Condamnation de Marine Le Pen : le « trouble » de Bayrou crée le trouble à l’Assemblée

Pauline Graulle et Youmni Kezzouf

Après ses propos remettant en cause la décision de justice contre le RN, le premier ministre s’est, une nouvelle fois, enfoncé dans des bribes d’explications incompréhensibles. Y compris au sein de ses propres troupes, on prend ses distances.

1 avril 2025 à 19h30

https://www.mediapart.fr/journal/politique/010425/condamnation-de-marine-le-pen-le-trouble-de-bayrou-cree-le-trouble-l-assemblee?utm_source=quotidienne-20250403-184858&utm_medium=email&utm_campaign=QUOTIDIENNE&utm_content=&utm_term=&xtor=EREC-83-[QUOTIDIENNE]-quotidienne-20250403-184858&M_BT=115359655566

Apeine 20 secondes de séance et les huées montaient déjà entre les murs de l’Assemblée nationale. Jean-Philippe Tanguy, député du Rassemblement national (RN), venait de prendre le micro pour dénoncer le « quarteron de procureurs et de juges [exerçant] la vendetta du système contre Marine Le Pen ». Les protestations sur l’ensemble des bancs – hors extrême droite – ont recouvert les paroles de l’élu, qui s’est mis à hurler : « Nous ne nous laisserons pas voler l’élection présidentielle, aucun député du RN ne laissera diffamer celle qui incarne l’espérance du peuple de France ! »

Au lendemain de la condamnation de Marine Le Pen et de plusieurs de ses lieutenants, jugés coupables d’avoir détourné 4,1 millions d’euros de fonds publics du Parlement européen, c’est pourtant moins l’extrême droite que le premier ministre lui-même qui s’est retrouvé sur le banc des accusés. En cause, ses commentaires sur la décision des juges. Lundi, l’entourage de François Bayrou indiquait que ce dernier avait été « troublé par l’énoncé du jugement ». Le même répétait son malaise, mardi matin, lors du petit-déjeuner du « socle commun » à Matignon, en glissant que « la France est le seul pays où on fait ça ».

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François Bayrou arrive à la séance de questions au gouvernement à l’Assemblée nationale, le 1er avril 2025.  © Photo Anne-Christine Poujoulat / AFP

Avant la séance de mardi après-midi, le porte-parole du groupe RN Thomas Ménagé expliquait déjà attendre « que le premier ministre s’exprime en dehors des salons et des réunions de groupe en disant précisément ce qu’il pense de l’exécution provisoire ». « On veut connaître la conception de la démocratie qu’a le gouvernement », a-t-il ajouté. « Le premier ministre peut répondre par des avancées législatives sur la question, voulait croire un autre député du groupe. Il a en tout cas l’air enclin à dire ce qu’il pense sur ce sujet. »

Pressé de questions mardi dans l’hémicycle, François Bayrou n’aura toutefois pas dissipé les ambiguïtés, se contentant de réponses aussi sinueuses qu’indigentes. À Boris Vallaud, président du groupe socialiste au Palais-Bourbon, qui demandait solennellement au premier ministre d’exprimer son « soutien inconditionnel » à la justice de son pays, l’intéressé s’est empêtré dans ses contradictions. 

« Le soutien que nous devons apporter aux magistrats dans l’exercice de leurs fonctions doit être un soutien inconditionnel… », a-t-il commencé, avant de souligner, sous les hochements de tête de Marine Le Pen que « le seul point de l’exécution provisoire fait que des décisions lourdes et graves ne sont pas susceptibles de recours ». Puis, le premier ministre a étrangement poursuivi mais « comme citoyen [sic] » pour tenter de développer une idée… qu’il n’a pu mener à son terme, face aux remous d’incompréhension sur les bancs à gauche de l’hémicycle. Une formule qui a également rendu « furieux » plusieurs députés de la majorité, selon l’un d’entre eux.

