« Les ZFE n’ont rien d’humaniste » : à Montpellier, la fronde contre une écologie jugée bourgeoise
| Par Cécile Hautefeuille
Dans la métropole héraultaise, les automobilistes qui circulent avec des véhicules trop polluants ne seront pas verbalisés, un moratoire de deux ans ayant été voté par la collectivité. Les opposants aux zones à faibles émissions continuent de dénoncer une mesure qui pénalise les plus précaires.
Montpellier (Hérault).– La voiture de Clément, une Seat Ibiza, a quasiment vingt ans, elle roule bien et passe toujours au contrôle technique. Il comptait la donner à ses deux aînés, qui vont bientôt apprendre à conduire, mais envisage désormais de s’en séparer. Classé Crit’Air 3, le certificat qualité de l’air, le véhicule n’a officiellement plus le droit de circuler dans onze communes de la métropole de Montpellier, dont la capitale languedocienne.
Depuis le 1er janvier 2025, seules les voitures électriques ou celles avec une pastille Crit’Air 1 et 2 y sont autorisées. Les vingt autres communes seront concernées à partir de 2026. C’est la conséquence de la loi qui impose aux agglomérations de plus de 150 000 habitant·es d’instaurer des zones à faibles émissions (ZFE).
Si la métropole héraultaise a pris de l’avance sur le calendrier en interdisant les véhicules Crit’Air 3, le conseil communautaire a voté en février un moratoire sur la verbalisation jusqu’en 2027. Les opposant·es à la ZFE crient victoire quand la majorité socialiste jure n’avoir cédé à aucune pression, se disant de longue date contre toute forme de sanction pécuniaire.
Ce moratoire sur les amendes n’a toutefois pas fait taire la colère des anti-ZFE qui ont manifesté, dimanche 6 avril, à Montpellier. Environ trois cents personnes se sont réunies devant l’hôtel de la métropole. Clément y était, avec sa famille. Ils vivent à Pignan, un village à une dizaine de kilomètres de Montpellier dans lequel sa Seat ne sera en théorie plus admise l’année prochaine. « Si je voulais pousser la bêtise, il faudrait que j’aille la stationner à 1 kilomètre de Pignan, dans des villages hors de la métropole ! », raille-t-il.

Manifestations des anti-ZFE le 6 avril 2025 à Montpellier devant l’hôtel de la métropole. © Photo Cécile Hautefeuille / Mediapart
Ses deux fils étudient à Montpellier. L’un est au lycée Jules-Guesde, son établissement de secteur en attendant l’ouverture, en 2026, d’un nouveau lieu dans l’Ouest montpelliérain, censé désengorger en partie les axes routiers, très problématiques dans cette partie de la ville. L’aîné est à la fac et passe entre deux et trois heures dans les transports en commun pour rejoindre le campus. Quand il finit trop tard, il n’y a plus de bus et son père doit aller le chercher en voiture.
Même si aucune amende ne sera distribuée pendant deux ans, Clément ne voit pas d’autre choix que de revendre son véhicule « à quelqu’un du département, mais hors zone ZFE ». Une ineptie, juge Bérengère Dubus, Montpelliéraine engagée contre les zones à faibles émissions. « Les voitures qui ne sont plus éligibles vont partir ailleurs et on va juste aller polluer plus loin ! », s’agace l’ex-candidate aux législatives dans l’Hérault sous la bannière Nouvelle Énergie, le mouvement du maire de Cannes, David Lisnard.
