Céline Greco, la médecin qui soulève des montagnes pour une meilleure protection de l’enfance
Portant une lourde histoire personnelle, la chercheuse a méthodiquement gravi les étapes et dirige aujourd’hui l’unité de la douleur et des soins palliatifs à l’hôpital Necker-Enfants malades. Elle multiplie les projets d’envergure pour mieux surveiller la santé des enfants placés.
Par Samia Hanachi
Publié le 29 mars 2025 à 05h30, modifié le 31 mars 2025 à 18h14
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Sa silhouette frêle circule au milieu des vestiges de cette ancienne école maternelle, dans le 12e arrondissement de Paris. C’est ici, au milieu des bancs à hauteur d’enfant et des dessins encore accrochés aux murs, que prend forme le projet que Céline Greco peaufine depuis des années. Dans six mois, cette médecin-chercheuse à l’hôpital Necker-Enfants malades (Paris) inaugurera le premier centre de santé entièrement réservé aux enfants suivis par l’aide sociale à l’enfance (ASE), en France. Les jeunes d’Ile-de-France y bénéficieront d’un bilan de santé somatique et psychique et, pour ceux qui en ont besoin, de soins renforcés, dispensés par une trentaine de professionnels de santé.
« L’idée, c’est de faire un truc super, c’est plutôt bien parti, non ? », dit, en souriant, la quadragénaire enjouée, derrière ses lunettes rondes multicolores. Les soignants pourront faire leur pause sur la terrasse et, à l’intérieur, les enfants emprunteront un toboggan pour passer du deuxième étage au premier. Il y aura des constellations au plafond « pour qu’ils voient le ciel où qu’ils soient » et une grande fresque face à l’escalier, inspirée du Petit Prince.
Tant que le centre n’est pas ouvert, Céline Greco s’impose un rythme effréné. Couchée à 1 heure, levée à 6, cette médecin, elle-même sans enfants, enchaîne les consultations au service de la douleur et des soins palliatifs à l’hôpital le matin, les réunions et le travail de recherche l’après-midi, puis, en fin de journée, les rencontres avec des politiques ou des mécènes pour son association, Im’pactes, grâce à laquelle elle met en place le centre de santé et d’autres projets en lien avec la culture et l’insertion professionnelle. Tout juste s’accorde-t-elle une pause, le soir, devant une série Netflix ou Arte, qu’elle regarde avec son mari, avant de reprendre son ordinateur pour répondre aux mails de ses patients.
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« C’est une période épuisante, mais je n’ai pas le droit de flancher, argue-t-elle. Toutes les planètes sont en train de s’aligner pour la protection de l’enfance ! » La commission parlementaire sur le sujet a récemment mis en lumière les défaillances dans la prise en charge de la santé des enfants placés.
Son « boulet »
Céline Greco lance l’alerte depuis des années au Conseil national de la protection de l’enfance, où elle siège depuis 2017. « Rien ne va », s’indigne-t-elle : malgré l’obligation légale, moins de 28 % des départements réalisent systématiquement des bilans de santé à l’entrée des jeunes dans le dispositif de l’ASE, d’après la Haute Autorité de santé, et leurs parcours souvent hachés rendent difficile un suivi dans la durée. On connaît pourtant, depuis les années 1990, le lien entre les traumatismes graves pendant l’enfance (la maltraitance et la négligence, mais aussi l’exposition aux violences conjugales ou le fait d’avoir des proches toxicomanes, incarcérés ou ayant des maladies mentales) et les risques de santé. Ces expériences traumatiques peuvent affecter à long terme la réponse au stress, le système immunitaire et cardiovasculaire et le développement du cerveau.
Elle-même a connu les violences dès sa petite enfance. Elle grandit dans un village d’Auvergne où son père, diplômé d’une grande école d’ingénieurs et de Sciences Po Paris, est directeur d’usine. Le soir, il force sa fille aînée à jouer du piano pendant des heures et utilise la moindre erreur comme prétexte pour l’insulter, la frapper, la priver de repas ou de sommeil, et l’enfermer dans la cave. Ce n’est qu’au lycée que la jeune fille est repérée par l’infirmière scolaire, puis placée.
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Aujourd’hui, à 41 ans, elle s’habille toujours avec des vêtements en taille enfant, a des tassements de vertèbres, une santé dentaire « pourrie », des tendances à l’addiction et souffre d’un « gros manque de confiance » en elle et d’une « peur presque panique de l’abandon ». Toutes ces séquelles forment ce qu’elle appelle le « boulet », qui l’accompagne toujours, sans pour autant l’empêcher d’avancer.
Toute sa vie, elle a été témoin des « failles du système », comme le manque de formation du personnel médical, qui a échoué à percevoir sa détresse, malgré de très nombreux indices. Pour y remédier, en 2021, elle développe des équipes mobiles dans sept hôpitaux, afin de faciliter le repérage de la maltraitance. Financées dans un premier temps par la Fondation des hôpitaux, chacune est ensuite transformée en « unité d’accueil pédiatrique des enfants en danger » subventionnée par l’Etat. « Si on réussit à monter avec des fonds privés un projet qui prouve ensuite son efficacité, on peut initier des politiques publiques. Et ça permet d’être beaucoup plus rapide », retiendra-t-elle. C’est aussi grâce à des mécènes que son centre de santé verra le jour.
« Quarante idées à la seconde »
Car, avec Céline Greco, les choses doivent aller vite. « Elle ne se contente pas d’avoir quarante idées à la seconde : elle les réalise », insiste son ami Lyes Louffok, militant pour les droits des enfants. Il la décrit comme « l’une des femmes [qu’il] admire le plus dans notre pays », « humble », « bosseuse », « capable de déplacer des montagnes ». « Quand elle me balance ses idées, je suis rassuré parce que l’année suivante, c’est fait ! »
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L’inaction angoisse cette scientifique. « Quand j’étais petite, mon père arrivait à 19 heures et, juste avant, les minutes s’étiraient et devenaient des heures. Je me disais : qu’est-ce qu’il va m’arriver ? Est-ce que je vais avoir le droit d’aller me coucher ? Est-ce que je vais mourir ? » Quand elle le peut, pour « [s’]évader après une journée pourrie », la petite Céline lit en cachette des ouvrages sur les neurosciences et la cancérologie. Elle rêve de devenir médecin et chercheuse : « Je n’ai jamais envisagé de faire l’un sans l’autre ! »
Des années plus tard, elle fait partie de la première promotion de l’Ecole de l’Inserm – Liliane-Bettencourt, qui permet justement aux étudiants en médecine de faire une thèse de doctorat en sciences. Elle soutient la sienne en 2008, sur le rôle de la tétraspanine 8, une molécule présente à la surface des cellules, dans la propagation du cancer du côlon.
Lors d’un stage d’externe dans un service de soins palliatifs, elle se sent démunie face à la souffrance des patients et décide de bifurquer vers la recherche sur la douleur des enfants, un domaine « passionnant », car « peu exploré ». Médecin généraliste de formation, elle est embauchée après ses études à l’unité de la douleur et des soins palliatifs de l’hôpital Necker, qu’elle dirige depuis 2020.
« La même motivation »
Dans son bureau, qui donne sur la cour ensoleillée et verdoyante de l’établissement, elle désigne le dessin d’un patient âgé de 9 ans, qui démontre à lui seul l’intérêt de son travail. Il a représenté sa maladie rare sous la forme d’un iceberg : il y a la partie émergée, ce que les gens perçoivent, et la partie immergée, la douleur invisible.
L’un de ses plus beaux souvenirs : la guérison de ces trois enfants atteints du syndrome d’Olmsted, une maladie extrêmement douloureuse qui épaissit la peau des pieds et des mains et en empêche l’utilisation. En cherchant simplement à soulager leur douleur, son service, en collaboration avec celui de dermatologie, trouve un remède à la maladie, un anticancéreux devenu depuis le traitement standard. La preuve « qu’une réflexion sur les mécanismes de la douleur peut amener à découvrir des méthodes de rémission des malades ». Elle poursuit, aujourd’hui, ces recherches en coordonnant le programme de recherche et de lutte contre la douleur de l’enfant, le Prelude, sur les maladies rares causant des douleurs osseuses, cutanées ou neuropathiques.
