Les substances chimiques s’avèrent particulièrement toxiques pour les tout-petits, dès la grossesse

Comment faire un nid sans chimie à son enfant ?

« Chaud devant ». Omniprésentes dans notre quotidien, les substances chimiques s’avèrent particulièrement toxiques pour les tout-petits, dès la grossesse. Des ateliers de santé environnementale sensibilisent les parents à ces sources de pollution et leur proposent des solutions pour protéger leur progéniture. 

Par Cécile Cazenave

Publié hier à 16h00 https://www.lemonde.fr/intimites/article/2025/04/04/comment-faire-un-nid-sans-chimie-a-son-enfant_6591115_6190330.html

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MARÍA MEDEM

Quand j’étais enceinte de mon premier enfant, il y a onze ans, mes copines m’ont apporté tout le matériel de puériculture imaginable dont elles n’avaient plus besoin : porte-bébé, lit à barreaux démontables, transat pliable… et une collection complète de biberons en verre. J’ai rangé ces derniers sur une étagère haute, incapable d’évaluer à l’avance si ces objets allaient m’être utiles ou non. De retour de la maternité, la submersion émotionnelle autant que domestique que représente l’arrivée d’un premier bébé m’a fait perdre tout sens critique ou écologique, au profit du seul sens pratique.

J’ai fait comme j’ai pu, essayé quatre sortes de biberons en plastique assortis d’autant de tétines différentes, selon les tâtonnements du jour, pour nourrir ma nouveau-née. Une décennie plus tard, les biberons en verre gisent toujours sur la même étagère. Je tombe parfois dessus et me dis que j’ai eu tout faux. Des couches industrielles pas bio aux biberons en plastique chauffés au micro-ondes, j’ai passé par pertes et profits le nombre de molécules chimiques qui allaient toucher ma fille, en plus de mon amour inconditionnel. En janvier, dans un article du New England Journal of Medicine, vingt chercheurs en santé publique ont « présenté un large éventail de preuves » établissant le lien entre l’augmentation des maladies infantiles telles que le cancer, la malformation des organes reproducteurs ou les troubles du développement neurologiques, et l’exposition des enfants aux produits chimiques de synthèse et plastiques, la plupart issus de combustibles fossiles. Le nid douillet que j’avais concocté à mon enfant était un nid pollué.

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C’est donc avec autant de culpabilité que d’émerveillement que je me suis rendue à la Cité des bébés, nichée dans la Cité des sciences, à Paris, un lieu de jeu destiné aux tout-petits, récemment créé avec une contrainte : zéro plastique pour zéro pollution chimique. « Cette règle nous a permis d’éliminer les perturbateurs endocriniens et les composés organiques volatils, mais il a fallu tout réinventer, car tout ce qui existe pour la petite enfance, du toboggan au tapis de jeu, en est plein », souligne Delphine Grinberg, muséographe et cocréatrice du lieu. La récupération et le recyclage ont donc été de mise. Ici, une forêt de cravates pour se glisser comme à travers des lianes. Là, une collection de cuillères en bois pour jouer. Plus loin, des bancs d’écolier, fixés à l’oblique, à escalader. Sur le sol en béton ciré, la reptation comme les gadins vont bon train.

« Le bébé, un cheval de Troie »

Des écriteaux proclament, à l’attention des adultes, pieds nus comme leur progéniture : « Partageons les tuyaux pour supprimer le plastique au contact des enfants ! » Ce que feraient bien volontiers les parents de Nayilani, 14 mois, présentement en train de se rouler sous une tente de paille tressée, qui sont venus de Poissy (Yvelines) pour découvrir ce lieu sans plastique. Clovis, 36 ans, son père, chauffeur de poids lourds, cuisine lui-même les repas et filtre l’eau du robinet au charbon ; il sait qu’il s’agit avant tout de « limiter la casse », puisqu’il y a « énormément de produits chimiques auxquels on ne peut pas échapper ».