Relancé par l’écologiste Cyrielle Chatelain quelques minutes plus tard, le Béarnais n’a pas été beaucoup plus clair. « Les magistrats sont dans l’exercice de leur mission et il est légitime que nous leur apportions notre soutien. Après… », a-t-il commencé sous les « Nooooon ! » d’une gauche consternée que le soutien à la justice puisse s’accompagner d’un « après » signifiant « mais ». 

Une fois encore, François Bayrou, visiblement déstabilisé, s’est tourné vers les député·es insoumis·es, se raccrochant comme une bouée de sauvetage à leurs déclarations de la veille. Dans un communiqué, le parti de Jean-Luc Mélenchon avait participé aux critiques de la décision de justice en remettant en cause l’exécution provisoire de la peine d’inéligibilité de la présidente du RN.

Bayrou, lâché par les siens

Un premier ministre jetant le doute sur une décision alors même que l’extrême droite crie au complot et que la magistrate est elle-même personnellement mise en cause et menacée ? Y compris dans la coalition gouvernementale, les déclarations de François Bayrou ont créé le malaise. 

Toute la journée, les critiques se sont multipliées sur ses propos. Porte-parole du groupe MoDem à l’Assemblée, Perrine Goulet s’est publiquement inscrite en faux : « Nous ne sommes pas troublés, on est en phase avec ce qu’ont dit les juges », a-t-elle assumé devant la presse. Au micro de TF1, Erwan Balanant, député MoDem, a lui aussi pris ses distances : « Déjà, la France n’est pas le seul pays à avoir des peines d’inéligibilité […]. Il se dit troublé, moi je ne suis pas troublé, non. »

Dans le reste de la coalition gouvernementale, les propos de l’élu de Pau n’ont pas trouvé davantage de soutien, au contraire. Lors de leur réunion de groupe, mardi matin, les député·es macronistes ont ainsi applaudi le député Pieyre-Alexandre Anglade lorsque celui-ci a pris la parole pour dire qu’il « n’imaginai[t] pas que le premier ministre ne soit pas pour la séparation des pouvoirs »« La conférence de presse du RN ce matin a été d’une violence inadmissible contre les juges. Quand on est le premier ministre, on ne peut pas emprunter une pente aussi glissante », ajoute-t-il auprès de Mediapart.

D’autres voix se sont élevées en ce sens. « Darmanin et Bayrou ne sont pas très à l’aise avec la question de l’exécution provisoire. Moi, en tout cas, je ne veux pas tomber dans le piège tendu par le RN de ne parler que de l’inéligibilité et non de la culpabilité de Marine Le Pen », souligne par exemple le député macroniste Pierre Cazeneuve. Interrogée par Mediapart, pour savoir si elle estimait que les propos de François Bayrou étaient exagérés, Yaël Braun-Pivet, présidente de l’Assemblée nationale, a répondu par un silence éloquent.

Même critique en creux du côté des soutiens d’Édouard Philippe. « Il est assez compliqué de contester une loi votée en son temps. À mon niveau et au niveau du groupe, nous sommes pour la stabilité de l’État de droit : la décision est conforme aux textes en vigueur », a rappelé Paul Christophe, président du groupe Horizons.

M. Bayrou a besoin du soutien du RN et de ses amis à l’Assemblée nationale pour pouvoir maintenir son gouvernement.

Mathilde Panot, députée La France insoumise

Sur le fond, les explications méandreuses de François Bayrou révèlent son embarras face à une situation qui lui est en réalité familière. Relaxé en première instance dans l’affaire des assistants parlementaires du MoDem – son parti et cinq de ses eurodéputés ont été condamnés pour détournement de fonds public –, il attend lui-même son procès en appel. Le parquet avait requis contre lui trente mois de prison avec sursis et trois ans d’inéligibilité avec sursis. 

Par ailleurs, le premier ministre, bien décidé à rester le plus longtemps possible à Matignon, compte sur la bienveillance du RN, qui peut à tout instant actionner le bouton de la censure. « M. Bayrou a besoin du soutien du RN et de ses amis à l’Assemblée nationale pour pouvoir maintenir son gouvernement », a ainsi noté l’Insoumise Mathilde Panot.

