Cinq ans après le Covid, aucune leçon n’a été tirée de l’ampleur de l’hécatombe dans les maisons de retraite. 

« Si tu savais ce que j’ai vécu ! Ils ont fait de nous ce qu’ils ont voulu ! » : cinq ans après la crise due au Covid, le lent déclin des Ehpad

Les difficultés de ces établissements ont été aggravées par la pandémie, qui les a révélées au grand jour. Cinq ans après, aucune leçon n’a été tirée de l’ampleur de l’hécatombe dans les maisons de retraite. 

Par Béatrice Jérôme

Publié hier à 17h00, modifié hier à 20h13 https://www.lemonde.fr/societe/article/2025/03/28/cinq-ans-apres-la-crise-due-au-covid-le-lent-declin-des-ehpad_6587225_3224.html

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Un résident de l’Ehpad Korian Vill’Alizé de Thise (Doubs), en communication vidéo avec un proche, grâce à l’aide d’un membre du personnel, le 16 avril 2020.
Un résident de l’Ehpad Korian Vill’Alizé de Thise (Doubs), en communication vidéo avec un proche, grâce à l’aide d’un membre du personnel, le 16 avril 2020.  SEBASTIEN BOZON/AFP

« Si tu savais ce que j’ai vécu ! Ils ont fait de nous ce qu’ils ont voulu ! » Ces mots sont gravés dans la mémoire de Danielle Cabrera à jamais. Ce sont ceux de sa mère, Arlette, en 2020. Au plus fort de la pandémie de Covid-19, à 87 ans, la vieille dame a été confinée six semaines, entre mars et avril, dans l’établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) où elle résidait, dans un village du Var. Puis il y eut les visites sur rendez-vous, d’une demi-heure, au parloir. « Pas une minute de plus autorisée, se souvient Mme Cabrera, sans pouvoir se toucher. »

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En juin, quand les portes se sont rouvertes, Arlette avait perdu 15 kg et toutes ses dents. Sauf une. « Ils lui avaient enlevé son appareil dentaire. Elle avait un trou dans la gencive nécrosée par des aliments putréfiés », raconte sa fille. Après quelques visites chez le dentiste et des soins de bouche, Arlette retrouve l’appétit, des envies de vivre.

Quand, soudain, à l’été, l’Ehpad ferme encore, Mme Cabrera « a supplié » qu’on la laisse entrer pour, « au moins », aider Arlette à « prendre ses repas ». Refus de la directrice : « Votre maman va très bien. On ne m’a rien signalé. » A l’automne, les visites sur rendez-vous ont repris. De moins d’une heure et hors de la chambre. Arlette Cabrera est morte le 29 novembre. Non pas du Covid-19. Elle a été emportée, témoigne sa fille, par « la cruauté de ce qu’elle a vécu, qui l’a privée de plusieurs mois de vie ».

« Vulnérabilité particulière »

Entre mars 2020 et mars 2021, 34 000 personnes âgées hébergées en Ehpad ont succombé 
au Covid-19, sans compter celles qui se sont laissé mourir à force de solitude, victimes d’un « syndrome de glissement ». Cinq ans après, aucune leçon n’a été tirée de l’ampleur de l’hécatombe dans les maisons de retraite. La question est seulement évoquée à l’occasion de colloques sur l’éthique et sur le deuil. Pourtant la « vulnérabilité particulière » des Ehpad durant la pandémie « ne s’explique pas seulement par la fragilité des résidents. Elle résulte également de difficultés structurelles », soulignait la Cour des comptes, en 2022, dans son rapport public annuel.

Ces difficultés préexistaient à la crise, laquelle les a aggravées. Elles ont surtout éclaté au grand jour. A travers le récit des soignants, des résidents survivants, de leurs proches, s’est imposée l’idée que rien ne va plus dans les Ehpad.

Premier effet manifeste de ces mois meurtriers : la confiance des familles s’est largement émoussée. « L’isolement forcé des personnes âgées, comme seule réponse d’un système à bout de souffle, a tourné à la tragédie », alertait, en mai 2021, Geneviève Chovrelat-Péchoux dans la revue Gérontologie et société. Pour cette chercheuse en littérature, ancienne représentante des familles dans un Ehpad, « la mise à l’écart des familles a renforcé ce sentiment d’une “dépossession” vécue comme une déchirure violente, qui a transformé l’Ehpad en un lieu de privation de liberté ».

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Signe que cette perception demeure, plusieurs collectifs de familles nés en 2020 pour dénoncer les « Ehpad-prisons » sont toujours actifs. « Toutes les semaines, cinq nouvelles personnes font appel à nous », observe Annette Debeda, cofondatrice du Cercle de proches aidants en Ehpad. La grande majorité de ces familles se plaint de ne pas être entenduespar la direction lorsqu’elles critiquent des négligences ou des manquements dans l’établissement. Pendant la crise sanitaire, « un grand nombre d’Ehpad se sont rendu compte que ne pas avoir les familles dans les pattes était assez confortable. Il faut croire que beaucoup y ont pris goût », ironise Mme Debeda.