Droite et extrême droite en force
Mère de quatre enfants et gérante d’une société de courtage, Bérengère Dubus dit penser aux familles nombreuses qui ne peuvent pas se passer de leur voiture, ni se payer un véhicule spacieux respectant les critères de qualité de l’air. « On nous parle du vélo, mais moi, je ne peux pas amener ma fille et ses six copines au camp scout avec la tente et tout le matériel dans un triporteur ! Je ne peux pas amener mon fils à ses matchs de foot à vélo ! Et quand on a quatre ou cinq enfants, on ne peut pas mettre tout le monde dans une Twingo ! »
Selon elle, les ZFE « n’ont rien d’humaniste » et représentent « une ségrégation financière »repoussant des métropoles celles et ceux qui n’ont pas les moyens de changer de voiture. « Nous, habitants de la ville-centre et petits bourgeois, on dit aux pauvres : “Vous ne rentrez pas” ? Moi, je ne veux pas que ma ville devienne une citadelle assiégée avec des gens qui peuvent vivre leur mobilité à l’intérieur, mais exclut les personnes âgées et les précaires. »
La « sélection par l’argent », c’est aussi ce que dénonce Laurent Jaoul, le maire de Saint-Brès dans la métropole de Montpellier. Ex-Les Républicains (LR) aujourd’hui sans étiquette, il mène la fronde anti-ZFE. « J’ai été le premier maire à m’y opposer il y a trois ans. Maintenant, on veut l’abroger partout en France. » L’édile se rendra à l’Assemblée nationale cette semaine pour « surveiller le vote des députés » et dans l’espoir de « voir tomber » la loi encadrant les zones à faibles émissions après l’adoption d’un amendement LR – le Rassemblement national (RN) avait déposé un texte identique – visant à supprimer les ZFE.
Au micro, devant les personnes rassemblées à Montpellier, Laurent Jaoul insiste sur la lutte « sans couleur politique » menée contre cette loi, mais force est de constater que la droite et l’extrême droite sont très représentées, suscitant la gêne de certain·es. « Je ne pensais pas que ce serait autant de droite… », souffle une manifestante après des « Frexit ! Frexit ! » lancés dans la foule.
Le mec dans la cambrousse qui doit aller à l’hosto, il fait comment avec sa Peugeot C15 qui a vingt-cinq piges ?
Jean-Marie, un motard présent au rassemblement
Robert Ménard, le maire de Béziers élu avec le soutien de l’extrême droite en 2014, a fait le déplacement avec sa femme Emmanuelle, ex-députée. Ils posent tout sourire près d’une banderole floquée d’un « Zones Familles Exclues »déployée par Le Syndicat de la famille, le nouveau nom de La Manif pour tous qui a structuré la lutte contre l’ouverture du mariage pour les personnes de même sexe, en 2012. « On défend la famille et la ZFE, c’est mauvais pour les familles ! », explique l’un de ses membres, interrogé sur la présence du mouvement au rassemblement.

Robert et Emmanuelle Ménard lors de la manifestation anti-ZFE à Montpellier je le 6 avril 2025. © Photo Cécile Hautefeuille / Mediapart
Invité à prendre la parole, Robert Ménard chauffe le public : « À chaque fois que je viens à Montpellier, c’est pour une merde ! », lance-t-il, à propos des zones à faibles émissions. « Je n’ai pas envie que mes gosses respirent un air de mauvaise qualité, mais je n’ai pas envie que ce soient les plus pauvres qu’on traite le plus mal ! », poursuit le maire de Béziers.
Assis bras croisés sur sa Harley-Davidson, Jean-Marie est légèrement en retrait. Il peste devant le rassemblement, trop peu fourni à son goût. Il espérait une foule imposante et plus de motards. Celui qui se dit « plutôt CNews que Mediapart » accepte de raconter ce qui l’irrite dans les ZFE. « J’ai deux filles qui gagnent 1 500 euros par mois. Elles ont deux voitures en super état, mais dans deux ans, elles ne pourront plus aller nulle part. Elles n’ont pas les moyens d’acheter une voiture plus propre, et moi, je n’ai pas les moyens de leur payer », explique-t-il.
Âgé de 71 ans, Jean-Marie habite au Grau-du-Roi, en petite Camargue, dans le Gard. Atteint d’un cancer, il vient régulièrement se soigner à Montpellier. Sa moto est Crit’Air 2, sa voiture, Crit’Air 3. « J’ai demandé à mon médecin : “Comment je vais faire si je ne peux plus rentrer avec mon véhicule ?” Il m’a répondu : “Tu feras comme tout le monde, tu vas appeler une ambulance et ça sera à la charge de la Sécu, donc de la société” », raconte le septuagénaire.
