L’agitation de la «menace russe» crée à la hâte une unité de façade sans contrarier les forces centrifuges que subit une Union européenne hypertrophiée

> Avril 2025, pages 12 et 13, en kiosques

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Dossier : Le piège du grand réarmement 

Une défense commune, vraiment?par Anne-Cécile Robert

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Serhii Hrekh. – « Insulation » (Isolement), 2023© Serhii Hrekh – ferosone.artfond.me

Beaucoup de fantasmes prévalent dans les débats sur une défense intégrée, en particulier celui d’une Europe unie ripostant aux menaces géopolitiques. Sauf que l’Union européenne ne joue pas le premier rôle. Alors que le Royaume-Uni l’a quittée en 2020, le premier grand sommet consécutif au rapprochement américano-russe se tient à Londres le 2 mars. Aux côtés de onze États membres, sur vingt-sept, trois autres pays tiers participent à la réunion de Lancaster House — la Norvège, le Canada et la Turquie, membre de l’Alliance atlantique confinée depuis quarante ans dans l’antichambre de l’adhésion. Le 11 mars, les discussions d’un éventuel plan de paix, organisées à Paris, réunissent quant à elles trente-sept chefs d’état-major du Vieux Continent et du Canada ainsi que de l’Australie, intéressée par un rôle d’interposition.

L’Union européenne ne réapparaît en tant que telle qu’au moment de parler gros sous : les 800 milliards d’euros annoncés par la Commission le 10 mars doivent financer les industries nationales des Vingt-Sept. Le fameux couperet des 3% de déficit public, rapporté au produit intérieur brut (PIB), pourrait même sauter au bénéfice des marchands de canons selon le Livre blanc sur la défense présenté le 19 mars par Mme Ursula von der Leyen. L’objectif — pertinent — de réduire la dépendance aux technologies américaines paraît d’autant plus difficile à atteindre que la coopération dans ce secteur est jalonnée de quelques réussites mais surtout d’échecs retentissants, y compris entre Paris et Berlin. La manne en question prolonge un effort entamé en 2004 avec la création de l’Agence européenne de défense (AED), poursuivi avec le lancement de la Coopération structurée permanente en 2017, le Fonds européen de défense (FED) en 2021 et, en 2022, l’élargissement de la — depuis lors mal nommée — Facilité européenne pour la paix (FEP) à l’exportation d’armes létales à des pays en guerre, afin d’aider l’effort de guerre ukrainien.

La Commission n’a aucune compétence en matière de politique de sécurité et de défense commune (PSDC). Elle agit en tant que pilote économique du marché commun, non en tant qu’autorité politique malgré des apparences entretenues avec la complicité des chefs d’État et de gouvernement, au premier rang desquels M. Emmanuel Macron. Ceux-ci l’ont symboliquement autorisée, par une interprétation très libre des traités, à nommer un commissaire à la défense en janvier 2025. La définition éventuelle des objectifs proprement stratégiques d’une diplomatie commune reste du ressort des pays membres et soumise à leur accord unanime. Or, malgré la multiplication des structures, les histoires différentes comme les divergences d’intérêts empêchent la concrétisation d’une véritable politique de défense commune. D’où la constitution au cas par cas de cénacles ad hoc tel que celui de Londres, la «ocoalition des volontaires». Rapprocher les points de vue est aussi le but de la Communauté politique européenne, forum informel de quarante-sept pays souverains créé fin 2022 pour dialoguer sur la sécurité et la stabilité du continent.

Depuis les années 1990, et le traumatisme des guerres yougoslaves, l’Union s’est dotée d’une politique étrangère et de sécurité commune (PESC) pouvant à terme déboucher sur une défense commune. Dans cette perspective, elle dispose désormais de plusieurs outils de coordination (. comité politique et de sécurité — COPS —, comité militaire de l’Union européenne — CMUE) et supervise cinq missions militaires, en Bosnie-Herzégovine, en Centrafrique, au Mozambique, en Somalie et en Ukraine.

Mais cet échafaudage ne résulte d’aucune vision «européenne», et ne contribue pas non plus à faire advenir une telle vision. La «boussole stratégique», adoptée en mars 2022, se résume à un catalogue d’objectifs toujours inscrits dans le cadre atlantique. Réunis le 20 mars 2025, les Vingt-Sept soulignent ainsi qu’«une Union européenne plus forte et plus capable dans le domaine de la sécurité et de la défense contribuera positivement à la sécurité globale et transatlantique et est complémentaire à l’OTAN, qui reste, pour les États qui en sont membres, le fondement de leur défense collective». Au sujet de l’Ukraine, ils précisent que «les garanties de sécurité devraient être prises (…) avec des partenaires partageant les mêmes valeurs et les partenaires de l’OTAN». Insistant, ce rappel ne relève pas du credo récité par cœur. Il confirme un choix, structurant. La construction européenne procède de la guerre froide. Ou, pour le dire dans les termes de l’atlantiste, alors député européen, Jean-Louis Bourlanges, «ce n’est pas l’Europe qui a fait la paix. C’est la paix qui a fait l’Europe» (Le Monde, 1er décembre 2007). L’activisme du Royaume-Uni, qui se présente ouvertement comme le pont avec Washington, et l’association de la Turquie, membre de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN), confirment cette malformation congénitale.