Un peu plus loin, Simon et Danyu, 34 ans chacun, regardent Eugénie, 1 an pile, et s’interrogent sur ce qu’ils pourraient faire de plus, eux qui préparent déjà ses petits pots à base de légumes bio. « Si on lui donne de l’eau en bouteille, elle ingère du plastique ; si on lui donne de l’eau du robinet, elle ingère des PFAS. De toute façon, on n’a pas beaucoup de choix ! », se désolent-ils, en évoquant cette famille de produits chimiques de synthèse employés dans de nombreux produits de consommation pour leurs propriétés antiadhésives, déperlantes et antitaches, ignifuges, si résistants dans l’environnement qu’ils sont qualifiés de « polluants éternels ».

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Ces dilemmes cornéliens n’étonnent pas Delphine Grinberg. « Le bébé, c’est un cheval de Troie ! Il est rare que des parents veuillent nuire à leur enfant, or beaucoup le font sans le savoir, par le choix des couches ou des jouets. Quand on montre autre chose, ils sont très à l’écoute », assure-t-elle alors qu’elle vient de faire visiter ce lieu novateur à plusieurs dizaines de professionnels de la petite enfance, venus s’en inspirer pour créer eux-mêmes des safe places chimiques pour les tout petits enfants.

« Ordonnance verte »

Mais comment mettre son nez dans l’intimité des familles qui font bien ce qu’elles veulent, ou plutôt ce qu’elles peuvent ? La ville de Strasbourg, signataire depuis 2018 de la charte Villes et territoires sans perturbateurs endocriniens, portée par le Réseau Environnement Santé, qui a fait de la lutte contre ces substances chimiques son cheval de bataille, a décidé de passer par les femmes enceintes.

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Est ainsi délivrée une « ordonnance verte » à chaque femme enceinte qui se signale. Cette ordonnance comprend la distribution hebdomadaire d’un panier de fruits et légumes bio et deux ateliers de sensibilisation, l’un consacré à l’alimentation, l’autre aux perturbateurs endocriniens que l’on trouve dans tous les objets et produits de la vie quotidienne : traitements des textiles, des meubles, des sols, plastiques des contenants alimentaires, parfums et autres composants des produits cosmétiques et d’hygiène, pesticides… « Leur caractéristique est qu’ils ont plus d’impact en fonction du moment de la vie auquel on est y exposé, en particulier pendant la grossesse et jusqu’aux 2 ans de l’enfant, une période pendant laquelle il est particulièrement important de se protéger de ces polluants, qui peuvent interférer avec le développement hormonal », prévient Isabelle Delhon, biologique de formation. Elle fait partie des écoconseillers qui animent ces ateliers, à raison d’une quinzaine chaque mois, ayant formé un peu plus de 1 600 femmes en deux ans.

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Le point fort de l’atelier consiste en une sorte de « chasse aux perturbateurs endocriniens », en passant au crible toutes les situations domestiques et en identifiant d’autres options. « Le plus efficace en matière de changement de comportement, c’est d’agir petit à petit, en commençant par le plus facile », recommande Isabelle Delhon. C’est exactement ainsi que Blandine Beaufils, 32 ans, a procédé. En 2023, enceinte de quelques mois, cette Strasbourgeoise s’est dit qu’« un panier de fruits et légumes bio, ça ne se refuse pas », et qu’elle n’avait « rien à perdre à participer à l’atelier ». Elle se souvient de l’instant où elle a compris qu’il fallait retirer au plus vite son vernis à ongles, susceptible de contaminer son bébé à naître.

