Covid-19 : « Une société d’adultes s’est protégée en demandant aux jeunes de sacrifier leur jeunesse, sans jamais reconnaître la souffrance que cela a causé »

Christophe Tzourio, épidémiologiste, cinq ans après le Covid-19 : « Une société d’adultes s’est protégée en demandant aux jeunes de sacrifier leur jeunesse, sans jamais reconnaître la souffrance que cela a causé »

Estimés à un quart de la population étudiante avant la pandémie, les cas de dépression concernent désormais plus de 40 % d’entre eux, alerte le professeur d’épidémiologie, qui observe des effets notables sur « leur intelligence sociale [et] leur capacité à nouer des relations ». 

Propos recueillis par 

Publié aujourd’hui à 06h30, modifié à 16h43 https://www.lemonde.fr/campus/article/2025/03/29/christophe-tzourio-epidemiologiste-cinq-ans-apres-le-covid-19-une-societe-d-adultes-s-est-protegee-en-demandant-aux-jeunes-de-sacrifier-leur-jeunesse-sans-jamais-reconnaitre-la-souffrance-que-cela-a-causee_6587585_4401467.html

Une lycéenne dans sa chambre à Chisseaux, près de Tours, le 27 mars 2020, au onzième jour du premier confinement.
Une lycéenne dans sa chambre à Chisseaux, près de Tours, le 27 mars 2020, au onzième jour du premier confinement.  ALAIN JOCARD/AFP

Christophe Tzourio est professeur d’épidémiologie à l’université de Bordeaux. Au moment de la pandémie, le chercheur était également directeur du service de santé universitaire. Cinq ans après, il confirme ce que tous les professionnels de santé anticipaient pour la santé mentale des jeunes : en plus d’être plus nombreuses, leurs pathologies sont aussi plus complexes qu’avant, avec des effets à long terme déroutants.

En 2020, les professionnels de santé redoutaient un effet « bombe à retardement » sur la santé mentale de la jeune génération. Aujourd’hui, peut-on dire que la bombe a explosé ?

Oui, totalement, mais c’est pour le moment une explosion silencieuse. Les chiffres de la santé mentale des jeunes restent médiocres sans que cela n’attire l’attention des décideurs, ni de la population en général. C’est en partie lié à la façon qu’ont les jeunes d’exprimer leur mal-être : il s’agit d’une internalisation. Contrairement à ma génération, qui exprimait sa colère de manière assez bruyante, eux se recroquevillent. C’est donc peu visible pour ceux qui ne les côtoient pas au quotidien.

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Il faut redire que l’ensemble de la population continue de subir le contrecoup de ce qui s’est passé. Cette pandémie mondiale et ses confinements restent quelque chose d’incroyable. Cela n’est pas spécifique aux jeunes, mais on sait que cette population était déjà fragile et qu’elle a donc été d’autant plus affectée.

Cinq ans après, comment la santé mentale des étudiants a-t-elle évolué ?

A Bordeaux, nous suivons la population étudiante depuis 2011, donc bien avant l’épidémie de Covid-19. Nous pouvons donc modéliser les évolutions de la santé mentale et mesurer l’impact de la crise sanitaire. Résultat : un quart des étudiants souffraient de dépression modérée à sévère avant le Covid-19 ; aujourd’hui, c’est 41 %, comme le montre notre dernière étude, Prisme, sur 2 000 étudiants. C’est énorme !

On supposait que les effets de la crise et des confinements allaient durer, mais pas à ce niveau. Tout est à l’avenant : pour l’anxiété sévère, on est passés de 9 % à 16 %. Cinq ans après, on peut parler d’un impact prolongé du Covid-19 sur la santé mentale cette population.

Il ne faut pas trop noircir le tableau, car de nombreux jeunes vont bien, mais le constat global est celui d’une population de jeunes plus tristes et plus anxieux. La solitude est très présente, avec aussi des phénomènes d’inhibition sociale : l’isolement vécu avec les différents confinements semble avoir altéré leur intelligence sociale, leur capacité à nouer des relations. Ils sont en retrait, paraissent assez frileux et ont du mal à s’investir.

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Ces symptômes sont, comme souvent, mal interprétés par les générations précédentes. On entend comme une rengaine la difficulté des employeurs à comprendre les jeunes dans leur attitude par rapport au travail, leur manque d’engagement, leur désinvolture… J’ai l’impression d’y voir aussi une conséquence de ce qu’ont vécu les jeunes : une société d’adultes qui s’est protégée en leur demandant de sacrifier leur jeunesse, sans jamais reconnaître la souffrance que cela a causé. Sans cette reconnaissance, le lien entre les jeunes et le reste de la société continue à se déliter.

Est-ce qu’on peut dire que cette « génération Covid » porte des cicatrices majeures ?

