« The great reset » : ce rapport de l’extrême droite européenne présenté à Trump pour démanteler l’UE
Article de Lina Sankari
L’Humanité
• 1 j •
« The great reset » : ce rapport de l’extrême droite européenne présenté à Trump pour démanteler l’UE
C’est un puzzle dont les pièces trouvent progressivement leur place. Après avoir conforté leur position au Parlement européen et à la Commission à l’issue des élections de juin dernier, les forces d’extrême droite européennes dévoilent peu à peu leur projet. Portés par le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, le groupe de réflexion polonais, proche du PiS, Ordo Iuris et le Mathias Corvinus Collegium, affidé au premier ministre Viktor Orbán, ont récemment produit un rapport de 40 pages qui illustre cette mise en ordre de marche.
Dans le sillage du discours du vice-président états-unien, J.D. Vance, le 14 février à Munich, qui livrait un avant-goût de la nouvelle doctrine de Washington pour l’Europe, le rapport s’inscrit dans un plan d’action large visant à accélérer la dérégulation et la désintégration au profit du nationalisme.
Les auteurs reprennent de long en large la critique d’un continent où la censure des médias sociaux – en réalité des enquêtes sur les algorithmes visant à promouvoir l’extrême droite – illustrerait le recul démocratique. De même que la protection du droit à l’avortement serait symptomatique de ces « menaces sur les libertés civiles ».
Un plan présenté à la Heritage Foundation, le think tank d’extrême droite le plus puissant du monde
On perçoit ici toute la cohérence avec la droite trumpiste, qui, sous couvert de dénoncer la bureaucratisation, le supposé gouvernement des juges « non élus » et la dilution des identités, entend renforcer l’autoritarisme. Partout, les mêmes obsessions.
À en croire ce texte, « l’imposition de ce qu’on appelle les ”valeurs européennes” et l’”européanisme culturel” (ressemble) étrangement aux concepts d’”homme soviétique” et de ”culture soviétique” ». Dans ce corpus, l’État de droit et l’égalité, pourtant sérieusement écornés par l’UE, ne sont que des « concepts banals et nébuleux » visant à forger « une nouvelle identité collective ».
La présentation de ce pensum, le 11 mars, aux conservateurs de la Heritage Foundation à Washington ne doit ainsi rien au hasard. Intitulé « La grande remise à zéro : restaurer la souveraineté des États membres dans l’Union européenne », le texte s’appuie sur une critique justifiée de la fuite en avant fédéraliste depuis le Covid et la guerre en Ukraine pour formuler des propositions de refonte qui ne servent aucunement le développement commun.
Au passage, le mémorandum ment éhontément sur l’origine prétendument « communiste » du fédéralisme, qui serait, selon les auteurs, contenu dans le Manifeste de Ventotene. Une critique déjà formulée le 19 mars par la présidente du Conseil des ministres italien, Giorgia Meloni, qui présente abusivement ce texte rédigé par des antifascistes incarcérés par Mussolini en 1941 comme socle de l’Union actuelle.

« Le manifeste n’a rien à voir avec l’Europe de Gasperi et de Spaak et encore moins avec ce ”marché commun” dont l’appellation et la vision marchande qu’il incarne sont aux antipodes de cette ”révolution européenne” que les confinés de Ventotene appelaient de leurs vœux », relève le réalisateur et journaliste spécialiste de l’Italie Hugues Le Paige sur son blog.
Changer l’UE en « communauté de nations »
Ainsi, Ordo Iuris et le Mathias Corvinus Collegium proposent-ils de changer le nom de l’Union pour revenir à une « communauté de nations » tout en modifiant radicalement les prérogatives des institutions. D’organe exécutif, la Commission deviendrait un secrétariat général inféodé au Conseil des ministres.
Le Parlement, seule instance élue par les citoyens, évoluerait en un simple cénacle consultatif, quand la Cour de justice, avec laquelle la Pologne et la Hongrie ont eu maille à partir pour leurs atteintes à l’État de droit, n’aurait plus aucun pouvoir.
Les auteurs suggèrent également une Union à la carte. Séduisante au premier abord, l’idée n’est pas tant celle d’une « Europe à géométrie choisie », formulée par le PCF, de coopération dans certains domaines exclusifs. Cette formule exige de la cohérence : « Si un pays veut que ses services publics soient mis à l’abri de la concurrence, ses entreprises publiques ne pourront pas conquérir des marchés dans d’autres pays », insiste Francis Wurtz, député honoraire du Parlement européen (PCF).
De même, si un État entend bénéficier de la solidarité financière, il ne peut s’émanciper d’autres formes de solidarité comme l’accueil des réfugiés. A contrario, dans le modèle proposé par les nationalistes, aucune réorientation radicale de la politique monétaire, aucune rupture avec les fondements capitalistes de l’Union européenne, dont ils entendent renforcer la loi du tous contre tous. Soit la loi de la jungle comme paradigme.
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