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Devant les journalistes, les cadres du parti lepéniste ont repris les éléments de langage distillés par Marine Le Pen en réunion de groupe. « Le système a sorti la bombe nucléaire, parce que nous sommes sur le point de gagner les élections », a-t-elle lancé, avant de prévenir, sous les applaudissements : « Ils nous ont volé les législatives par des manœuvres scandaleuses. Que les choses soient très claires : on ne laissera pas les Français se faire voler l’élection présidentielle. » De quoi mettre en pâmoison ses lieutenants, dont l’un d’eux disait à Mediapart son admiration : « Ce qui est étonnant, c’est que c’est elle qui nous remonte le moral, alors que ça devrait être l’inverse. Elle est vraiment impressionnante. »

Allié serviable de Marine Le Pen, Éric Ciotti a lui aussi pris le micro, pour interpeller François Bayrou et se demander, le plus sérieusement du monde, si la France était encore une démocratie, convoquant les précédents de la condamnation de François Fillon et de l’arrêt de la chaîne C8. 

« Le gouvernement des juges s’installe contre le peuple souverain », a-t-il tonné, avant d’annoncer une proposition de loi de son groupe pour « supprimer l’exécution provisoire » pour les peines d’inéligibilité (et seulement celles-ci). Dans les couloirs de l’Assemblée, un cadre du groupe confiait son espoir de voir le gouvernement émettre un avis de sagesse sur le texte à venir.

Pauline Graulle et Youmni Kezzouf

Impunité des politiques : François Bayrou en premier de la caste

Après le jugement condamnant Marine Le Pen, une grande partie de la classe politique française s’offusque du fait que des juges puissent rendre inéligible un élu. François Bayrou, ancien chantre de la moralisation de la vie publique, est aujourd’hui le principal avocat des privilèges de sa classe.

Michaël Hajdenberg et Antton Rouget

1 avril 2025 à 19h30 https://www.mediapart.fr/journal/france/010425/impunite-des-politiques-francois-bayrou-en-premier-de-la-caste?utm_source=quotidienne-20250403-184858&utm_medium=email&utm_campaign=QUOTIDIENNE&utm_content=&utm_term=&xtor=EREC-83-[QUOTIDIENNE]-quotidienne-20250403-184858&M_BT=115359655566

La justice a rarement empêché les responsables politiques de dormir et les citoyens et citoyennes le sentent bien. « De toute façon, ils ne seront jamais condamnés » « Ça ne sera pas jugé avant des années » « Ils retombent toujours sur leurs pieds » ; « Ils seront trop vieux pour aller en prison » : voilà ce qu’on entend à longueur d’année quand on évoque les « affaires » qui touchent les responsables politiques.

Depuis quelques années, une seule chose semble en réalité faire peur à des dirigeants qui paraissent s’accommoder sans trop ciller des peines de prison avec aménagement de peine, comme des amendes qui leur tombent dessus : l’inéligibilité. Le fait de perdre leur mandat, la position sociale et les privilèges qui vont avec. 

Pire : les juges prononcent à présent des peines d’inéligibilité immédiate. C’est ce qu’on appelle dans le jargon judiciaire « l’exécution provisoire ». Dès le jugement en première instance, et avant même le recours en appel, les élus doivent quitter leur mandat (pour les élus locaux) ou renoncer à en briguer un nouveau (pour les parlementaires).

C’est exactement ce qui est tombé lundi sur Marine Le Pen, et, de Jean-Luc Mélenchon à Éric Zemmour, la classe politique française ne s’en remet pas. Il n’est plus possible de miser sur l’engorgement de la justice, sur des demandes d’actes supplémentaires et autres recours, ou sur des demandes de nullité, dans le but de faire traîner des années et des années. Dorénavant, la sanction peut tomber vite.

