Le piège du grand réarmement
Impossible paix ? La faute au président ukrainien, s’impatiente-t-on parfois à Washington. Le conseiller américain à la sécurité nationale a même invité M. Volodymyr Zelensky à partir. Mais après trois ans de conflit, la tenue d’élections en Ukraine semble compliquée, leur issue incertaine. Si les Européens soutiennent, de manière générale, le chef d’État en fonction à Kiev, leur autonomie vis-à-vis des États-Unis reste plus théorique que stratégique. Malgré le grand réarmement annoncé à Bruxelles, Berlin, Londres et Paris ; malgré le rêve d’union dans l’adversité. Alors, inévitable guerre ? Quand les dirigeants du Vieux Continent gonflent en chœur la baudruche de la menace russe, ils préparent surtout un conflit qu’ils disent vouloir prévenir.

Le grand réarmement marque le virage le plus spectaculaire pris par l’Union européenne depuis la fin de la guerre froide. Arrosée de subventions publiques, toute l’économie du Vieux Continent battra désormais au rythme des forges à canons, au détriment de la protection sociale, notamment des retraites. À Paris, Berlin, Varsovie, les politiques ainsi que les médias exhortent les populations à l’effort et à la discipline. On ne revendique pas quand l’ennemi campe à nos portes !
Ce tournant, décidé sans consultation populaire, survient au moment même où s’engagent les pourparlers de paix en Ukraine. Il repose sur un présupposé : « La Russie représente une menace existentielle pour notre sécurité » ; elle pourrait passer à l’action « d’ici trois à cinq ans », selon Mme Kaja Kallas, cheffe de la diplomatie de l’Union. Mais cette perception, courante dans les pays baltes et en Pologne, correspond-elle à une réalité géographique, diplomatique ou militaire dans les autres États ? Ou bien fournit-elle aux dirigeants européens déboussolés par le nouveau cours de la politique étrangère américaine un énième prétexte pour accélérer une intégration de plus en plus discutée ?