> Avril 2025, page 11, en kiosques
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Dossier : Le piège du grand réarmement
De la démocratie en temps de guerre
La Maison Blanche et le Kremlin espèrent trouver un successeur à M. Volodymyr Zelensky plus enclin aux compromis. Pas sûr cependant qu’un autre président soit mieux disposé à entendre leurs exigences. En Ukraine, l’union sacrée se fissure, mais l’organisation d’un scrutin demeure, dans un pays en guerre, un casse-tête pratique et démocratique.
par Sébastien Gobert

«Depuis 2022, en Ukraine, il n’y a plus de personnalités politiques, il n’y a plus d’électeurs. Il n’y a plus que des citoyens qui remplissent, ou non, leurs devoirs envers leur pays. » M. Oleksiy Kovjoune compte parmi les consultants politiques les plus réputés du pays. Avant la guerre, il a travaillé avec des dizaines de candidats pour façonner leurs campagnes et a consacré à la politique une bonne partie de sa vie. En temps normal, il aurait eu de quoi faire : le mandat de M. Volodymyr Zelensky est arrivé à terme en mai 2024, alors que celui des députés de la Verkhovna Rada (Parlement) a expiré en juillet. Les élections municipales, cantonales — à l’échelle des raïons — et régionales devraient se tenir à l’automne 2025. Le régime de loi martiale, en vigueur depuis l’invasion russe du 24 février 2022, a pourtant repoussé sine die le renouvellement des représentants par les urnes.
M. Kovjoune considère qu’il reste malvenu, en mars 2025, de discuter de l’organisation d’un scrutin : « Cela ne peut que briser l’unité du pays et affaiblir sa résistance face à l’invasion russe. »Le politologue relaie un sentiment partagé en Ukraine. Selon une enquête d’Ipsos, 62 % des Ukrainiens résidant dans les territoires contrôlés par Kiev et à l’étranger partageraient cette opinion ; 19 % envisageraient cette éventualité dans le cas d’un cessez-le-feu ; et 14 % appelleraient à un retour aux urnes au plus tôt (1). Pourtant, la question des élections revient de plus en plus. À Washington comme à Moscou, on remet ouvertement en cause la légitimité de M. Zelensky, que l’on juge privé d’un mandat démocratique pour signer un accord de paix. À Kiev, le chef de l’État jouit d’un niveau de soutien appréciable, récemment consolidé à la suite des humiliations, médiatisées, que lui a infligées M. Donald Trump le 28 février dernier.
Les principaux partis d’opposition rejettent le principe d’élections tenues sous le régime de la loi martiale. Ce qui n’empêche pas leurs quartiers généraux de se préparer activement, depuis de longs mois, à la perspective d’un retour aux urnes, comme l’attestent la multiplication d’enquêtes d’opinion, l’intensification de la diffusion de contenus sur les réseaux sociaux ou le recrutement discret d’équipes de campagne. En parallèle de son considérable effort de guerre, l’Ukraine se tient prête à renouer avec une vie politique, particulièrement dynamique et imprévisible jusqu’en 2022.
La participation de plus d’un million de votants enrôlés au sein des forces armées reste à définir
Le 9 mai 2025, le Parlement devra se prononcer sur la prolongation de la loi martiale, comme il le fait régulièrement depuis 2022. Validée par de nombreux juristes, la limitation des libertés individuelles et civiques fait d’autant plus l’objet d’un consensus qu’aux obstacles légaux se combinent les défis sécuritaires et logistiques liés à la tenue d’un scrutin. « Ceux qui appellent à une élection immédiate ne réalisent pas les dangers causés par les bombardements réguliers ou la contamination de nombreuses régions par des mines », explique le politologue Dimitri Vassylev. Les files devant les bureaux de vote représenteraient de sérieux risques pour les électeurs comme pour le personnel administratif. Un scrutin en ligne pourrait donc constituer une solution de rechange. Toutefois, une série de cyberattaques, comme celle à l’encontre du fournisseur de téléphonie mobile Kyivstar en décembre 2023 — qui a privé de connexion près de quatorze millions d’abonnés durant quarante-huit heures — ou celle visant les registres d’état civil un an plus tard, ont échaudé les partisans de cette option.
Le conflit a dispersé le corps électoral. Près de sept millions d’Ukrainiens auraient trouvé refuge à l’étranger, en majorité dans des pays européens (2). Au sein des frontières du pays, plus de trois millions de déplacés internes ne résident plus à leur domicile officiel, ce qui complique aussi l’établissement des listes. Entre 2014 et 2022, la Verkhovna Rada laissait 26 de ses 450 sièges vacants, afin de symboliser la perte des circonscriptions de Crimée et du Donbass. Quand bien même cette solution serait étendue aux territoires conquis par la Russie depuis 2022, elle ne réglerait pas l’épineuse question de la participation des Ukrainiens qui vivent dans ces zones ou en Russie. Début 2022, quatre à six millions de personnes résidaient dans des territoires annexés depuis 2014, dont deux millions dans les régions occupées depuis février 2022. Les inviter à participer à une élection exposerait les votants aux pressions russes. Depuis le 1er janvier 2025, ceux qui refusent d’obtenir un passeport russe sont considérés comme des étrangers en situation irrégulière présentant un risque pour la sécurité nationale. À l’inverse, les tenir à l’écart du processus électoral reviendrait à donner une forme de reconnaissance juridique à l’annexion d’une partie du territoire. Les modalités de la participation du plus d’un million d’hommes et de femmes enrôlés dans les forces armées restent également à définir. Ouvrir des bureaux de vote proches du front ou déployer des urnes mobiles reste envisageable. Ces aménagements alourdiraient néanmoins le coût de l’organisation d’élections. L’Ukraine peinera à lever l’ensemble de ces obstacles en l’espace de quelques semaines, quand bien même un cessez-le-feu durable entrerait en vigueur. Or, s’inquiète M. Kovjoune, « la machine de propagande et de désinformation russe — celle américaine aussi, compte tenu du virage idéologique en cours — s’infiltrera dans les brèches pour remettre en cause la légitimité de notre élection, si le résultat leur pose un problème ».
