Le directeur par intérim du secrétariat général à la planification écologique, Frédérik Jobert, dénonce les politiques de plantations massives menées par le gouvernement en subventionnant la perte de la biodiversité.

Sur la gestion de la forêt en France, les critiques sévères d’un haut responsable de la planification écologique : « L’Etat subventionne la perte de biodiversité »

Dans une note publiée par le cercle de réflexion Terra Nova, le directeur par intérim du secrétariat général à la planification écologique, Frédérik Jobert, dénonce les politiques de plantations massives menées par le gouvernement et la dépendance de la filière aux subventions. 

Par Perrine MouterdePublié le 02 avril 2025 à 06h00, modifié le 02 avril 2025 à 07h35 https://www.lemonde.fr/planete/article/2025/04/02/gestion-de-la-foret-en-france-les-critiques-severes-du-secretaire-general-adjoint-a-la-planification-ecologique_6589775_3244.html

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Un engin forestier lors d’une coupe rase dans une forêt du Limousin, sur le plateau de Millevaches, à Nedde (Haute-Vienne), le 5 juin 2024.
Un engin forestier lors d’une coupe rase dans une forêt du Limousin, sur le plateau de Millevaches, à Nedde (Haute-Vienne), le 5 juin 2024.  PASCAL LACHENAUD / AFP

Une politique de plantation massive aux « nombreux défauts », une « surdépendance » aux subventions qui « fausse » le modèle économique de la filière, ou encore une confiance « exagérée » dans le secteur du bois-énergie… Ces critiques, sévères, de la politique forestière en France ne sont pas le fait d’une association environnementale. Elles émanent, de manière plus inattendue, du secrétaire général adjoint à la planification écologique. Dans une note publiée mercredi 2 avril par le think tank Terra Nova, Frédérik Jobert, directeur par intérim de l’instance chargée de coordonner les politiques vertes de l’Etat après le départ d’Antoine Pellion, dénonce des « croyances » qui biaisent les politiques publiques et s’inquiète des « débats furieux » qui empêchent toute décision rationnelle.

S’il prend la parole en son nom propre sur le sujet des forêts, c’est parce qu’il estime que les recommandations du secrétariat général à la planification écologique (SGPE), rattaché au premier ministre, ne sont pas suffisamment suivies par le gouvernement. Il déplore notamment l’attitude du ministère de l’agriculture, qui était chargé de ce dossier jusqu’à ce qu’il passe aux mains du ministère de la transition écologique, début 2025. « Le débat s’est tellement radicalisé que nous n’arrivons pas, en réunions interministérielles, à construire des politiques publiques forestières servant l’intérêt général », affirme Frédérik Jobert.

Les enjeux concernant l’avenir de la forêt, qui joue un rôle-clé dans la préservation de la biodiversité et la lutte contre la crise climatique, sont pourtant majeurs. Très fragilisés par la montée des températures, les sécheresses et les maladies, les massifs se portent mal et captent de moins en moins de CO2. Dans ce contexte, le gouvernement a lancé, fin 2021, un grand plan de renouvellement forestier, doté de plus de 100 millions d’euros par an, avec deux priorités : financer les plantations d’arbres et subventionner le bois-énergie. Mais les modalités de ce soutien public montrent de plus en plus leurs limites et sont remises en cause par des ONG et des citoyens, alors que cette manne financière aiguise les intérêts.

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L’un des sujets les plus clivants est celui de la politique de plantations massives lancée par l’Etat afin de mettre en œuvre la promesse d’Emmanuel Macron, formulée en 2022, de planter un milliard d’arbres en dix ans. Depuis plusieurs années, des associations, et notamment l’ONG Canopée, accusent ce plan de favoriser les plantations après coupes rases (appelées « plantations en plein ») au détriment d’autres pratiques sylvicoles, telles que les plantations d’enrichissement ou la régénération naturelle.

