Alimentation : le gouvernement fixe une feuille de route sans objectif sur la consommation de viande et sans mesure sur la publicité
La Stratégie nationale pour l’alimentation, la nutrition et le climat pose un diagnostic consensuel sur la nécessité de mettre en cohérence les politiques alimentaires, mais propose peu de mesures structurantes pour améliorer l’offre.
Par Mathilde GérardPublié hier à 20h31, modifié hier à 23h08 https://www.lemonde.fr/planete/article/2025/04/04/alimentation-le-gouvernement-fixe-une-feuille-de-route-sans-objectif-sur-la-consommation-de-viande-et-sans-mesure-sur-la-publicite_6591199_3244.html
Temps de Lecture 4 min.

Avec plus de vingt mois de retard sur le calendrier prévu par la loi, le gouvernement a rendu public, vendredi 4 avril, son projet de stratégie nationale pour l’alimentation, la nutrition et le climat (Snanc). Cette feuille de route, censée fixer le cap d’une alimentation durable, favorable à la santé, moins émettrice de gaz à effet de serre et protectrice de la biodiversité, était à l’origine une demande de la convention citoyenne pour le climat en 2020. L’alimentation se situe en effet au carrefour de multiples enjeux – sanitaires, environnementaux et climatiques et socio-économiques. Le principe de définir une stratégie cohérente pour répondre à tous ces défis et unifier les politiques publiques concernées avait été acté dans la loi climat et résilience de 2021, qui établissait que cette feuille de route soit publiée au 1er juillet 2023.
Le texte finalement mis en consultation a fait l’objet de nombreux allers-retours entre ministères. Il fixe de grands principes et quelques objectifs chiffrés. Certains étaient déjà connus et présentés dans d’autres plans, comme ceux de diminuer de 30 % par rapport à 2015 la prévalence du surpoids chez les enfants et adolescents, ou de réduire de moitié le gaspillage alimentaire pour la restauration collective et tous les autres secteurs. D’autres sont inédits, comme celui de viser, d’ici à 2030, 12 % de consommation de produits bio en valeur pour l’ensemble de la population, ou d’atteindre 80 % du territoire couvert par des projets alimentaires territoriaux – qui définissent des actions à l’échelle d’un territoire pour la restauration collective, le développement agricole ou la lutte contre la précarité alimentaire.
Mais le texte s’illustre surtout par ses manques : il ne fixe pas de cap chiffré à l’objectif de « limiter la consommation de viandes et de charcuterie, en particulier importées » et ne prévoit pas de mesure pour réduire l’exposition des enfants aux publicités pour des produits trop gras, sucrés ou salés. Ces deux points particulièrement sensibles ont nourri, ces derniers mois, les dissensions entre cabinets et requis l’arbitrage de Matignon, qui a tranché contre des contraintes supplémentaires.
« C’est un choix politique »
Sur la viande, les instances consultées pendant la concertation – le Conseil national de l’alimentation, le Haut Conseil pour la santé publique, ou encore le Haut Conseil pour le climat – préconisaient toutes un objectif de modération. L’élevage est un des plus gros facteurs d’émissions de gaz à effet de serre d’origine agricole, en raison des émissions de méthane et de la déforestation induite par l’alimentation du bétail. Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) souligne également les bénéfices à faire évoluer les régimes alimentaires et diminuer la surconsommation de viande dans les pays développés. Un tel objectif répond en outre à des enjeux de santé publique. Dans un autre document stratégique, la stratégie nationale bas carbone, figure bien un objectif de baisse des cheptels (− 12 % pour les bovins et − 10 % pour les porcins), mais il ne dit rien sur la consommation et l’évolution des régimes. Un angle mort alors qu’un tiers de la viande qui compose l’assiette des Français est importée.
Lire aussi (2024) | Article réservé à nos abonnés Alimentation : les premières pistes de la stratégie pour mieux manger en FranceLire plus tard
L’inscription d’un cap chiffré dans la Snanc a fait l’objet d’une forte opposition des interprofessions de la viande et de la charcuterie. « Aujourd’hui, la surconsommation de viande, cela veut dire des importations et des viandes vendues à prix très bas », constate Benoît Granier, responsable alimentation au sein du Réseau action climat (RAC). « L’opinion publique est de plus en plus sensible à l’objectif de manger moins de viande mais mieux. Ça ne paraît pas si difficile à défendre, mais c’est un choix politique de ne pas le faire », fait valoir M. Granier. Le RAC déplore, au côté de dizaines d’associations, que sans objectif chiffré, il sera impossible de suivre la mise en œuvre de cette politique.
Lire aussi | Article réservé à nos abonnés Des Français majoritairement favorables à l’objectif de manger moins de viande, mais de meilleure qualitéLire plus tard
Concernant l’encadrement de la publicité, la mesure figurait dans une version intermédiaire de la Snanc, datant de 2024, précisant que le ministère de la culture s’y opposait – notamment pour ne pas nuire aux recettes publicitaires des chaînes de télévision. Matignon a été sensible à cet argument en supprimant la mesure. Un rapport de trois inspections générales, non-rendu public, mais que Le Monde a pu se procurer, remis à l’hiver 2024 au gouvernement après six mois de travaux, suggérait pourtant de réduire les publicités commerciales destinées aux enfants pour les produits affichant un Nutri-Score D ou E. Pour le député du Rhône Boris Tavernier (Les Ecologistes), engagé pour la mise en œuvre du droit à l’alimentation, écarter une telle mesure est une « capitulation d’autant plus insensée que de nombreux autres pays adoptent des réglementations ambitieuses pour protéger les enfants de la malbouffe et de la pression publicitaire ».
Occasion manquée
Limiter la communication commerciale autour des aliments les moins sains figure en effet parmi les demandes récurrentes de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), qui déplore le marketing très offensif du secteur agroalimentaire à destination des enfants. Plusieurs pays ont pris récemment des mesures, dont le Royaume-Uni, où les publicités pour les aliments les plus gras, sucrés et salés seront interdites à la télévision et sur Internet sur une large plage horaire à partir d’octobre. Le pays a également régulé la présence de ces produits dans la grande distribution, les bannissant des têtes de gondole et des caisses de paiement.
Lire aussi | Article réservé à nos abonnés Pollution : une mission d’inspection propose d’interdire la publicité pour les produits les plus nocifsLire plus tard
Une semaine après la clôture à Paris du sommet international Nutrition for Growth, qui a réuni jusqu’au 28 mars toute la communauté internationale engagée pour la nutrition et la santé publique, la France était attendue au tournant pour présenter des mesures ambitieuses favorisant une alimentation plus saine. Lors de ce sommet, qui a réuni plus d’une centaine de délégations étrangères, a été martelée l’importance de lutter contre la sous-nutrition dans les pays vulnérables, mais aussi d’agir partout contre le surpoids et l’obésité avec des mesures fortes.
Beaucoup d’organisations déplorent une occasion manquée avec la Snanc, qui pose un diagnostic consensuel, mais propose peu de mesures structurantes pour améliorer l’offre alimentaire. La mise en ligne de cette feuille de route n’a été accompagnée d’aucune communication de la part du gouvernement, mais le ministère de la transition écologique a réagi dans la soirée aux critiques sur le peu d’objectifs chiffrés : « Le message ne concerne pas seulement les aspects quantitatifs, il porte aussi sur le qualitatif, a insisté le ministère. La Snanc ne fixe pas des injonctions pour les consommateurs, isolées de leur contexte, elle oriente les politiques publiques. »