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« Ces profils qui concilient la médecine, la recherche et le changement des politiques publiques, c’est ce dont le monde a besoin pour que les choses avancent », estime Nadine Burke Harris. Cette pédiatre américaine, elle aussi victime de violences dans l’enfance, garde un souvenir vif de sa rencontre, en 2023, avec Céline Greco. A l’époque, la Française souhaite en savoir plus sur le centre pour le bien-être des enfants, à San Francisco (Etats-Unis), afin de répliquer le modèle dans son pays. « C’était évident qu’elle était animée par la même motivation que moi, se souvient la pédiatre. Je pense que les personnes qui ont cette histoire personnelle ne se contentent pas du statu quo. On sait ce que ça fait d’en subir les conséquences et on refuse de faire partie d’un système qui le perpétue. »
Pour le changer, Céline Greco en est déjà au coup d’après. Elle a entamé des démarches pour généraliser à l’ensemble du territoire les centres de santé pour les enfants de l’ASE. Avec l’objectif qu’à l’avenir, le boulet des enfants victimes de violences soit un peu moins lourd que celui qu’elle traîne.
L’aide sociale à l’enfance en France, un système à bout de souffle
« Enfance en danger ». De nombreux travaux menés sur la protection de l’enfance révèlent la dégradation de cette politique publique dévolue aux départements. Une feuille de route gouvernementale sur le sujet devrait être déclinée « en avril », selon l’entourage de la ministre des solidarités et des familles.
Par Solène CordierPublié le 31 mars 2025 à 04h30, modifié hier à 12h30
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Une pénurie de professionnels, qui conduit à espacer les visites des éducateurs chez des familles en grande vulnérabilité sociale et psychique, au risque de laisser des enfants en danger ; des magistrats qui n’ordonnent plus de mesures de placement faute de place dans les établissements de protection de l’enfance ; et un nombre toujours croissant d’enfants, y compris des tout-petits, qu’on laisse mal grandir dans des familles défaillantes ou dans des lieux d’accueil inadaptés et en sureffectif, sans plus compter les ruptures qui émaillent leurs parcours… A intervalles réguliers, les travaux menés sur la protection de l’enfance révèlent la dégradation de cette politique publique dévolue aux départements. Combien de cris d’alerte faudra-t-il ?
Du Conseil économique, social et environnemental (CESE) au Défenseur des droits, en passant par la Cour des comptes, le Syndicat de la magistrature ou les associations, le message est unanime : il y a urgence à réagir et à revoir les modalités d’accueil et d’accompagnement des enfants concernés. Dernier rappel en date, l’Unicef, par la voix de sa dirigeante, Adeline Hazan, a demandé, à son tour, le 18 mars, une « véritable stratégie de réorganisation de l’aide sociale à l’enfance [ASE] ». A ce jour, 397 000 mineurs et jeunes majeurs sont concernés.
Lancée au printemps 2024, interrompue par la dissolution de l’Assemblée nationale le 9 juin 2024, puis relancée en novembre de la même année, la commission d’enquête parlementaire sur les manquements de la protection de l’enfance rendra son rapport et ses recommandations le 8 avril.
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Juste avant sa remise, Le Monde a choisi de consacrer une série d’articles à la crise profonde que traverse le secteur. Dans le bureau d’un juge, au sein des équipes de milieu ouvert ou dans les foyers, la parole est donnée aux jeunes concernés, aux adultes qu’ils sont devenus, aux parents et aussi aux professionnels qui œuvrent chaque jour aux côtés des enfants qui leur sont confiés, témoignant souvent d’un grand désarroi.
Diversité d’interventions
Plusieurs aspects concourent à la dégradation des prises en charge. D’abord, de plus en plus d’enfants sont concernés. Selon la direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques, les mesures d’aide sociale à l’enfance ont crû de 40 % entre 1998 et 2022, avec une augmentation de 20 % enregistrée sur la décennie 2014-2024.
Cette hausse significative est liée à la fois à l’amélioration du repérage des maltraitances, à la vulnérabilité croissante des familles, et aux effets des crises migratoires poussant des enfants étrangers, désignés comme « mineurs non accompagnés », à demander la protection de la France. Dans le contexte actuel de réduction des budgets, qui conduit les départements à fermer des places d’accueil ou à couper dans les actions de prévention, l’afflux d’enfants crée, à certains endroits, de grandes tensions.
Les défaillances se retrouvent à différents niveaux, à l’image de la diversité d’interventions de l’ASE. Contrairement aux idées reçues, celles-ci ne se résument pas aux placements, même s’ils représentent désormais la majorité des mesures judiciaires. Bon nombre d’enfants suivis par les services départementaux continuent de vivre au domicile de leurs parents, où ils reçoivent la visite de travailleurs sociaux pour un suivi éducatif plus ou moins renforcé, en soutien des familles. Après un signalement ou une information préoccupante, l’accompagnement peut être décidé par le président du conseil départemental – on parle alors de mesure administrative, qui requiert l’accord des parents – ou par le juge des enfants dans le cadre d’une mesure judiciaire, ce qui est le plus fréquent.
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Enfin, le placement de l’enfant dans une famille d’accueil ou un établissement est ordonné quand le juge considère, à partir des comptes rendus fournis par l’ASE, que les conditions de sécurité et de son bon développement ne sont plus réunies à son domicile.
L’aide sociale à l’enfance est un des maillons d’une chaîne, qui va de la prévention et de l’accompagnement à la parentalité, jusqu’au suivi des jeunes « placés ». Et elle concerne 11 ministères et 33 lignes budgétaires, souligne d’ailleurs le CESE dans son avis, adopté le 8 octobre 2024. Son bon fonctionnement est fortement lié aux institutions qui s’occupent de la jeunesse, notamment à l’organisation de la justice, des soins, de l’éducation, et se trouve de fait tributaire de leurs carences.
La crise de la pédopsychiatrie et le manque de structures spécialisées dans la prise en charge des enfants porteurs de handicap, surreprésentés dans les dispositifs de l’ASE, font partie du problème. Pas un échange avec un professionnel de l’enfance ne se termine sans qu’il évoque les délais d’attente pour obtenir un rendez-vous chez l’orthophoniste ou le psychologue, qui varient de plusieurs mois à plus d’un an, selon les départements.
Grave crise des vocations
Les existences de ces jeunes sont marquées par les ruptures, parfois par les violences. Au sein de leur cellule familiale, mais aussi, et c’est d’autant plus insupportable, au sein des établissements auxquels ils sont confiés. Victimes d’autres enfants, qui à leur tour deviennent auteurs de violences, reproduisant parfois ce qu’ils ont vécu, comme le montre la progression du phénomène de la prostitution des mineurs, qui s’enracine dans les foyers. Mais aussi victimes des adultes pourtant censés les protéger.
Un procès a récemment mis la lumière sur les dérives de certains placements. Devant le tribunal correctionnel de Châteauroux ont comparu, en octobre 2024, des familles d’accueil soupçonnées de maltraitances, qui ne disposaient pas d’agrément. Dix-neuf personnes étaient jugées. Elles avaient accueilli, de 2010 à 2017, une soixantaine d’enfants confiés à l’ASE du Nord. A l’issue du procès, cinq personnes ont été condamnées à des peines de prison, d’autres à des peines d’amende.
Certes, cette affaire, qui s’apparente à un réseau de malfaiteurs, est hors norme. Mais elle a prospéré sur une réalité, celle de services départementaux qui ont manifestement failli dans le contrôle des assistants familiaux – quand bien même le conseil départemental n’a pas été sur le banc des prévenus, ce qu’ont dénoncé des parties civiles.
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Elle dit aussi quelque chose de la grave crise des vocations du secteur. Ces dernières années, la pénurie de professionnels qualifiés, qu’il s’agisse des travailleurs sociaux, des éducateurs, des psychologues ou des familles d’accueil, s’accroît. Dans les structures, le turnover qui affecte les équipes, et s’accompagne d’un recours grandissant à l’intérim, produit des effets néfastes sur des enfants déjà traumatisés, dont le parcours requiert au contraire une stabilité. Revaloriser ces métiers et, au-delà, engager une réflexion sur la place dans notre société des travailleurs du « care » (métiers du soin) fait partie des urgences.