Il embraye : « Là, on parle de gens comme moi qui habitent pas trop loin de grands centres urbains, mais le mec dans la cambrousse, celui qui réside à Trifouillis-les-Oies et qui doit aller à l’hosto, il fait comment avec sa Peugeot C15 qui a vingt-cinq piges ? »
Campagne « populiste »
Jean-Marie concède se préoccuper « de la terre qu’on va laisser à nos enfants » et prend même ses responsabilités. « Moi, je suis d’une génération qui aime que ça fasse du bruit et que ça fume, sourit-il, en regardant sa moto. C’est des trucs de vieux cons et j’en fais partie. Cela étant dit, il ne faut pas une écologie punitive. Les mecs qui font de l’écologie, ils n’en ont rien à foutre, ils viennent des centres-villes. C’est des bobos qui prennent le tram. »
Ce genre de discours exaspère Julie Frêche, adjointe aux mobilités et aux transports à la métropole de Montpellier. Selon elle, les opposant·es aux ZFE ont orchestré « une campagne mensongère et populiste » et ne cessent « de réactiver les oppositions entre urbain et rural, périurbain et centre-ville alors qu’il y a un vrai sujet de santé publique ».

Environ 300 personnes se sont réunies devant l’hôtel de la métropole à Montpellier. © Photo Cécile Hautefeuille / Mediapart
« Je trouve que le problème est pris à l’envers,ajoute-t-elle. Le problème n’est pas de supprimer les ZFE, mais de donner les moyens aux ZFE de fonctionner. » Également élue à la mairiesocialiste de Montpellier, Julie Frêche dresse l’inventaire de toutes les mesures prises par la ville et la métropole en faveur de la mobilité. La gratuité des transports avec « + 38 % de fréquentation depuis », les 235 kilomètres de pistes cyclables « et la hausse d’un tiers de la pratique cyclable » ; la mise en service fin 2025 d’une cinquième ligne de tram, l’extension de la ligne 1 pour rallier la gare Montpellier-Sud-de-France, excentrée.
« Les ZFE Macron »
« On est la métropole qui, eu égard au nombre total de sa population, investit le plus sur les mobilités douces. On prend largement notre part et moi, j’interpelle l’État qui a diminué les aides à la conversion pour l’achat de véhicules moins polluants », conclut Julie Frêche.
Élue de l’opposition dans le groupe Montpellier union populaire écologique et sociale (Mupes), Alenka Doulain juge les mesures prises par la majorité insuffisantes et le discours « illisible, pas courageux et hypocrite ». Elle critique la façon dont les zones à faibles émissions, qu’elle appelle « les ZFE Macron », ont été pensées. « C’est le contre-exemple de la planification écologique, c’est fait à l’envers et c’est tout ce qu’il ne faut plus jamais faire ! »
Alenka Doulain a voté le moratoire sur la verbalisation, pointant l’absence d’alternatives pour « plein d’habitants de la métropole qui n’ont pas d’autre choix que de prendre leur voiture ». Clément, le père de famille de Pignan, en fait partie et aimerait que les pouvoirs publics arrêtent de « taper sur les gens » en s’occupant plutôt « des usines qui polluent, de l’aéroport de Montpellier ou des cheminées sans insert qui envoient des particules ».
Bérengère Dubus, elle, plaide pour « une préparation sur le long terme », car le « parc automobile le plus polluant va bien finir par mourir et se renouvellera ». Et tente une analogie avec les vêtements : « On sait tous que le coton est meilleur pour la peau que le synthétique, mais on ne va pas dire aux Français de jeter leursvêtements, tout de suite, et de tout racheter en coton ! On ne peut pas d’un coup tout stopper, tout jeter et tout recommencer. »