L’agitation de la «menace russe» (lire «Y a-t-il une menace russe?») crée à la hâte une unité de façade sans contrarier les forces centrifuges que subit une Union hypertrophiée, passée de six à vingt-sept membres. Si les États baltes ou la Roumanie s’inquiètent des manœuvres de Moscou pour des raisons historiques, les pays méditerranéens affrontent des défis autrement plus pressants sur leur flanc sud : chaos en Libye, tensions entre l’Algérie et le Maroc, crispations entre la Grèce et la Turquie, pression migratoire, filières djihadistes en provenance de l’Afrique du Nord et de l’Asie centrale… L’Italienne Giorgia Meloni, qui se plaint du manque de solidarité de l’Union envers son pays confronté à l’afflux de migrants, affiche sa proximité avec le président Donald Trump et ne veut pas entendre parler d’engagement de troupes en Ukraine, tandis que le président polonais Andrzej Duda réitère son attachement à une «Europe des nations et des traditions» (LCI, 9 mars 2025), comme son homologue slovaque Robert Fico. Les sous-groupes se multiplient au sein de l’Union : l’EuroMed, qui réunit les neuf membres méditerranéens — Chypre, Croatie, Espagne, France, Grèce, Italie, Malte, Portugal, Slovénie —, ou l’Initiative des trois mers, pilotée par Varsovie, qui en associe treize — Autriche, Bulgarie, Croatie, Estonie, Grèce, Hongrie, Lettonie, Lituanie, Pologne, Roumanie, Slovaquie, Slovénie, Tchéquie (1). En 2021, Paris et Athènes ont signé un pacte bilatéral de défense, orienté à l’évidence contre Ankara. «pLa politique de toutes les puissances est dans leur géographie», écrivait Napoléon au roi de Prusse, le 10 novembre 1804. Dans une formule moins tranchante, le Conseil européen le confirme quand, le 6 mars, il «rappelle que tout le soutien militaire ainsi que les garanties de sécurité en faveur de l’Ukraine seront fournis dans le plein respect de la politique de sécurité et de défense de certains États membres et compte tenu des intérêts de tous les États membres en matière de sécurité et de défense».

En pratique, l’Alliance atlantique dispose d’un droit de préemption sur les crises

L’idée d’un pilier européen de l’Alliance ne répond pas non plus à la question «pour quoi faire?». La référence à l’OTAN s’est aussi imposée, et maintenue, parce qu’elle met d’accord des Européens divisés en fixant, depuis Washington, le cap géostratégique (2). Elle évite en outre d’avoir à choisir un leader parmi les puissances européennes — France, Allemagne, Royaume-Uni — dont aucune ne fait consensus, leur domination passée ne suscitant guère de nostalgie (3). En pratique, l’Alliance atlantique dispose d’un droit de préemption sur les crises, la PSDC n’intervenant qu’à titre subsidiaire, en général pour des missions «subalternes» de formation ou de gestion post-crise.

En 2025, un éventuel désengagement américain de long terme ouvre, en théorie, un espace stratégique à l’Union. «Au fil du temps, les fières et “souveraines” nations du Vieux Continent sauront-elles rester unies sans la présence hégémonique des États-Unis en surplomb?»,s’interroge toutefois le très européiste politiste Federico Santopinto : «Ce n’est pas ce que l’histoire nous enseigne» (4). Concilier la diversité des histoires sans culture géopolitique commune relève de la gageure. Des discours simplistes et manichéens — marqués par une russophobie de circonstance — produisent un semblant de consensus, à l’irréalisme forcené. «La paix doit respecter l’indépendance, la souveraineté et l’intégrité territoriale de l’Ukraine», affirme ainsi le Conseil européen contre l’évidence des rapports de forces sur le terrain (6 mars 2025). Pourtant gangrenée par la corruption, l’Ukraine fait figure de poste avancé des «valeurs européennes» (État de droit, démocratie) quand l’invocation des principes du droit international suffisait à justifier qu’on la soutienne. «Une analyse réaliste et courageuse(…) aurait dû pousser les Européens à admettre que les options pour sortir de l’impasse n’étaient qu’au nombre de deux : s’engager davantage dans le conflit dans l’espoir que les Ukrainiens réussissent à reconquérir une partie de leur territoire, ou bien ouvrir un canal de négociation avec la Russie, déplore encore Santopinto. (…) Mais, en ne choisissant aucune d’entre elles, ils se sont montrés inconsistants.» Ajoutons inconséquents : depuis le grand élargissement de 2004, l’Union ne cesse de se rapprocher de la Russie et semble surprise de se trouver nez à nez avec elle.

En poussant la France au conflit, Otto von Bismarck unifia jadis l’Allemagne autour de la Prusse. Partir sur les sentiers de la guerre pour rassembler et asseoir son autorité — y compris en se construisant un ennemi —, c’est là une vieille ficelle. Mais qui peut toujours servir. «La guerre ou plutôt la possibilité d’une guerre, expliquait déjà le journaliste Jean Quatremer en 2008 (dans Libération), est la condition pour que l’Union s’affirme selon les mêmes mécanismes qui ont permis aux États-nations de se construire.» Au nom de l’«efficacité», le Parlement européen suggère que les décisions en matière de PSDC soient désormais prises à la majorité qualifiée. Dans une Union dépourvue de substance politique, cette européanisation à main armée conduirait à l’instauration d’une bureaucratie autoritaire, manichéenne et belliciste.

Anne-Cécile Robert

(1) Lire Pierre Rimbert, «Le monde vu de Pologne», mManière de voir, n° 192, «Géopolitique, un monde sur le pied de guerre», décembre 2023-janvier 2024.

(2) Wolfgang Streeck, «Rude awakening : Germany at war, again», American Affairs, vol. VII, n° 3, Boston, automne 2023.

(3) Nicole Gnesotto, La Puissance et l’Europe, Presses de Sciences Po, Paris, 1998.

(4) Federico Santopinto, «En Ukraine, Trump a tort et les Européens aussi», Institut de recherches internationales et stratégiques (IRIS), 24 février 2025.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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