Inégalités entre les territoires
Mais il ne s’agit pas seulement de moyens : les départements consacrent près de 10 milliards d’euros à la protection de l’enfance, et cela n’empêche pas les dysfonctionnements. Dans le pire des cas, il s’agit de la mise en danger des enfants confiés.
Les drames de l’ASE s’affichent alors dans les journaux. Citons deux histoires récentes, particulièrement emblématiques : en juillet 2023, Amine, 3 ans, meurt après une chute accidentelle du toit de son domicile, dans la Sarthe. Quelques jours plus tôt, un juge des enfants avait pourtant ordonné son placement, considérant l’enfant en danger à son domicile. Il n’avait pas été exécuté, faute de place dans les hébergements de l’ASE, avaient alors dénoncé la CGT et la CFDT. Autre exemple : en janvier 2024, Lily, 15 ans, se suicide dans l’hôtel où elle vivait, en périphérie de Clermont-Ferrand. L’adolescente était suivie par l’ASE depuis ses 3 ans. Son décès a signé un « échec collectif », avait alors réagi, auprès du Monde, la députée de la Nièvre Perrine Goulet, présidente de la délégation aux droits des enfants.
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A quel moment les manquements deviennent des carences d’ordre institutionnel, systémique ? En 2022, les juges des enfants ont alerté la Défenseure des droits, Claire Hédon, sur « les évaluations de situation de danger non réalisées, des délais de prise en charge de mesures éducatives à domicile incompatibles avec les besoins de l’enfant, de nombreux placements inexécutés, et des accueils d’enfants dans des lieux non autorisés ». Une première dans l’histoire de l’institution. Dans une décision-cadre rendue le 28 janvier, cette dernière, après enquête dans plusieurs départements, dénonce de graves atteintes à l’intérêt supérieur des enfants, et formule 46 recommandations.
Auditionnée sur ces travaux devant la commission des affaires sociales de l’Assemblée nationale le 19 mars, Claire Hédon a insisté : « Il n’y a pas besoin d’une réforme législative mais il faudrait que la loi soit appliquée. » Comme elle, la plupart des observateurs s’accordent à souligner la qualité de la législation sur la protection de l’enfance… et à déplorer sa non-effectivité.
L’inégalité des prises en charge, d’un territoire à l’autre, est aussi une problématique saillante. Certains départements assument de privilégier les enfants nés en France au détriment des mineurs non accompagnés, en totale contradiction avec les engagements internationaux de la France, signataire de la Convention internationale des droits de l’enfant, a souligné Claire Hédon. Le sort réservé aux jeunes majeurs sortant de l’aide sociale à l’enfance est aussi une variable d’ajustement. Selon les estimations de la Défenseure des droits, 10 000 jeunes se retrouvent sans aucun accompagnement à leur majorité, grossissant les rangs des sans-abri.
Sujet de la gouvernance
La question des responsabilités des uns et des autres est au cœur de l’équation. Depuis les lois de décentralisation de 1982-1983, trois acteurs principaux participent à cette politique publique : l’Etat, garant de la protection des enfants, les départements et les associations, bras armés de cette mission. Les deux premiers se renvoient continuellement la balle. Tout en estimant que la renationalisation de la protection de l’enfance, réclamée par certains, comme le militant des droits des enfants Lyes Louffok, n’est pas la solution. Claire Hédon a d’ailleurs appelé l’Etat à « reprendre sa place aux côtés des départements ». L’autorité indépendante a accordé quatre mois au gouvernement pour répondre à son interpellation.
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La députée socialiste du Val-de-Marne Isabelle Santiago, rapporteuse de la commission d’enquête parlementaire, a déjà exclu de trancher le sujet de la gouvernance en faveur d’une renationalisation. Devant la commission, la ministre du travail, de la santé, des solidarités et des familles, Catherine Vautrin, a esquissé les premières pistes de réforme, comme la nomination, au sein des préfectures d’un « référent ASE », mais aussi la fixation de normes d’encadrement dans les établissements, un enjeu majeur avec celui du contrôle des lieux de placement. Une feuille de route gouvernementale sur l’ASE devrait être déclinée « en avril », selon son entourage.
Avant même d’en connaître les contours, le collectif Les 400 000, regroupant de nombreux acteurs engagés dans la protection de l’enfance, a appelé à une nouvelle journée de mobilisation, le 15 mai, pour faire entendre les droits des jeunes protégés.
Comment les départements gèrent et financent l’aide sociale à l’enfance, un système qui craque
Par Anne MichelPublié le 31 mars 2025 à 10h30, modifié hier à 12h30 https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2025/03/31/aide-sociale-a-l-enfance-un-defi-pour-les-departements-places-en-premiere-ligne_6588931_4355770.html
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Enquête« Enfance en danger ». « Le Monde » s’est lancé dans un tour de France des conseils départementaux, afin de dresser l’état des lieux le plus global et le plus fin possible des besoins de la protection de l’enfance.
Encore 175. Ce 10 mars, comme tous les 10 du mois, la liste des enfants qui attendent un placement atterrit sur le bureau du président du département du Nord. Des enfants victimes de carences éducatives graves ou de violences, qu’il faut extraire au plus vite de leur famille. Dans cette liste, l’élu recherche en priorité des « tout-petits ». Car depuis la crise sanitaire liée au Covid-19, les bébés affluent. Ils étaient 681 dans les pouponnières en 2019, ils sont 902 aujourd’hui. « On m’a reproché ce biais de placer en priorité les 0-6 ans, mais ces enfants-là, ils ne peuvent pas dire ce qu’ils endurent », explique Christian Poiret (divers droite), dont le parler rude a heurté les syndicats des travailleurs sociaux en février.
Si le Nord est sous tension, c’est qu’il est en première ligne dans la protection de l’enfance, compétence confiée aux départements depuis les lois Defferre de décentralisation de 1982. Un chiffre résume la gravité de la situation et l’ampleur de la mission assignée aux collectivités : au 31 décembre 2024, dans le Nord, 22 116 enfants étaient pris en charge par les services sociaux. C’est autant que d’habitants dans des villes moyennes du département comme Loos ou Hazebrouck.

Ces maux que connaît le Nord concernent tout le territoire. Deux mois durant, Le Monde s’est lancé dans un tour de France des conseils départementaux, afin de dresser l’état des lieux le plus global et le plus fin possible des besoins de la protection de l’enfance. Sur 101 départements, 60 ont répondu à nos sollicitations et nous ont accordé un entretien, la quasi-totalité ayant accepté de fournir des données détaillées pour 2024.
Les budgets explosent
Un premier échantillon nous est parvenu à ce jour, qui couvre 25 départements et inclut des collectivités « témoins » ou emblématiques comme le Nord, le Pas-de-Calais, la Seine-Saint-Denis, Paris ou les Bouches-du-Rhône. Leur analyse étaye le triple constat sur lequel alertent tous les rapports : jamais les enfants protégés n’ont été aussi nombreux ; jamais il n’y a eu autant d’enfants en bas âge confiés ; surtout, la situation s’est encore aggravée en 2024, y compris en milieu rural dans des départements longtemps épargnés par la précarité.
Ainsi, sur notre échantillon, le nombre total de mineurs et de jeunes majeurs suivis ou placés augmente de plus de 2 % en moyenne par rapport à 2023, ce qui cache des hausses plus marquées, comme en Gironde (+ 7 %, soit 833 enfants en plus), tandis que le taux de natalité continue de baisser. La hausse des placements d’enfants de plus en plus jeunes force aussi l’attention, comme la hausse du nombre de bébés accueillis en pouponnières : par exemple dans le Puy-de-Dôme, où, en 2024, celle prévue pour 38 bébés a dû en héberger jusqu’à 60.

« On accueille de plus en plus de très jeunes enfants en grande souffrance, fracassés, observe de son côté Jean-Luc Gleyze, le président socialiste de la Gironde. Si je m’implique autant, c’est parce que cette population concentre toutes les difficultés qui découlent de la misère sociale de notre pays. » En Seine-Saint-Denis aussi, face à la recrudescence de placements de nourrissons dès la maternité, un projet de création de pouponnière est à l’étude.
