Le système de santé américain affaibli par des vagues de licenciements massifs
Le ministère de la santé américain et ses principales agences ont perdu 20 000 employés en quelques semaines. Voulues par Robert F. Kennedy Jr, ces coupes massives mettent en péril des missions critiques pour la population du pays.

Les avis de licenciement sont arrivés dès 5 heures du matin, mardi 1er avril, dans la boîte mail de milliers de fonctionnaires du ministère de la santé américain et des agences sanitaires qu’il supervise. Certains ont appris qu’ils avaient perdu leur emploi une fois arrivés sur leur lieu de travail, leur badge ayant été désactivé. Dans le cadre d’un plan de restructuration majeur qui touche l’ensemble des agences fédérales américaines, l’administration Trump a décidé de licencier d’un coup 10 000 personnes, y compris les principaux responsables et les scientifiques de haut niveau chargés de réglementer les aliments et les médicaments.
Au total, le plan du nouveau ministre de la santé américain, Robert F. Kennedy Jr, annoncé la semaine précédente, vise à réduire les effectifs de son département de 82 000 à 62 000 employés. Les personnes licenciées mardi rejoignent les 10 000 employés déjà renvoyés ou partis volontairement dans les jours précédents. Selon les médias américains, plusieurs hauts responsables de ces agences se sont en effet vu proposer une réaffectation dans des lieux isolés, au beau milieu de l’Alaska ou de l’Oklahoma – une manière de les pousser au départ.
Ces coupes massives et brutales touchent tous les services et agences de santé américains, comme la Food and Drug Administration (FDA), chargée de l’homologation de nouveaux médicaments, les Centres de prévention et de lutte contre les maladies (CDC), chargés de la réponse aux épidémies, ou encore les National Institutes of Health (NIH), chargés de la recherche médicale.
Vaste épidémie de rougeole
« Cela devrait avoir de profondes répercussions sur la santé des Américains, sur la qualité des soins de santé et sur le rythme des progrès de la recherche médicale », s’alarme Steven Woolf, directeur émérite du Center on Society and Health de l’université Virginia Commonwealth, qui se déclare « très inquiet ».
« Avant même que cela ne se produise, les Américains avaient une espérance de vie plus courte et une moins bonne santé que les Français et les habitants d’autres pays à revenu élevé », rappelle le professeur de médecine familiale et de santé des populations. L’espérance de vie à la naissance aux Etats-Unis a augmenté de 0,9 an par rapport à 2022 pour atteindre 78,4 ans en 2023, alors que dans les pays comparables, l’espérance de vie était de 82,5 ans, soit, en moyenne, 4,1 ans de plus qu’aux Etats-Unis. « Prétendant supprimer les “gaspillages” et promettant de “rendre à l’Amérique sa bonne santé”, ces politiques risquent fort de faire le contraire », alerte M. Woolf.
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Ces restructurations vont notamment affecter les soins pour les Américains à faibles revenus. Le moment choisi est on ne peut plus dangereux, alors que le pays doit gérer une vaste épidémie de rougeole ayant déjà fait deux morts, les premiers aux Etats-Unis depuis dix ans. Au moins 560 cas de rougeole ont été signalés à l’échelle nationale cette année, essentiellement dans les Etats du Texas et du Nouveau-Mexique. Selon les responsables de la santé du Texas, l’épidémie devrait persister pendant un an.
Coupes dans la recherche
Les licenciements surviennent après de très larges coupes budgétaires annoncées depuis février dans les différentes agences. Les NIH, qui financent des recherches dans le domaine de la santé pour lutter notamment contre le cancer, le diabète et la démence, se sont ainsi vus amputés de 16 milliards de dollars (14,5 milliards d’euros) en deux mois, selon le décompte d’une équipe de chercheurs américains.
L’administration Trump a également demandé à l’agence des CDC de réduire de 2,9 milliards de dollars ses dépenses en matière de contrats avant le 18 avril, selon des fonctionnaires fédéraux interrogés par le New York Times. Cela représente une baisse d’environ 35 % de ses dépenses servant notamment à employer du personnel pour la construction et la maintenance de systèmes de données et pour des projets de recherche spécifiques. Ces mêmes CDC ont perdu un cinquième de leurs employés cette semaine, essentiellement des scientifiques spécialisés dans la santé environnementale et l’asthme, les blessures, la prévention de la violence, le saturnisme, le tabagisme et le changement climatique.
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Une semaine plus tôt, l’administration Trump avait déjà brusquement mis fin aux subventions de l’agence à destination des Etats américains qui utilisaient cette enveloppe de 11,4 milliards de dollars pour suivre les maladies infectieuses et pour soutenir les services de santé mentale et le traitement des dépendances. Il a également été demandé à l’agence de supprimer les subventions accordées aux universités Columbia et de Pennsylvanie.
« Flot incessant de nouvelles dévastatrices »
« Des dizaines de milliers de chercheurs ont été licenciés aux NIH, dans les CDC et à la FDA afin de remplacer l’expertise par les opinions politiques, a témoigné mercredi David Paltiel, professeur en santé publique à la Yale School of Public Health, lors des journées scientifiques de l’ANRS-MIE, à Paris. Dans mon université, que j’aime de tout mon cœur, tous mes collègues ont peur, notre travail est surveillé, on n’a plus le droit de dire des mots comme “égalité des sexes”, “transgenre”… Certains se voient supprimer leurs bourses, les équipes sont diminuées, les dégâts seront parfois impossibles à corriger. »
La semaine précédente, l’administration Trump a également annulé le financement de dizaines d’études visant à développer de nouveaux vaccins et traitements contre le Covid-19, fondant leur décision sur le fait que l’épidémie de Covid-19 était finie, selon un document interne des NIH consulté par le New York Times. Mais une grande partie de ces programmes menaient des recherches sur des médicaments antiviraux permettant de lutter contre les agents pathogènes dits prioritaires, comme d’autres types de coronavirus, qui pourraient être à l’origine de futures pandémies.
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« Le flot incessant de nouvelles dévastatrices en matière de santé publique occulte une réalité plus vaste et négligée : nous entrons dans une période de risques accrus liés aux menaces infectieuses, a mis en garde sur X le médecin urgentiste et professeur à l’université Brown Craig Spencer. Lorsque des épidémies se déclareront, nous serons moins susceptibles de les détecter rapidement, elles s’étendront plus rapidement et lorsque nous tenterons de réagir, nous constaterons que nous avons réduit les équipes, le financement et les ressources essentielles dont nous avons besoin pour mettre en place une réponse efficace. Et nous le regretterons. »