Avec son conjoint, ils ont ensuite passé un certain temps à étudier la composition des couches et n’hésitent désormais plus à traverser la frontière allemande, une fois par mois, pour aller faire le plein, car « la réglementation y est plus sévère que la nôtre », explique-t-elle. Surtout, Blandine estime que, deux ans plus tard, elle a acquis « d’autres réflexes », comme regarder les étiquettes, considérer que, « s’il y a un mot que vous ne connaissez pas dans la liste d’ingrédients, vous pouvez reposer directement en rayon », ne jamais chauffer du plastique et remplacer toutes ses poêles en PTFE (polytétrafluoroéthylène, plus connu sous son nom de marque déposé, Teflon), un antiadhésif qui a longtemps utilisé du PFOA, un PFAS interdit depuis 2020 en France.

« Tout compte »

L’expérience de Blandine Beaufils m’a convaincue, et j’ai décidé de retourner à la maternité Robert-Debré, dans le 19arrondissement de Paris, celle où mes deux enfants sont nés, pour participer à un atelier « nesting » (« faire son nid »), ouvert à tous, animé par deux cadres de l’hôpital formées par l’ONG internationale Women Engage for a Common Future. La branche française a formé, depuis 2008, plus de 900 professionnels de santé à cet atelier de santé environnementale.

Ce vendredi après-midi, à l’hôpital Robert-Debré, on trouve Carole, une pédiatre, Véronique, une directrice de crèche, plusieurs auxiliaires de puériculture, dont Sabrina, Angéline, une étudiante cadre, Mariana, une élève sage-femme et Victoire, une patiente de la maternité dont le terme approche. Sur les tables de la salle du personnel a été rassemblé tout un petit bazar : moules à gâteau, bouteilles de lessive, shampooings, biberons, couches, lingettes, une planche à découper, des hochets et une tétine. « Un polluant en moins, c’est une chance en plus de rester en bonne santé. Tout compte », note Séverine Baron, sage-femme coordinatrice et formatrice, en invitant à se concentrer sur les produits du quotidien, ceux pour lesquels on peut réduire immédiatement l’exposition de la famille.

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Chacune dessine schématiquement son domicile et essaye d’identifier quelle zone semble la plus polluée. Pour Angéline, c’est la cuisine, qu’elle vient de refaire et « qui sent le neuf »« C’est l’odeur des composés organiques volatils », lance Zohra Bouazza, cadre administrative de l’hôpital et formatrice. « D’ailleurs, moi, je me bats avec mes ados pour qu’ils ne portent pas leurs vêtements tout juste achetés », illustre Séverine Baron en évoquant les pesticides qui les imprègnent.

« Est-ce qu’il vaut mieux faire un gâteau soi-même avec un moule Tefal ou donner des goûters industriels aux enfants ? », finit par lâcher Carole. Au bout de deux heures, Véronique a décidé de supprimer l’eau de Javel de sa vie, Carole, de s’attaquer à sa batterie de cuisine. Victoire, elle, vient de comprendre qu’elle s’est trompée en achetant du savon liquide qui sent bon pour son futur nouveau-né. « Au supermarché, devant la multitude proposée dans les rayons, je me suis sentie seule et écrasée. Cet atelier me fait l’effet inverse, ça réorganise mes idées », se réjouit-elle. De retour à la maison, j’ai sorti la vieille poêle en fonte et parié devant mes enfants qu’on allait réussir les crêpes sans poêle antiadhésive. La première a terminé en charpie. La seconde a ressemblé à une crêpe. Et, d’un commun accord avec ma tribu, nous allons nous y tenir.

« Chaud devant ». Dans ce format, nous explorons les questions qui se posent aux parents dans un monde qui se réchauffe, et ouvrons des pistes de réflexion. Parlez-vous de climat avec vos enfants ? Avez-vous du mal à en parler ? Quelles difficultés le changement climatique vous pose-t-il dans votre rôle de parents ? Ce sujet crée-t-il des tensions, des conflits, des solidarités, des rapprochements dans votre famille ? Ecrivez-nous sur parentsetclimat@lemonde.fr. Vos questions et réflexions seront lues, et notre journaliste pourra vous recontacter pour des articles à venir.

Retrouvez tous les épisodes de la série « Chaud devant » ici

Cécile Cazenave

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Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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