Sans surprise, les budgets explosent, avec, sur notre échantillon, une hausse de 8 % en moyenne par rapport à 2023 et des augmentations à deux chiffres sur dix ans (+ 76 % en Gironde). Dans le Nord, l’aide sociale à l’enfance (ASE) absorbe désormais 20 % du budget du département. Quant au budget de la Seine-Saint-Denis, à 323 millions d’euros en 2024 et 330 millions d’euros en 2025, il représente plus du tiers du budget national de la protection judiciaire de la jeunesse. Alors que l’Etat ne compense qu’une part infime des dépenses (moins de 3 % dans le Nord), les départements ne peuvent compter que sur eux-mêmes.
Protection de l’enfance : des disparités importantes entre les départements



Car ce sont leurs ressources propres (les taxes sur les ventes immobilières) qui financent la politique de l’enfance. Or, ces taxes, tributaires du marché de l’immobilier, se tarissent en période de crise, justement quand les besoins de soutien social flambent. « On ne pourra pas aller beaucoup plus loin, mon budget 2026 ne s’équilibre pas, il manque 100 millions d’euros », dit le président du Nord.
« On a de belles histoires »
L’avertissement, entendu dans d’autres départements, résonne d’autant plus fort que, déjà, le système ploie. Il donne l’impression de céder, lorsque des scandales éclatent, révélant des dysfonctionnements. Partout, les places manquent, en foyers, en maisons d’enfants ou en familles d’accueil. Quand il s’agit de placements d’urgence, il faut pousser les murs. Une politique d’équilibriste qui épuise les travailleurs sociaux.
Pour tenir bon, les milliers de professionnels de l’ASE déploient des trésors d’énergie. « On travaille parfois avec des bouts de ficelle, mais on fait toujours en sorte de penser la protection de l’enfance en fonction de l’intérêt de l’enfant, c’est à l’ASE de s’adapter à lui, pas l’inverse, expliquent Elisabeth Frassetto et Céline Villette, au conseil départemental de l’Yonne. L’objectif général est de disposer d’une palette de lieux d’accueil mieux adaptés à la diversité des besoins des enfants, avec moins de gros « collectifs ».
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La prise en charge des mineurs non accompagnés (MNA) est un autre défi, notamment en Seine-Saint-Denis et à Paris, qui totalise, fin 2024, 742 mineurs confiés et 1 077 jeunes majeurs ex-MNA accompagnés jusqu’à leurs 21 ans. « En 2014, la crise de l’accueil des réfugiés a percuté la politique de l’ASE, mais nous avons créé des places et nous les accueillons aujourd’hui le mieux possible, déclare Dominique Versini, adjointe à la maire de Paris et ex-Défenseure des enfants. Plus un n’est à l’hôtel. »
Malgré les tensions, des solutions émergent. Ici, le Nord utilise les logements de fonction vacants dans les collèges, pour y créer de petites maisons d’enfants. Là, la Gironde investit dans des villages de fratries. « On a aussi de belles histoires à raconter, des jeunes, on en sauve tous les jours », souligne Caroline Depallens, dans le Var. Elle cite un récent dispositif, O’CALM, qui réserve des places d’accueil d’urgence aux jeunes en errance exposés à de graves dangers, comme la prostitution. Dans le Pas-de-Calais, « une structure spéciale a été créée pour accueillir les besoins des enfants dès leur entrée dans l’ASE et leur trouver la meilleure place possible », raconte Evelyne Nachel, vice-présidente chargée de l’enfance.
D’un bout à l’autre de la France, les départements cherchent à faire du placement la solution ultime. « Arrêtons d’invisibiliser les progrès réels pour changer le regard sur l’ASE, et décrétons la mobilisation générale de tous les acteurs de la société, en donnant aux départements les moyens d’agir », plaide Stéphane Troussel, le président socialiste de la Seine-Saint-Denis.
Engagement de l’Etat
En réalité, si le système craque, dénonce-t-on d’un bout à l’autre du territoire, c’est que l’ASE se trouve à la croisée d’autres politiques publiques régaliennes qui manquent d’argent, comme la santé et la justice : « L’Etat a fortement reculé sur la pédopsychiatrie » ; « de nombreux internats ont fermé en instituts médico-éducatifs, obligeant les départements à recréer des structures médico-sociales » ; « l’ASE doit aussi parfois se substituer à la projection judiciaire de la jeunesse », égrènent ainsi les élus locaux.
« L’ASE, c’est la voiture-balai, alors que le rôle du département, c’est l’éducation », rappelle l’un d’eux. De fait, les chiffres parlent : au 31 décembre 2024, Paris comptait 586 enfants à « double vulnérabilité » (autisme, troubles du comportement…) parmi les mineurs placés (12 %). Un pourcentage qui, dans notre échantillon, grimpe jusqu’à 20 %, voire 30 % (Pas-de-Calais, Bouches-du-Rhône…). Pour ces enfants nécessitant du soin, les départements préconisent des solutions cofinancées avec les agences régionales de santé, s’appuyant sur des expériences réussies sur tout le territoire.
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De nombreux conseils départementaux battent en brèche l’idée que l’Etat ferait mieux qu’eux, si la politique de l’enfance venait à être recentralisée, sujet récurrent de débat. Certes, l’idée séduit ceux qui dénoncent des inégalités d’accès au droit des enfants à être protégés. Certains départements n’ont-ils pas moins investi que d’autres dans l’enfance ? Quid des collectivités qui privilégieraient les enfants nés en France au détriment des mineurs non accompagnés ?
« Le procès fait à l’ASE est profondément injuste, on n’est plus au temps de la Ddass [direction départementale de l’action sanitaire et sociale], la décentralisation a permis de gros progrès, rétorque Maël de Calan, président du Finistère (divers droite). Si demain on la confiait à l’administration centrale, ce serait une catastrophe. Que l’Etat se mette à faire son travail, l’ASE s’en portera mieux. » Avec du recul, cet ancien directeur de collectivité ajoute ceci : « La protection de l’enfance, c’est fondamentalement une politique de proximité. Mais c’est la politique la plus délicate et la plus complexe que j’ai eue à gérer. Il n’y a que des coups à prendre pour des résultats dont on ne pourra jamais pleinement se satisfaire. »Retrouvez tous les épisode de la série « Enfance en danger » ici. Anne Michel
Aide sociale à l’enfance : comment grandir quand on se confronte à un « mur d’obstacles »
« Enfance en danger ». Marco et Melinda, la vingtaine, racontent leur parcours et les difficultés auxquelles ils ont été confrontés. Leurs témoignages confirment la perte de chances pour les enfants placés, mise en lumière par différentes études.
Propos recueillis par Mattea Battaglia et Solène CordierPublié le 31 mars 2025 à 15h00, modifié hier à 12h33
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« Perte de chances » : l’expression revient souvent dans les rapports consacrés au parcours des enfants confiés à la protection de l’enfance. Elle s’invite aussi dans leurs récits à l’âge adulte, quand ils partagent leur vécu. Des chiffres, que beaucoup d’entre eux ont en tête, illustrent les conséquences d’une enfance cabossée. Et s’ils ne s’appliquent pas à tous, ils valent alerte pour les quelque 397 000 mineurs et jeunes majeurs relevant de la protection de l’enfance.
« Ces enfants sont polytraumatisés, et même si leur famille est maltraitante, quand ils en sont séparés, que la fratrie est divisée, c’est encore un trauma, souligne la députée (MoDem, Nièvre) Perrine Goulet, présidente de la délégation aux droits des enfants de l’Assemblée nationale. Et quand le suivi psy n’arrive qu’au bout d’un an, comme c’est souvent le cas, c’est pour moi la première perte de chances, et la plus importante », martèle la quadragénaire, qui vient de déposer une proposition de loi pour faciliter la protection des enfants victimes de violences et/ou confiés à la protection de l’enfance. Elle-même a longtemps tu son parcours d’enfant placée. « Je n’avais pas envie d’être réduite à ça », dit-elle.