Après trois ans d’invasion à grande échelle, la perspective d’un résultat défavorable aux demandes du Kremlin — et de la Maison Blanche — paraît toutefois crédible. La population ukrainienne traumatisée pourrait se révéler bien moins réceptive que par le passé aux arguments en faveur d’une réconciliation avec la Russie. D’après le même sondage Ipsos — dont les résultats restent à interpréter avec précaution puisque les soldats impliqués dans les combats n’ont pu être interrogés —, 46 % des personnes sondées refusent toute concession territoriale (11 % l’envisagent uniquement pour la Crimée) et 59 % estiment qu’une victoire militaire demeure possible ; 70 % s’opposent à la conscription des 18-24 ans. À l’heure actuelle, M. Zelensky — qui bénéficie d’un taux de confiance de 72 % — conserve ses chances de remporter un nouveau mandat. À supposer qu’il souhaite se représenter, ou que de nouveaux revers militaires ou diplomatiques ne viennent pas éroder sa popularité. De toute évidence, son capital électoral dépendra aussi d’une offre politique qui n’est pas encore clairement définie.
« Les partis et leurs ténors se préparent car c’est leur raison d’être », explique M. Vasylev. Certaines candidatures relèvent de l’évidence, celle de Mme Ioulia Timochenko, égérie de la « révolution orange » de 2004, ou de M. Petro Porochenko, ancien président (Solidarité européenne, centre droit). On peut aussi envisager celle de M. Iouriy Boïko, qui préside la fraction parlementaire des forces traditionnellement favorables à une bonne entente avec la Russie, reformée en avril 2022 à l’issue de la purge ou de la fuite des éléments les plus prorusses. La fraction en tant que telle n’a pas été interdite, à la différence des onze partis politiques dont elle émane, bannis en mars 2022.
L’inconnue du scrutin réside du côté de l’armée, appelée à peser sur le devenir politique de l’Ukraine. M. Valeri Zaloujny, le très populaire ancien commandant en chef des forces armées et ambassadeur au Royaume-Uni depuis mars 2024, devrait « assurément » faire son entrée en politique pour répondre à une « forte demande populaire », prédit M. Vasylev. Difficile de savoir s’il briguerait alors la présidence ou un mandat de député, s’il se présenterait contre M. Zelensky ou s’il intégrerait son équipe renouvelée. En l’état du champ politique et du front, aucune candidature ne propose une ligne de conduite diplomatique différente de celle du président actuel. L’unanimité règne pour poursuivre le lobbying auprès des États-Unis afin de s’assurer d’une solidarité transatlantique, refuser des concessions territoriales ou un cessez-le-feu sans garanties de sécurité occidentales. Les forces d’opposition réservent leurs critiques aux modalités de la mobilisation et de la relève, à la lutte contre la corruption, aux réformes économiques ou récemment à la négociation du « deal » ukraino-américain sur l’exploitation des ressources minérales. Ces dissensions pourraient revenir sur le devant de la scène, comme l’illustre le cas de M. Porochenko.
Depuis mi-février, l’ex-président, qui fait l’objet de multiples poursuites judiciaires depuis sa défaite en 2019, figure sur une liste d’oligarques sanctionnés établie par M. Zelensky. Cette situation n’implique pas l’inéligibilité, mais interdit aux personnes concernées toute cession de leurs actifs et paralyse commercialement leurs entreprises. Un signe que l’exécutif se préparerait à des élections, en renouant avec une instrumentalisation de la justice à l’encontre de ses opposants. Et M. Porochenko de répliquer. Dans Bild, le 18 mars 2025, il accuse le chef de l’État d’« attaquer la liberté, de miner la démocratie et de faire pression sur l’opposition ».L’oligarque flatte également M. Trump et appelle à une stratégie moins coûteuse en vies. L’expression publique de sa rivalité avec M. Zelensky s’inscrit elle aussi dans l’amorce de manœuvres électorales. Au-delà de l’arithmétique toute particulière de la présidentielle, la perspective d’élections législatives, cruciales dans le cadre d’une république parlementaire, décuplera ces tensions partisanes.
Sébastien Gobert
Journaliste.
(1) « The Economist — Ukrainian citizens attitudes survey », mars 2025.
(2) « Ukraine Emergency », USA for UNHCR, février 2025.