1844 que j’évoquais. Ce texte rejoint d’autres écrits de Marx, mais le fait que pour lui l’essence humaine se réalise par excellence dans le travail y apparaît de façon limpide.

Le marxisme humaniste estime que c’est par et dans le travail, à condition qu’il soit un minimum libre, que les humains intègrent le meilleur de ce que la civilisation humaine a produit en termes de connaissances, de compétences et d’habilité. Le travail est le lieu où l’homme utilise tout ce que la civilisation a transmis et aussi le lieu où il ajoute sa touche personnelle, laissant ainsi sa propre marque sur le monde. Priver les êtres humains de cette capacité d’auto-réalisation par le travail empêche leur épanouissement.

De là découle ce que vous exprimez à la fin du livre sur une nécessaire démocratisation du travail. Est-elle indissociable d’une démocratisation de la vie politique ?

Cela rejoint effectivement l’idée de désaliénation par une reprise du contrôle par l’humanité de sa propre vie à l’échelle individuelle et collective. La démocratisation est à étendre à tous les niveaux : au travail, en politique, au niveau du quartier, etc. Il est important d’écouter les experts, de prendre des décisions éclairées à partir de ce qu’ils disent, mais la plupart des questions politiques nous concernent tous et doivent être tranchées par tous. Il nous faut redonner aux êtres humains leur capacité d’initiative, leur liberté de configurer leur propre monde, pour eux-mêmes et pour les générations futures.

Propos recueillis par Laurent Ottavi.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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