Ça ? Pêle-mêle, d’après des sources diverses (Drees, INED, ONPE…) : vingt ans d’espérance de vie en moins, deux fois plus de risques de développer, à l’âge adulte, des maladies cardio-vasculaires ou des cancers, près de cinq fois plus de risques de dépression, 32 fois plus de risques de troubles des apprentissages… Cela donne aussi, en milieu scolaire, 40 % de redoublants à l’entrée au collège (contre 16 % en population générale), près de 16 % qui ne sont plus scolarisés à 16 ans, 12 % seulement qui obtiennent un baccalauréat général, 17 % qui sortent du système scolaire sans aucun diplôme, contre 8 % dans la population générale…
« La dépression m’a rattrapée »
De ses difficultés rencontrées à l’école, Marco (il a souhaité garder l’anonymat, comme les autres personnes citées par leur prénom), 22 ans, parle à mots comptés : « J’étais un enfant de l’ASE [aide sociale à l’enfance], malade, métis, avec des parents d’accueil blancs, ça faisait beaucoup de différences pour mes camarades… J’ai longtemps été harcelé. » Il réussit à décrocher un bac pro, mais son projet de devenir éducateur sportif se heurte à un « mur d’obstacles ».
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En cause, des « problèmes d’attachement », souffle-t-il, des « choses qui n’allaient pas » avec les fratries des deux familles qui l’accueillent successivement à Argenteuil (Val-d’Oise), entre ses 4 ans et ses 20 ans. Un soutien qu’il ne trouve pas non plus auprès de ses éducateurs : « A part une sortie de temps en temps au McDo, je ne les voyais que pour me faire disputer. Je n’arrivais pas à tisser du lien. » Sans compter de très lourds problèmes de santé dont il ne se défait pas – ceux-là mêmes qui lui ont valu un rapatriement, à l’âge de 18 mois, de la Guadeloupe, où il était né, pour être placé en pouponnière médicalisée et soigné en région parisienne, avec deux greffes de rein, ponctuées de nombreuses années de dialyse.
Quand elle parle de son parcours, Mélinda, 26 ans, oppose elle aussi ses « rêves d’adolescente » à une « réalité qui la rattrape ». Après deux ans de mesure éducative, de 15 à 17 ans, un an de placement en foyer, elle aussi dans le Val-d’Oise, jusqu’à sa majorité, et un bref retour au domicile familial, la jeune fille veut s’en « sortir seule », comme le lui enjoignent ses éducateurs. Elle trouve un studio étudiant à Cergy, s’inscrit en BTS de management. « Et bam, la dépression m’a rattrapée, et sévère… La mort de ma mère, à 12 ans, les violences avec mon père, mes frères et ma sœur, la colère, les problèmes au collège, les mauvaises rencontres, la peur de l’abandon… Ma santé mentale, qui n’avait jamais été un sujet pour personne, s’est écroulée d’un coup », témoigne-t-elle.
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La moitié des enfants pris en charge par l’ASE souffriraient d’au moins un trouble psychique, selon une note du think tank Terra Nova publiée en 2024. Les jeunes porteurs d’une « double vulnérabilité », ASE et handicap, sans prise en charge spécifique, sont de plus en plus nombreux, alertent les professionnels.
« J’ai vagabondé »
L’Assurance-maladie a elle aussi tiré la sonnette d’alarme sur les pertes de chances dans le domaine de la santé psychique, reconnaissant une prise en charge insuffisante et intervenant surtout trop tard, souvent quand la « crise aiguë » est déjà installée. Autre chiffre mis en avant, en 2023, par la Cour des comptes : alors que les enfants « protégés » ne représentent que 2 % des mineurs, ils constitueraient, selon les professionnels de santé, jusqu’à la moitié des adolescents hospitalisés à temps complet pour des troubles du comportement et des syndromes dépressifs.
Six ans après sa « décompensation », Mélinda se souvient encore du moment où les idées suicidaires l’ont envahie : « J’étais tellement sûre que personne ne pouvait entendre ou comprendre ma souffrance que je ne voyais pas l’intérêt d’en parler. » Elle stoppe ses études à peine entamées, quitte son appartement, se retrouve à la rue. « J’ai vagabondé [durant deux ans], parfois je dormais chez des amis, des proches… Un jour, j’ai osé appeler le 115, on m’a renvoyée vers un hébergement pour femmes, un mois. Puis dans un foyer de jeunes travailleurs, à Paris. J’ai repris mon souffle. » Le « début d’une nouvelle vie » ponctuée, concède la jeune femme, de « rechutes » contre lesquelles elle lutte encore.
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A l’âge adulte, on retrouve une frange de ces jeunes au sein des populations les plus précaires : un quart des SDF nés en France sont passés par l’ASE, selon un rapport de la Fondation pour le logement des défavorisés (anciennement Fondation Abbé Pierre), en 2019, qui a fait date. Un cinquième vit sous le seuil de pauvreté à partir de la majorité. Entre les foyers, les familles d’accueil et la rue, les frontières peuvent être poreuses, surtout après 18 ans, souvent encore un âge « couperet ». En 2022, une nouvelle loi a certes inscrit l’obligation pour les départements de proposer aux jeunes qui leur sont confiés une prise en charge jusqu’à leurs 21 ans, pour ceux « sans ressources ou soutien familial suffisants ». Mais la durée de ces contrats varie selon les territoires, et les prises en charge demeurent hétérogènes.
« J’ai beaucoup à réparer »
« Quand un jeune pousse la porte de l’association, je sais immédiatement, rien qu’à son regard, s’il a passé la nuit à la rue », rapporte Diodio Metro, cheffe de service éducatif, cofondatrice et présidente de l’Adepape95-Repairs ! 95, un réseau associatif d’entraide intergénérationnel créé « par et pour » les jeunes issus de l’ASE. La quadragénaire, citée comme une référence par tous ceux qu’elle a suivis – dont Mélinda et Marco – a connu un parcours à la fois proche et dissemblable : si elle a fait l’expérience de la rue, après s’être sauvée du domicile d’une tante qui souhaitait la marier de force, elle raconte avoir trouvé dans son placement en foyer, entre ses 17 et ses 20 ans, de quoi « raccrocher les wagons »et « reprendre confiance ».
« En foyer, c’était la première fois que j’avais un lieu pour moi, sans violence, sans pression », dit-elle, racontant être arrivée du Sénégal à l’âge de 6 ans, pour devenir la « nounou esclave » d’une tante et de ses quatre enfants en région parisienne. Elle insiste, dans son récit, sur le rôle salvateur du système scolaire : « C’est l’école qui m’a sauvée, mon proviseur de lycée qui m’a accompagnée passer le bac alors que je n’avais plus de papiers, ma professeure principale qui m’a hébergée quelque temps chez elle, puis, en foyer, les éducateurs spécialisés, la psychologue extraordinaire qui ont pris le relais… Sans doute que j’ai eu beaucoup de chance. »
Cinq, dix, vingt ans après, les souvenirs difficiles, les « cicatrices » sont toujours là et s’invitent dans leur vie d’adultes, aussi quand il est question d’enjeux plus intimes : la vie de couple ou de famille. « J’ai beaucoup à réparer, je dois prendre le temps de me soigner avant de pouvoir vivre sereinement avec un homme, sans tomber dans des relations toxiques », confie Melinda, récemment séparée. Après une hospitalisation compliquée, Marco a, lui, renoué avec sa dernière famille d’accueil. « Ils sont venus me rendre visite quand j’étais dans le coma, ça m’a beaucoup touché,rapporte-t-il. Depuis, je passe les voir tous les samedis. Et je les appelle “mes parents”… »
Diodio Metro a sa « boussole » : rester à l’écoute de ses deux filles. « A leur naissance, surtout pour l’aînée, j’ai senti l’inquiétude me submerger. Quand on met au monde un enfant, je pense qu’il est normal de penser à sa propre mère, ou à sa grand-mère. Moi, je n’avais pas ces repères. Depuis, chaque jour ou presque, je leur répète que je suis là pour elles. »
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Mattea Battaglia et Solène Cordier
Le quotidien d’un juge des enfants à Rennes, entre bienveillance et impuissance
« Enfance en danger ». Etienne Kubica reçoit dans l’intimité de son bureau les parents violents, négligents ou dépassés, et les enfants qu’il doit protéger. Une mission qui le place en première ligne des dysfonctionnements de l’aide sociale à l’enfance.