« Crise de confiance »

Preuve en est, la « lenteur » avec laquelle certains établissements ont rouvert leurs portes, constate Annie Rousseau, vice-présidente de l’association Familles de résidents en Ehpad (Faree). Il a fallu « batailler » cinq ans, raconte-t-elle, pour que quatre Ehpad publics de la Loire et un foyer pour personnes âgées autorisent les visites non pas uniquement l’après-midi mais aussi le matin. « Avant 2020, on pouvait y entrer à n’importe quelle heure », rappelle Mme Rousseau. L’association Faree leur a adressé un courrier, cosigné par un avocat, rappelant que « le droit de visite » avait été consacré par la loi sur le « bien vieillir » d’avril 2024. Depuis octobre 2024, leurs portes sont ouvertes de 6 h 30 à 20 h 30…

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« Qu’il y ait une crise de confiance envers les Ehpad depuis la pandémie, c’est une évidence ! », admet Luc Broussy, cadre du Parti socialiste et fondateur du think tank Matières grises, qui a publié en octobre 2024 une note sur l’évolution des taux d’occupation des maisons de retraite. L’étude montre l’effondrement des taux d’occupation en 2020 du fait des décès et de l’arrêt des admissions au moment de la pandémie. Si la courbe de fréquentation s’est redressée, elle n’atteignait toujours pas en 2023 le niveau de 2019. D’autres facteurs expliquent qu’autant de lits restent vides comme l’impact des révélations du livre Les Fossoyeurs de Victor Castanet (Fayard, 2022) sur le « système » Orpea, groupe gérant des Ehpad et des cliniques.

Autre cause, la démographie : depuis 2021, le nombre d’octogénaires stagne, conséquence de la baisse de la natalité entre 1935 et 1945, avant et pendant la seconde guerre mondiale. La crise sanitaire n’est donc pas seule responsable, mais elle est à l’origine d’une baisse d’activité qui n’aurait pas été aussi brutale et précoce.

Le long confinement et le cortège des morts – qu’ils ont dû mettre en bière souvent eux-mêmes – ont été « un moment traumatique pour les professionnels », explique Maëlig Le Bayon, directeur de la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie (CNSA) : « La sécurité sanitaire a pris le pas sur la sécurité humaine et affective des résidents. » Cette rupture avec les valeurs de leur métier a contribué à des démissions en chaîne de soignants.

Pénurie de personnel

Corollaire délétère, « l’augmentation du recours aux intérimaires du fait de la vacance des postes et d’un nouveau rapport au travail », assure le directeur de la CNSA. « Entre 10 et 20 % de nos soignants sont en intérim ou en CDD [contrat à durée déterminée], calcule, de son côté, Jean-Christophe Amarantinis, président du Synerpa, syndicat des Ehpad privés commerciaux. Et cette proportion progresse depuis 2020. »

La crise sanitaire n’a pas eu que des conséquences négatives. Les accords du Ségur de la santé de janvier 2021 ont débouché sur une revalorisation des salaires des soignants, dont ceux des professionnels en Ehpad. L’Etat a dégagé des crédits pour rénover les établissements vétustes. « Tout n’est pas noir, veut croire Séverine Laboue, directrice du groupement hospitalier de Loos-Haubourdin (Nord), qui comprend deux Ehpad. Mais notre quotidien a perdu de ses couleurs. On essaie de se reconstruire. On panse nos plaies. A bas bruit. »

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Le Comité consultatif national d’éthique relevait, en mars 2020, que la surmortalité provoquée par le Covid-19 dans les Ehpad « était révélatrice du manque de moyens préexistants, notamment humains ». Après la crise, malgré l’intérim, la pénurie de personnel s’est aggravée.

C’est l’une des raisons qui ont poussé Béatrix Duliège, directrice d’un Ehpad de la métropole de Lyon, à démissionner en décembre 2024. « Nous sommes confrontés à des difficultés de recrutement, et cette situation n’a cessé de s’accentuer depuis la pandémie du Covid-19 », écrit-elle dans une lettre qui lui a valu des milliers de soutiens de ses pairs sur les réseaux sociaux. Du confinement, elle ne garde pourtant pas que d’affreux souvenirs. « Pour contourner les interdits, on a appris à faire des pas de côté, confie-t-elle. Comme le jour où on a fait venir la fanfare jouer devant l’Ehpad pour les 100 ans d’une résidente. » Il y a peu, le fils de la centenaire est venu remercier à nouveau les soignants en poste. Cinq ans après.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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