Le terme de « cicatrice » me paraît bien adapté, cinq ans après le début de la pandémie, et on commence à en percevoir des preuves visibles. Une étude scientifique [parue dans la revue américaine PNAS], notamment, a permis de comparer des IRM cérébrales avant et après la pandémie. Les chercheurs ont mis en évidence que le confinement a entraîné un vieillissement du cerveau des ados, particulièrement chez les jeunes femmes, et particulièrement dans les zones de l’intelligence sociale. On voit se dessiner le mécanisme : l’isolement et le stress ont provoqué une accélération de la maturation cérébrale, ce qui n’est pas une bonne nouvelle à cet âge, car on sait que c’est lié à la survenue de maladies psychiatriques.

Ce sont les adolescents qui ont été les plus touchés : plus ils étaient jeunes, plus l’époque des confinements a été difficile à vivre. Or, ceux-là arrivent aujourd’hui à l’université et leur souffrance est très claire sur le terrain. A Bordeaux, le service de santé universitaire reste submergé par la demande : ça ne désemplit pas. En plus d’être plus nombreuses, les pathologies sont aussi plus complexes qu’avant.

Comment expliquer un tel niveau de souffrance ?

La pandémie et les confinements ont laissé des traces, mais ces générations sont confrontées à une somme de problèmes assez unique entre la crise climatique et la disparition des espèces, les crises économiques, et maintenant les guerres… Et n’oublions pas les difficultés à se loger ou tout simplement à se nourrir. Même si des efforts ont été faits, il y a toujours autant de monde dans les distributions alimentaires : la précarité financière ne peut pas permettre d’avoir une bonne santé psychique.

Que faire pour sortir de cette spirale ?

Il n’y a pas de réponse simple à une situation aussi complexe et d’une telle dimension. A notre niveau, en tant qu’université, nous essayons d’avoir une démarche plus active envers certains profils. Nous n’avons pas les moyens de mettre tous les étudiants devant un psy, et cela n’est d’ailleurs probablement pas souhaitable. On ne peut pas tout psychologiser ou psychiatriser quand on a affaire à un phénomène aussi massif. Il s’agit plutôt d’identifier les profils à plus hauts risques : on sait que les femmes sont plus atteintes que les hommes, de même que les étudiants étrangers, les primo-entrants et les décohabitants, etc.

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Désormais, nous étudions aussi la santé mentale des étudiants trans et non binaires : 67 % d’entre eux ont des pensées suicidaires, ceux-là vont franchement très mal. Nous devons être en mesure de contacter ceux qui sont en grande souffrance, de les accompagner vers une prise en charge.

A une échelle plus globale, il faut augmenter le niveau de connaissance en santé mentale pour augmenter le niveau de recours aux soins de toute cette population. La solution viendra aussi des étudiants eux-mêmes. Sur la solitude, par exemple, on peut les alerter sur le danger qu’elle représente sur la santé mentale, sur l’importance de garder des contacts avec des camarades qui semblent se replier, ont plus d’absences, etc.

La crise sanitaire avait révélé les failles d’une prise en charge psychologique de la jeunesse : a-t-on finalement progressé sur le sujet ?

Il faut reconnaître qu’il y a eu des avancées. Si on prend l’exemple de Bordeaux, pendant la pandémie, nous avons obtenu trois postes de psychologue supplémentaires, et ils ont été maintenus. Mais cela reste très insuffisant : si 40 % de nos 50 000 étudiants vont mal, alors 20 000 étudiants auraient besoin d’un suivi… Ce ne sont pas trois postes de psy qui vont suffire. Nous sommes toujours dans un déficit chronique de moyens. Les professionnels doivent jongler au quotidien pour éviter des délais d’attente trop longs.

Peut-on, au moins, se réjouir d’une libération de la parole autour de la santé mentale ?

Oui, c’est resté vrai depuis l’épidémie, les politiques et les jeunes eux-mêmes ont été mis en vigilance sur le sujet. En parler plus facilement fait déjà partie de la prise en charge, quand on sait à quel point aller chercher de l’aide est une démarche compliquée. Cette prise de conscience fait partie des motifs d’espoir ; c’est même une étape essentielle pour réussir à trouver des solutions collectives. Mais il est indispensable de mobiliser de façon très large !

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D’autant que ces jeunes sont les forces vives de demain : s’ils arrivent dans l’adversité du monde du travail avec leurs valises pleines de problèmes non résolus, ça ne risque pas d’aller bien. Si nous étions intelligents, nous nous occuperions vraiment de ceux qui ont 20 ans aujourd’hui : ce sont eux qui vont créer la richesse de demain.

Voir aussi:

https://environnementsantepolitique.fr/2025/03/28/les-avis-divergent-sur-la-maniere-dont-le-conseil-detat-sest-saisi-des-requetes-contre-les-mesures-liberticides-pendant-la-pandemie/

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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