Par Henri Seckel (Rennes, envoyé spécial)Publié le 01 avril 2025 à 05h30, modifié le 07 avril 2025 à 12h29 https://www.lemonde.fr/societe/article/2025/04/01/a-rennes-l-importance-la-bienveillance-et-l-impuissance-d-un-juge-des-enfants_6589128_3224.html
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Cinq frères et sœurs, tous placés. Les quatre premiers l’avaient été simultanément en 2020, à l’époque où leur mère était enceinte du cinquième, lequel n’avait pas tardé à être envoyé en famille d’accueil à son tour. Rien n’allait : logement insalubre, hygiène déplorable, les enfants arrivaient à l’école sales et puants. Un paquet de gâteaux comme repas, parce que les parents préféraient jouer à la console que cuisiner. Un verre d’eau dans le visage en guise de réveil. Des coups. Des soupçons d’attouchements sexuels.
Les voilà qui se succèdent dans le bureau d’Etienne Kubica, en ce vendredi de la mi-mars, tous sauf Walid (tous les prénoms des mineurs ont été changés), le petit dernier, 4 ans, trop jeune pour voir un juge des enfants. Le magistrat, 36 ans, reçoit tour à tour Myriam, Karim, Louis et Maya, âgés de 15 ans à 9 ans. Il prend de leurs nouvelles d’une voix apaisante, demande comment va la vie en famille d’accueil ou en foyer, où en est la relation avec leurs parents, comment ils envisagent la suite.
Aucun ne souhaite rentrer à la maison, tous veulent maintenir un lien avec leurs parents. L’éducatrice chargée du suivi du benjamin explique que tout va « très bien » dans sa famille d’accueil comme à l’école, mais Walid commence à se poser des questions : « Il se demande dans le ventre de qui il a grandi. » Voilà plus de trois ans qu’il n’a plus vu ses parents.
Derrière Etienne Kubica, au milieu d’une rangée d’ouvrages savants, on trouve le Catalogue de parents pour les enfants qui veulent en changer, de Claude Ponti (Ecole des loisirs, 2008), cadeau d’anciens collègues lorsqu’il est parti à Rennes pour devenir juge des enfants, il y a cinq ans. « Disons que certains enfants ont plus de raisons que d’autres de vouloir changer, ou du moins de faire une pause avec certains parents », dit-il dans un sourire.
Assistance éducative
En l’occurrence, les quatre frères et sœurs ne veulent pas changer de parents ; ils veulent que leurs parents changent. « J’aimerais qu’ils progressent », résume Maya, plus lucide, du haut de ses 9 ans, que son père et sa mère, qui lui succèdent dans le bureau du juge. La souffrance de leurs enfants, c’est « du fait qu’on n’est pas avec eux, croit savoir le père. On leur manque vachement ». « C’est un peu plus compliqué que ça, corrige Etienne Kubica, qui prend soin de faire passer ses messages sans brusquer. C’est aussi lié à ce qu’ils ont subi plus jeunes. C’est compliqué pour eux de comprendre. »
La maltraitance n’exclut pas l’attachement ni les embrassades, en larmes, au moment des adieux à la sortie du bureau du juge. Celui-ci vient de reconduire le placement des cinq enfants pour deux ans, ils pourront voir leurs parents entre une et trois fois par mois. Tout le monde se retrouvera en 2027 dans son bureau pour faire le point. D’ici là, le père est invité à consulter, enfin, le psychologue qui lui avait été recommandé la dernière fois. Voilà, c’était l’un des 580 dossiers – 580 familles, 1 300 enfants – qui occupent les étagères et le cerveau d’Etienne Kubica, l’un des 522 juges des enfants du pays.
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Le juge des enfants, comme son nom l’indique, a pour mission de juger devant le tribunal pour enfants les mineurs qui commettent des délits, et alors cela ressemble à un vrai procès pénal, dans une vraie salle d’audience. Mais l’essentiel – plus des deux tiers – de l’activité d’Etienne Kubica se déroule dans l’intimité de son bureau, au cinquième étage, où il reçoit les parents violents, négligents ou dépassés, et les enfants qu’il s’agit non pas de juger, donc, mais de protéger. Cela s’appelle l’« assistance éducative ».

A l’étage du tribunal pour enfants, au tribunal judiciaire de Rennes, le 11 mars 2025. LOUISE QUIGNON/DIVERGENCE POUR « LE MONDE »
Souvent, cela débute par un signalement de l’école ou du médecin, et l’information remonte au procureur, qui saisit un juge. Quand la situation est rattrapable, l’enfant peut rester chez ses parents, et le juge ordonne la visite, une, deux, trois fois par semaine, d’un éducateur. Quand la situation est critique, il peut décider de placer – « confier », préfère Etienne Kubica – un mineur à l’aide sociale à l’enfance (ASE). Celui-ci aboutit alors dans une famille d’accueil, un foyer, ou chez un tiers de confiance (un oncle, une grand-mère). En 2022, 254 673 enfants bénéficiaient d’une mesure de protection judiciaire, réévaluée chaque année. Ces juges sont parfois considérés par leurs pairs comme les « assistants sociaux de la justice ». Etienne Kubica ne porte pas de robe, le décor n’a rien de solennel, il y a des albums de Tintin, des cubes en bois, des feutres et du papier dans un coin.
Justice de petits pas
Violences, inceste, dérive sectaire ou intégriste, surexposition aux écrans, malnutrition, déscolarisation : tous les maux de l’époque défilent dans son bureau. Etienne Kubica y reçoit, par exemple, une mère s’étant installée, après la mort de son conjoint, avec un homme qui s’est mis à frapper ses enfants ; une jeune femme incapable de s’occuper du fils qu’elle a eu trop tôt ; une autre, totalement débordée, avec ses trois enfants de trois pères différents qui ont tous disparu ; une mère violente envers le fils qu’elle n’avait pas désiré – déni de grossesse jusqu’à huit mois –, et le père catastrophé qui demande la garde.
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L’assistance éducative est une justice de petits pas, magnifique de bienveillance, qui permet, quand le dispositif de l’ASE suit comme il faut, de rétablir des situations compromises. « Les gens ne font pas des enfants pour les maltraiter, explique le juge. Soutenir les parents quand ils ont des difficultés pour éduquer leurs enfants, ça fonctionne. Il y a des happy ends. »

A l’étage du tribunal pour enfants de Rennes, le 11 mars 2025. LOUISE QUIGNON/DIVERGENCE POUR « LE MONDE »
Dylan en fera peut-être bientôt partie. A 4 ans, il avait été confié à une famille d’accueil. Son père le frappait, sa mère, sous emprise, ne le protégeait pas. Quand le père a fini par être emprisonné, Dylan n’a pas voulu revenir. Il a désormais 13 ans, et le voilà dans le bureau d’Etienne Kubica pour le point d’étape annuel. Derrière lui, sa « mamie », la dame avec qui il vit depuis neuf ans, la douceur incarnée. « J’aimerais bien retourner chez ma mère, dit-il. J’ai compris, un peu. C’était pas une magicienne. C’était pas de sa faute, même si un peu quand même. » Assise à côté de lui face au juge, sa mère a les larmes aux yeux. « Il sait que ma porte est ouverte, il peut venir quand il veut. » Pendant longtemps, il ne voulait même plus entendre parler d’elle.