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François Bayrou à l’hôtel de Matignon à Paris, lors de la visite du couple royal danois, le 1er avril 2025. © Photo Stéphane de Sakutin / AFP

Enfin, vite : tout est relatif. Le procès de Nicolas Sarkozy dans l’affaire libyenne se tient quatorze ans après nos premières révélations et dix ans après le début de l’enquête judiciaire. Le procès des assistants du RN, que Marine Le Pen a longtemps voulu esquiver, s’est déroulé onze ans après que nous avons révélé l’affaire et neuf ans après le début de l’information judiciaire. 

Mais pour les politiques, c’est encore trop rapide. Depuis vingt-quatre heures, ils sont nombreux à vouloir faire marche arrière et souhaitent revenir sur une loi votée en 2016, dans la foulée du séisme provoqué par l’affaire Cahuzac. À l’époque, pour répondre à une forte demande populaire en faveur de plus d’exemplarité, les parlementaires ont décidé d’introduire dans le Code pénal une peine d’inéligibilité obligatoire pour les atteintes à la probité.

Abolition des privilèges

Le champ de cette peine d’inéligibilité a même été élargi moins d’un an plus tard à d’autres infractions, tout au début du premier quinquennat d’Emmanuel Macron. La disposition avait été défendue par son ministre de la justice de l’époque, François Bayrou, au moment du dépôt du projet de loi « rétablissant la confiance dans l’action publique », au nom de la nécessité de « renforcer l’exigence de probité des élus ».

Le centriste voyait alors en ce projet l’aboutissement d’une carrière bâtie sur l’exemplarité en politique. Une carrière où il s’est attaqué à « l’immunité présidentielle » lors des quinquennats Chirac et Sarkozy, où il a réclamé la suppression de la Cour de justice (tribunal spécial composé de politiques pour juger les ministres dans l’exercice de leurs fonctions), où il a lancé un projet de consultation citoyenne sur la « moralisation de la vie publique » lors de la campagne 2012. « Seul le référendum pourra opposer la volonté des Français à la mauvaise volonté des partis politiques dominants », disait-il à l’époque.

L’année suivante, pendant les débats post-affaire Cahuzac, François Bayrou n’était pas présent dans l’hémicycle – pour cause de sévère défaite du MoDem aux législatives de 2012. Mais le leader centriste lança immédiatement une pétition et un site internet (www.moralisation.fr, désormais consacré au jardinage) pour exiger du président socialiste François Hollande « une nouvelle nuit du 4 août [1789] pour abolir un certain nombre des privilèges parmi les plus exorbitants du droit ».

Une décennie plus tard, aux côtés d’un Éric Ciotti (lui aussi visé par une enquête pour détournement de fonds publics) qui veut déposer une proposition de loi pour supprimer l’exécution provisoire pour les peines d’inéligibilité, il est grandement symbolique de voir le même François Bayrou parmi les personnalités les plus enclines à revenir sur l’une des rares avancées législatives qui fait aujourd’hui trembler la délinquance en col blanc.

Devenu chef d’un gouvernement menacé chaque jour de censure par l’extrême droite, François Bayrou est aussi dans un conflit d’intérêts patent quand il s’exprime sur le sujet, étant lui-même sous le coup d’un procès en appel dans lequel il risque une condamnation, également dans une affaire d’assistants. Le dossier est certes moins grave par son ampleur et sa durée que celui du Front national devenu Rassemblement national, mais comparable sinon en tous points. 

Tenir la justice à distance

Le parti qu’il a fondé et qu’il dirige encore aujourd’hui, le MoDem, a d’ailleurs été condamné en première instance (en février 2024) à une amende de 350 000 euros, dont 300 000 ferme, tandis que plusieurs proches du premier ministre ont écopé de peines d’inéligibilité avec sursis. Lors de son procès, au cours duquel l’élu centriste s’était dégagé de toute responsabilité dans la gestion opérationnelle de son parti, François Bayrou avait défendu le principe d’une libre organisation des partis politiques, à l’écart du regard de la justice.