Accusé de « mettre la forêt sous cloche »

Dans la note publiée par Terra Nova, Frédérik Jobert le confirme : aujourd’hui, les fonds publics financent en quasi-totalité (95 %) des plantations en plein. Si les coupes à blanc sont justifiées dans le cas de parcelles incendiées ou victimes de pathogènes, elles sont aussi pratiquées sur des peuplements dits « vulnérables » (sains mais considérés comme condamnés, à moyen ou long terme, par le réchauffement) ou « pauvres » (sains et souvent riches en biodiversité, mais jugés sans valeur économique), pour lesquels existent d’autres solutions plus vertueuses pour l’environnement. « En pratique, l’Etat subventionne ici la perte de biodiversité », écrit le directeur par intérim du SGPE.

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Face à ce constat, des critères d’attribution des financements ont commencé à être revus lors de la mise en place du programme France 2030, en 2023, sans changer totalement la donne. Frédérik Jobert regrette que des « arguments idéologiques » et des « éléments de langage » – être accusé de « mettre la forêt sous cloche » dès que l’on prône une diversification des types de sylviculture, par exemple – soient utilisés à la fois par les représentants de la filière et par l’Etat lui-même, empêchant de réels progrès.

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Fin 2024, le SGPE a ainsi fait le choix de recommander une baisse des financements destinés au renouvellement forestier. « Les discussions n’ont porté en 2024 que sur le choix de l’opérateur chargé de gérer le fonds de renouvellement – le ministère de l’agriculture refusant par trois fois l’arbitrage de Matignon –, sans que l’on puisse discuter de la façon d’améliorer le bilan du dispositif, explique Frédérik Jobert. Dans ces conditions, il était préférable, selon nous, de ne pas dépenser d’argent public plutôt que de financer de mauvais projets. »

Si les coupes rases ne sont « pas un épiphénomène », Frédérik Jobert estime, en revanche, que leur interdiction ou l’instauration d’un seuil maximal, réclamées par des ONG, ne sont pas la bonne solution pour limiter le phénomène, les situations variant profondément en fonction du contexte local. Lui propose deux pistes d’action : abaisser le seuil à partir duquel il devient obligatoire de demander une autorisation pour pratiquer une telle coupe, au risque d’engorger les services de l’Etat ; ou agir par le biais des subventions en aidant les propriétaires qui font le choix d’une sylviculture douce et non ceux qui pratiquent des coupes à blanc non indispensables. « [Aujourd’hui, les subventions] encouragent à effectuer des travaux lourds et coûteux, créent des effets d’aubaine, modifient l’intention des propriétaires, et enferment la sylviculture dans une dépendance à la subvention », insiste-t-il.

« Pas de gain politique à court terme »

La note s’intéresse ensuite au bois brûlé pour produire de l’énergie. S’il est bien une source renouvelable, puisqu’un arbre coupé peut repousser, et donc absorber le carbone émis, Frédérik Jobert appelle à ne pas surinterpréter ce caractère durable et à contrôler le développement du secteur en limitant son usage à des besoins prioritaires, tels que la décarbonation de l’industrie. « Lorsqu’une alternative existe (électricité, géothermie, solaire thermique, nucléaire), celle-ci devrait toujours être privilégiée », ajoute-t-il.

Autre « tabou » abordé dans la note, celui de la chasse, alors que la surabondance de gibier empêche toute régénération naturelle dans une grande partie des massifs. Le sujet est sensible à la fois pour les chasseurs et pour les organisations de défense de la nature. Frédérik Jobert appelle à mettre en place des comités des parties prenantes (gestionnaires forestiers, propriétaires, associations, chasseurs…) dans les territoires les plus problématiques, à renforcer les pouvoirs des préfets pour mettre en place des battues administratives, mais surtout, là encore, à « sortir des idéologies »« L’Etat ne prend pas le sujet à bras-le-corps car il n’y a pas de gain politique à tirer à court terme », déplore-t-il. Face à ces différents défis, il espère que le rattachement de la forêt au ministère de la transition écologique aidera à sortir de l’impasse.

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Perrine Mouterde

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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