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« Déjà, dit-il au juge d’un ton enjoué, j’aimerais y aller une fois par semaine, parce qu’une fois par mois, c’est un peu long. Et puis rester l’après-midi entier, parce qu’une heure, c’est presque rien. Et essayer de rester une nuit, et si ça se passe bien, revenir un week-end sur deux. Elle m’a dit qu’elle avait mis du papier peint dans ma chambre. » Grâce à la mesure ordonnée puis renouvelée par le juge, grâce à la permanence de la famille d’accueil, grâce au travail des éducateurs et des psychologues, la mère s’est défaite de l’emprise, le fils a cheminé, le lien s’est renoué. La situation se stabilise, mais il faut y aller pas à pas : Etienne Kubica renouvelle la mesure de placement pour un an, et autorise des contacts plus fréquents. D’ici un an ou deux, Dylan pourra sans doute, comme il le souhaite, « rentrer à la maison ». Le juge se réjouit : « Quand des personnes ont accepté de l’aide, ont été soutenues, et ont restauré leur autorité parentale, on peut vivre des audiences extrêmement gratifiantes. »
« Pas de pouvoir contraignant »
Hélas on vit aussi, parfois, des journées désespérantes. Du cinquième étage du tribunal de Rennes, Etienne Kubica a une vue panoramique sur les dysfonctionnements qui fragilisent la protection de l’enfance : la disparition des familles d’accueil, la saturation des foyers pour mineurs, le manque d’éducateurs, l’engorgement de la pédopsychiatrie. « Cette embolie pourrit tout le système. Il n’y a pas de marge de manœuvre, tout est à l’os, alors au moindre grain de sable, ça explose. »
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Faute de travailleurs sociaux ou de structures d’accueil en nombre suffisant, les mesures peuvent mettre des mois à être exécutées. Un enfant qui aurait besoin de soins attend parfois deux ans pour voir un psychiatre. Les éducateurs sursollicités ne peuvent consacrer le temps qu’il faudrait à chaque enfant, ou débarquent dans une famille six mois après la décision du juge, même quand un danger important a été identifié.
Pire, certains placements ordonnés par le juge ne sont tout simplement pas exécutés. « D’une année sur l’autre, on peut voir qu’un enfant maltraité, pour lequel on avait ordonné le placement, vit toujours dans sa famille. » Cela peut paraître surprenant, mais « sauf en cas de péril imminent, le juge des enfants n’a pas de pouvoir contraignant ». En clair : il peut ordonner un placement, mais si l’ASE, qui dépend du conseil départemental, estime que ce n’est pas prioritaire ou constate qu’il n’y a plus de structures à qui confier l’enfant, le placement n’aura pas lieu. C’est la hantise des juges.

Le juge pour enfants Etienne Kubica, devant les dossiers qu’il suit, au tribunal judiciaire de Rennes, le 11 mars 2025. LOUISE QUIGNON/DIVERGENCE POUR « LE MONDE »
Etienne Kubica pioche dans un dossier un courrier des services sociaux du département datant du 11 mars : « Monsieur le Juge, je vous prie de bien vouloir trouver ci-joint une note sur la difficulté que le service rencontre pour assurer un lieu de survie sécure et pérenne pour le jeune Omar. Les difficultés rencontrées ne sont pas liées aux comportements d’Omar, mais à la saturation des dispositifs ASE. » Le Syndicat de la magistrature avance le chiffre de 3 335 placements non exécutés, résultat d’un sondage auquel ont répondu un tiers des juges des enfants en 2023.
Etienne Kubica a ordonné des dizaines de placements qui n’ont pas été exécutés. Celui de Michael par exemple, en 2022, un enfant de 5 ans que sa mère frappait, laissait toute la journée devant la télé, et à qui elle donnait un médicament sans respecter la posologie, lui faisant courir un risque vital. Il a fallu deux ans et demi pour que, enfin, l’ASE lui trouve une place.
« Des situations qui deviennent inextricables »
Le juge reste marqué par la situation vécue par une consœur du tribunal de Nantes : des jumelles de 5 ans dénonçaient des violences de leurs parents, la juge avait ordonné leur placement. Le responsable du service social l’avait appelée : il ne restait qu’une place. « Vous choisissez laquelle ? » « Seule une des deux avait été placée, personne n’avait compris, explique Etienne Kubica. Ni l’autre jumelle, évidemment, ni aussi les parents, qui pouvaient légitimement contester : si la situation est si grave que ça, pourquoi en placer une sur deux seulement ? » On pourrait estimer que l’ASE fait comme elle peut. « On ne dit jamais à une famille qu’elle fait comme elle peut, réplique le juge. On pose des exigences aux parents, et on n’a pas la même exigence envers l’institution. »
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Les juges des enfants du tribunal de Bobigny, dans une tribune parue dans Le Monde en 2018, avaient exprimé leur désarroi : « Nous sommes devenus les juges des mesures fictives. » « Ah oui, clairement, acquiesce Etienne Kubica. J’ordonne une mesure de protection, mais je sais qu’elle ne sera pas mise en place. » Et d’essayer de vider l’océan des maltraitances à la petite cuillère. « Le cumul des ruptures et des rejets a des incidences sur la psychologie d’un enfant, et on se retrouve avec des situations qui deviennent inextricables. »


Dans le bureau du juge pour enfants Etienne Kubica, au tribunal judiciaire de Rennes, le 11 mars 2025. LOUISE QUIGNON/DIVERGENCE POUR « LE MONDE »
Deux fois par mois, Etienne Kubica troque sa casquette civile pour sa casquette pénale : il enfile sa robe et descend en salle d’audience, quatre étages plus bas, pour juger des mineurs ayant commis des délits. « C’est là qu’on voit que ça déraille. » Il lui arrive alors, triste façon de boucler la boucle, de condamner des adolescents qu’il avait vus passer quelques années plus tôt dans son bureau du cinquième étage. « Environ 40 % des jeunes qu’on voit au pénal ont une mesure d’assistance éducative. Ce sont souvent des cas où la prise en charge institutionnelle n’a pas été bonne. »
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Il y aurait de quoi perdre la foi. « J’avoue que je me suis souvent dit : “Je vais faire autre chose, j’en ai marre de parler dans le vent.” Ce qui me retient, c’est que ça a quand même un sens. Mes pouvoirs sont limités, mais il est possible d’agir. »
Katia entre dans le bureau du juge. Elle a 25 ans, l’air d’en avoir quinze de plus, conséquence de la précarité et de la cocaïne. Cette jeune femme qui vit à moitié à la rue était tombée enceinte après un viol, son fils a 5 ans désormais, il vit en famille d’accueil. « Maël grandit très bien, j’aurais aimé avoir une famille comme ça, moi aussi, se réjouit-elle en montrant une photo de son fils à la neige. C’était un mal pour un bien que vous m’enleviez mon fils, finalement. » Etienne Kubica sourit. « Qu’est-ce qu’on fait, alors ? » « Je suis pas capable de m’en occuper, répond-elle. Je veux qu’il reste dans sa famille d’accueil. Mais deux semaines entre chaque visite, c’est trop long. »
Le juge maintient la mesure en cours, Maël reste en famille d’accueil, sa mère a droit à une visite tous les quinze jours. Si la situation de la mère se rétablit, alors les visites deviendront hebdomadaires. Pas à pas, toujours. « On se revoit l’année prochaine », dit Etienne Kubica. Katia le remercie, se lève, elle se retourne vers lui juste avant de quitter son bureau. « Bon courage pour votre métier, ça ne doit pas être facile tous les jours. »
Henri Seckel (Rennes, envoyé spécial)
La protection de l’enfance confrontée à une pénurie de professionnels
« Enfance en danger ». Du fait de salaires bas et de conditions de travail dégradées, les structures chargées d’accompagner les familles et d’accueillir les enfants connaissent des difficultés de recrutement croissantes.
Par Claire AnéPublié le 02 avril 2025 à 05h30, modifié le 07 avril 2025 à 12h31
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« La protection de l’enfance était le Graal des éducateurs spécialisés, ils s’y engageaient par idéal. Maintenant, ils se tournent plus volontiers vers les secteurs du handicap et du médico-social, où il y a plus de moyens et moins de contraintes », constate Iven Gastard, qui dirige, à Pontivy (Morbihan), un établissement de l’Association pour la réalisation d’actions sociales spécialisées (Arass). Après avoir publié, en janvier, une annonce pour un poste en CDI à plein-temps auprès de mineurs étrangers non accompagnés, il a reçu une seule candidature avec le diplôme requis. Depuis, malgré une redéfinition du poste pour l’ouvrir à d’autres profils, il n’est toujours pas parvenu à le pourvoir.
Dans un contexte où le nombre d’enfants et de jeunes majeurs suivis ou placés progresse, 97 % des établissements et services de la protection de l’enfance ont des difficultés à recruter, et 9 % de leurs postes sont vacants, selon une enquête publiée fin 2023 par l’Union nationale interfédérale des œuvres et organismes privés non lucratifs sanitaires et sociaux. Les services d’aide sociale à l’enfance (ASE), gérés par les départements, sont eux aussi touchés, avec un taux de vacance de 6,9 %, d’après un sondage de l’association Départements de France en 2023.