Comme Marine Le Pen, il voudrait ainsi que les parlementaires ne soient plus à la merci des juges au nom d’une « séparation des pouvoirs » vidée de son sens. Ce principe fondateur du droit dit en effet précisément l’inverse : pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que le pouvoir (judiciaire) puisse arrêter le pouvoir (politique). « La défense revendique une impunité totale et absolue […] dans le cadre de ses activités politiques », s’est estomaqué lundi 31 mars le tribunal de Paris dans son jugement, en réponse à cet argument avancé par la défense de Marine Le Pen.

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1 avril 2025

En France, le président de la République dispose déjà d’une immunité : il est considéré pénalement irresponsable pour tous les actes qu’il accomplit en cette qualité. Si l’on en croit leurs déclarations, François Bayrou et Marine Le Pen aimeraient donc étendre cette philosophie aux parlementaires. 

Un an plus tôt, préparant le terrain à une éventuelle condamnation du MoDem dans l’affaire des assistants, François Bayrou était monté au créneau pour défendre le maire Les Républicains (LR) de Toulon Hubert Falco, déjà dans une affaire de détournements de fonds publics. Interrogé sur la peine d’inéligibilité prononcée contre l’élu varois, obligé de démissionner de ses mandats du fait de l’exécution provisoire de sa condamnation, François Bayrou avait immédiatement tenu à relativiser ce détournement de fonds publics : « Ce n’est pas un crime contre l’humanité ! »

Déjà, il estimait nécessaire « qu’il y ait une proportionnalité entre la peine et la faute » et que le jugement ayant condamné Hubert Falco revenait à la « la mort civile »,ce qui serait « terrible ». Mais n’est-ce pas moins « terrible » que d’avoir pour seule boussole politique sa propre survie ?

Michaël Hajdenberg et Antton Rouget

Le Pen, Sarkozy : il n’y a pas de « République des juges », mais des juges de la République

Le jugement Le Pen et les réquisitions du procès Sarkozy-Kadhafi ont en commun d’avoir libéré en quelques jours la parole déchaînée d’un populisme contre l’État de droit. En creux pointe un profond désir du retour des privilèges et de la fin de l’égalité devant la loi.

Fabrice Arfi

1 avril 2025 à 07h24 https://www.mediapart.fr/journal/france/010425/le-pen-sarkozy-il-n-y-pas-de-republique-des-juges-mais-des-juges-de-la-republique?utm_source=ABO&utm_medium=email&utm_campaign=Mailing_20250403_Juges_Republique&utm_content=&utm_term=&xtor=EREC-1084-[ABO]&M_BT=115359655566

EnEn France, le problème du narcotrafic, des cambriolages, du terrorisme, des violences physiques, ce sont les trafiquants de drogue, les cambrioleurs, les terroristes, les agresseurs… Mais pour les affaires d’atteintes à la probité, le problème, c’est la justice. Plus précisément celles et ceux qui la rendent au nom du peuple français, les magistrat·es. À en croire de très nombreux commentaires politiques et médiatiques depuis la condamnation pour détournements de fonds publics de Marine Le Pen, les juges seraient ainsi devenu·es des agent·es de déstabilisation démocratique.

Il s’agit d’une folie, qui cache un dessein politique profondément malsain et dangereux : un désir de retour des privilèges, qui avaient été abolis dans la nuit du 4 août 1789. Le meilleur baromètre de cette pathologie nationale est paradoxalement à trouver en dehors de nos frontières. Le prononcé du jugement du tribunal de Paris même pas encore terminé, le Kremlin de Vladimir Poutine, grand défenseur des libertés comme chacun·e le sait, faisait en effet savoir qu’il s’inquiétait d’une « violation des normes démocratiques en France » (défense de rire), quand l’autocrate hongrois, Viktor Orbán, postait sur le réseau social X un tendre « Je suis Marine » (défense de rire bis).