Les difficultés ont commencé un peu avant la crise sanitaire due au Covid-19 et se sont aggravées avec elle. Les professionnels de ce secteur, mobilisés dans les périodes de confinement pour continuer les suivis et l’accueil dans les établissements, se sont sentis peu soutenus et reconnus par les pouvoirs publics. Confrontés à la stagnation de leurs salaires depuis plusieurs années, ils ont dû se battre pour obtenir les 183 euros net mensuels de la prime Ségur, accordée dès l’été 2020 aux personnels des hôpitaux et des Ehpad. « Mais elle ne suffit pas : les salaires restent peu attractifs, les sous-effectifs sont chroniques et la charge mentale est très forte », résume Emmanuel Panis, directeur général de l’Arass.
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« Il y a une précarisation et un délitement de certaines familles, des enfants qui ont des troubles plus tôt, plus fort, témoigne Iven Gastard. Pourtant, nous disposons de moins d’appuis extérieurs. Un jeune qui a tenté de se suicider réintègre notre établissement après deux heures aux urgences, car l’hôpital n’a plus les moyens de le garder plusieurs jours. » Directrice d’un autre établissement de l’association, à Rennes, Aude Boulbennec cite l’exemple d’un garçon de 9 ans qui a besoin d’être protégé et a d’importants troubles psychiques – on parle de « double vulnérabilité » : il a peu d’heures en hôpital de jour, peu d’heures à l’école faute d’accompagnant des élèves en situation de handicap, et n’aura pas de place en institut médico-éducatif avant deux ans. « Il est violent et a menacé ses éducateurs au couteau. Une éducatrice, pilier de l’équipe, me dit qu’elle ne va pas rester », explique-t-elle.
Manque de moyens
A Valenciennes (Nord), lundi 24 mars, une dizaine de chefs de service de la Sauvegarde du Nord, l’une des grosses associations départementales, terminent leur réunion hebdomadaire. Ils disent leur difficulté à recruter et à garder des éducateurs spécialisés, des diplômés bac + 3 qui débutent avec un salaire net mensuel de 1 670 euros, prime Ségur comprise, alors que l’aide sociale à l’enfance (un service départemental) peut payer jusqu’à 500 euros de plus, tout comme les établissements de la Belgique voisine.

Lors de la réunion des chefs de service de La Sauvegarde du Nord, à Valenciennes (Nord), le 24 mars 2025. AIMÉE THIRION POUR « LE MONDE »
Ils racontent combien leurs salariés souffrent du manque de moyens, ce qui favorise le turnover. Une responsable évoque une « perte de sens, quand un enfant a besoin d’être éloigné de sa famille pour être en sécurité, et qu’on ne lui trouve pas de place d’accueil ». Une autre relaie le sentiment d’un membre de son équipe d’avoir « participé à la maltraitance » d’un bébé de 18 mois : il a été accueilli quinze jours dans une première famille d’accueil, puis a passé une journée, « comme un paquet », dans un bureau de l’ASE, qui ne lui a trouvé une nouvelle famille que pour une semaine. Un collègue décrit le malaise de devoir de plus en plus fréquemment installer seuls dans des studios des mineurs d’à peine 16 ans, aux parcours chahutés.
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L’image du métier s’en trouve dégradée. D’autant que les médias mettent l’accent sur les dysfonctionnements, quand les professionnels rappellent combien de drames sont évités, combien de familles et d’enfants sont soutenus. « Avant, les gens trouvaient qu’on faisait un métier formidable. Maintenant, ils disent qu’on participe à la gabegie du système », remarque avec amertume Rémy M., éducateur de rue à Marseille et représentant du syndicat SUD-Santé-sociaux.
« Trop de responsabilités »
Les candidatures dans les formations de travailleurs sociaux s’en ressentent. Désormais accessibles sur la plate-forme d’admission postbac Parcoursup, elles attirent des profils plus jeunes, qui méconnaissent souvent ces métiers et leurs contraintes horaires. Un stage peut suffire à les faire renoncer, ou à préférer un secteur d’exercice moins exposé. « Ils sortent, à 20 ou 21 ans, de cursus que l’Etat a voulus généralistes. C’est dur d’arriver à cet âge dans un secteur aussi tendu et compliqué que la protection de l’enfance », les excuse Matthieu Thiebault, directeur du centre de formation Askoria, à Rennes.
Quand les jeunes diplômés persévèrent, ils se tournent plus volontiers que leurs prédécesseurs vers les CDD et vers l’intérim, qui a beaucoup progressé. « C’est mieux payé, cela évite de rester dans des services aux conditions de travail dégradées, décrypte Rémy M., et c’est moins de charge mentale. » Les services d’action éducative en milieu ouvert (AEMO), longtemps très valorisés, n’attirent plus autant. « J’aime ce poste hyper-varié, où j’aide les familles à éviter que leurs enfants soient placés. Mais des services ont été confrontés à des décès d’enfants, et beaucoup de jeunes professionnels considèrent que c’est trop de responsabilités », relève Marie Cassiez, 40 ans.
La qualité du travail pâtit de l’instabilité des équipes. « Quand trois, quatre, cinq référents se succèdent en AEMO, il est difficile de créer un lien de confiance avec la famille accompagnée », regrette la directrice adjointe du pôle protection de l’enfance de la Sauvegarde du Nord, Fabienne Lemaire. Dans les maisons d’enfants, « le turnover fait que les enfants ne savent plus qui sera là le soir, alors qu’ils ont besoin d’adultes sur lesquels s’appuyer ».

Marie Cassiez, 40 ans, travailleuse sociale, au siège social de La Sauvegarde du Nord, à Valenciennes (Nord), le 24 mars 2025. AIMÉE THIRION POUR « LE MONDE »
Outiller les équipes
Face à la pénurie, les associations se sont attelées à fidéliser leurs salariés et à en attirer de nouveaux. Et ce, sans pouvoir augmenter les salaires, puisque les pouvoirs publics, qui les missionnent, refusent de compenser des revalorisations. La Sauvegarde du Nord, à l’instar d’autres grosses associations, propose des titres-restaurant, des chèques-vacances, une prime de mobilité durable. Elle organise des temps de réflexion collectifs, des conférences, fait appel à des fondations et à des entreprises afin de financer des projets de créations de spectacles ou de jardins partagés.
Elle expérimente aussi des micro-structures d’accueil, dont les travailleurs sociaux se sont vu déléguer certaines missions par l’aide sociale à l’enfance. « On se sent moins submergés que dans les maisons d’enfants, on a plus de temps avec les jeunes et on accompagne aussi leurs parents », apprécie Rosaria Cavallaro, éducatrice spécialisée de 29 ans qui travaille à Interlude, une maison de ville en brique où vivent six enfants. Sa cheffe de service, Sara Aklil, a conçu le projet et les plannings avec l’équipe et n’a pas connu de départs : « Je fais attention à prévoir des temps de repos consécutifs, car avoir du temps chez soi, c’est le premier pas pour être bien au travail.

Sara Aklil, cheffe de service éducatif, dans la cuisine de la microstructure Interludes, à Marly (Nord), le 24 mars 2025. AIMÉE THIRION POUR « LE MONDE »
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Partout, l’accent est mis sur la formation et le tutorat, qui permettent à la fois d’outiller les équipes en place et de recruter des non-diplômés. A Traits d’union, petite association du Nord qui œuvre en territoire rural, « [ils] [ont] travaillé sur le dialogue social en interne, sur [leurs] valeurs, et [ils] communiqu[ent] beaucoup plus, retrace la directrice générale adjointe, Mélanie Delattre. Et cela produit des effets ».
Si les associations ont un rôle à jouer, elles sont tributaires des politiques publiques et des moyens qui leur sont affectés. Selon Matthieu Thiebault, du centre de formation Askoria, « il faut un plan Marshall en faveur de la formation des travailleurs sociaux, qui ne sont pas assez nombreux ; il faut augmenter leurs salaires, et il faut les aider à durer : si on formait plus les professionnels au contact des enfants à détecter les difficultés, on interviendrait avant qu’elles s’amplifient ».