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Nicolas Sarkozy et Marine Le Pen au tribunal de Paris lors de leurs procès respectifs en 2025.  © Photos Hugo Mathy / AFP et Alexis Jumeau / Abaca

Il va falloir s’y habituer tant la tendance est lourde. La France vit désormais, à l’intérieur de ses frontières, au rythme d’une internationale populiste, dont l’État de droit est une cible prioritaire, qui a déjà fait des ravages à l’extérieur : Trump aux États-Unis, Berlusconi en Italie, Bolsonaro au Brésil, Nétanyahou en Israël.

La France n’est évidemment pas immunisée. Ce qui est en train de se passer avec le jugement Le Pen, comme avec les réquisitions du Parquet national financier (PNF) la semaine dernière dans l’affaire Sarkozy-Kadhafi, est un test de résilience démocratique pour le pays. Rien de moins.

Mais le moment est orwellien. D’Éric Ciotti à Jean-Luc Mélenchon, en passant par le chef du gouvernement, François Bayrou, un cartel de l’impunité s’ébroue en « on » ou en « off » pour dire qu’un tribunal qui applique… la loi causerait un trouble à l’ordre démocratique. On en est là et il faut vraiment se frotter les yeux pour le croire. Qui vote la loi ? Pas les magistrat·es, mais la classe politique. D’où les élu·es tiennent-ils leur légitimité ? Du vote populaire. Celui-là même qui est agité par les procureurs politiques de la justice financière pour affirmer que lui seul doit sanctionner les dérives des élu·es.

Le réel et son double 

Réalise-t-on l’extravagance – et la fausseté – d’une telle position et ce qu’elle implique ? En France, tout le monde est susceptible, s’il est reconnu coupable d’un délit, d’être interdit d’exercer son métier dès le jugement de première instance (ce qu’on appelle en droit une « exécution provisoire ») : un entrepreneur pour fraude à la TVA, un patron pour travail dissimulé, un kinésithérapeute pour agressions sexuelles, un anesthésiste pour vol de médicaments, un surveillant pénitentiaire pour violences, un huissier pour détournement de fonds, etc.

Mais les élu·es devraient, elles et eux, être par nature exclu·es du champ d’application de la loi, comme l’ont plaidé les avocats de Marine Le Pen durant le procès ? « La proposition de la défense de laisser le peuple souverain décider d’une hypothétique sanction dans les urnes revient à revendiquer un privilège ou une immunité qui découlerait du statut d’élu ou de candidat, en violation du principe d’égalité devant la loi », a expliqué en réponse la présidente du tribunal, Bénédicte de Perthuis, en rendant le jugement qui a condamné Marine Le Pen à quatre ans de prison (dont deux ferme) et cinq ans d’inéligibilité à effet immédiat. 

La magistrate a fait œuvre de pédagogie en détaillant pendant près de trois heures les motivations de son jugement. Elle a d’abord mis en avant « la gravité des faits, leur caractère systématique, leur durée sur douze ans, et la qualité d’élus ». De fait, on parle d’un système organisé de détournements par le parti de Marine Le Pen de plus de 4 millions d’euros d’argent public, siphonnés des caisses du Parlement européen pour rémunérer des emplois fictifs du Rassemblement national. Mais il est vrai que la focalisation du débat sur l’exécution provisoire de la peine en ferait presque oublier le cœur de l’affaire.

La faute à qui : à la justice qui applique une disposition légale ou aux prévenus qui ont commis un délit ?

Surtout, la présidente du tribunal a invoqué un risque de récidive évident au regard de l’attitude des prévenus durant l’enquête mais aussi à l’audience, au premier rang desquels Marine Le Pen, qui se sont retrouvés à nier des évidences élémentaires et à dénigrer l’autorité judiciaire, après en avoir fait de même avec la police. Ce qui ne manque pas de sel, soit dit en passant, venant d’un courant politique qui n’a que l’ordre à la bouche… Pire : Marine Le Pen n’était-elle pas celle qui, en 2013, dans la foulée de l’affaire Cahuzac, réclamait l’inéligibilité à vie à l’égard d’élus condamnés pour des atteintes à la probité, notamment le détournement de fonds publics ?

Le risque de trouble à l’ordre public étant patent, venant de personnes qui ne semblent pas avoir saisi la gravité des actes commis, le tribunal a donc estimé qu’une exécution provisoire était indispensable, sans méconnaître les conséquences sur la vie publique de celle-ci. Mais la faute à qui : à la justice qui applique une disposition légale ou aux prévenus qui ont commis un délit ?

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Scène cocasse : la personne qui a involontairement donné le plus raison à la présidente Bénédicte de Perthuis est… Marine Le Pen, qui a cru pouvoir quitter le tribunal avant même la fin du prononcé du jugement, ayant compris qu’elle ne couperait pas à une condamnation assortie d’une inéligibilité immédiate. Classe.

Au fond, qu’une partie d’un monde politique qui a plus le souci de ses privilèges que de l’intérêt général réagisse ainsi, c’était (malheureusement) prévisible. Ce qui l’est moins – encore que –, c’est la faillite médiatique qui entoure depuis si longtemps en France la chronique des affaires. Celles-ci ne sont pratiquement jamais vues comme le fruit d’une délinquance qui ravage les fondements d’une société organisée, mais comme un jeu de balltrap entre des Torquemada judiciaires et des politiques victimes d’une prétendue « République des juges ».

Dans le genre, les réquisitions du PNF dans l’affaire Sarkozy-Kadhafi, au terme desquelles le ministère public a réclamé sept ans de prison ferme contre l’ancien président, ont donné lieu à une chorégraphie affligeante sur les plateaux de télévision.

Le summum a été atteint par la chaîne LCI qui, au lendemain du réquisitoire, a organisé une discussion sur le thème « Les juges font-ils de la politique ? », avec, pour en débattre, le fils du principal prévenu, Louis Sarkozy, qui se trouve être en plus le filleul du propriétaire de la chaîne, Martin Bouygues.

La réalité n’a aucune importance. Il n’y a que la perception qui compte.

Confidence d’un proche de Nicolas Sarkozy à l’écrivaine Yasmina Reza, en 2007

Dans l’affaire Sarkozy-Kadhafi, comme hier avec l’affaire Le Pen, l’argument d’un dossier « vide » et « sans preuve » a été répété ad nauseam par des éditorialistes politiques qui n’ont pas mis un orteil au procès, mais n’ont pas de problème à venir donner des leçons de maintien pour dire ce qu’il faut penser du travail des procureur·es.

Personne ne peut dire ce que décidera (probablement après l’été) le tribunal dans l’affaire Sarkozy-Kadhafi, mais quiconque a assisté au procès sait que le dossier est tout sauf vide. Il suffit pour s’en convaincre de lire les comptes rendus du réquisitoiredu PNF, réalisés par des journalistes qui ont assisté à toutes les audiences.

Commençons par un journal que l’on peut difficilement taxer d’anti-sarkozysme primaire, Le Figaro. Il a estimé que « l’argumentation du parquet a été, dans l’ensemble, dévastatrice », ajoutant : « Dopés par la médiocre crédibilité d’une grande partie des déclarations des prévenus, les trois procureurs ont bâti une accusation redoutable. »

Le Monde a pour sa part qualifié la « démonstration » du parquet de « lourde, charpentée, minutieuse »Le Nouvel Obs a évoqué « trois journées de réquisitions implacables » quand son concurrent Marianne titrait sur « un réquisitoire accablant ».

Page 44 de son livre L’Aube le soir ou la nuit (Flammarion), chronique de l’élection présidentielle de 2007, l’écrivaine Yasmina Reza avait relaté cette confidence de Laurent Solly, alors directeur adjoint de la campagne du futur président de la République : « Quelques jours plus tard, le même Laurent me dira, la réalité n’a aucune importance. Il n’y a que la perception qui compte. » 

Nous y sommes. 

Fabrice Arfi

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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