Après la crise financière de 2008, celle des dettes souveraines en 2012, le Brexit en 2016, la pandémie de Covid en 2020, la guerre en Ukraine suit pas à pas cette stratégie du choc.

Avril 2025, pages 12 et 13, en kiosques

Dossier : Le piège du grand réarmement 

https://www.monde-diplomatique.fr/2025/04/RIMBERT/68238

Faire la guerre pour faire l’Europe

Plan de financement ReArm Europe, Livre blanc sur la défense, achat centralisé de matériel militaire, pression de la Commission sur les gouvernements : le projet européen jusqu’ici axé sur la paix se réinvente en marché unique de la guerre. Mais, avec leurs intérêts stratégiques divergents et leur allégeance déçue à Washington, les États membres gagnent-ils au change ?

par Pierre Rimbert

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Serhii Hrekh. – «Dawning After Eclipse» (L’aube après l’éclipse), 2023© Serhii Hrekh – ferosone.artfond.me

Le mardi 11 mars 2025, les pourparlers bilatéraux entre Russie, États-Unis et Ukraine reprennent en Arabie saoudite : à cinq mille kilomètres de Bruxelles. Pour la première fois depuis le printemps 2022 s’ouvrent la perspective d’un cessez-le-feu et, peut-être, celle de la paix. Écartés des discussions, déboussolés par la conduite de leur turbulent papa américain, obnubilés par leur grand réarmement, les dirigeants du Vieux Continent assistent en spectateurs aux discussions qu’ils ont lai refusé d’engager. Pourtant, ce jour-là, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen parade en séance plénière du Parlement européen : « C’est le moment de l’Europe. »

Depuis le rejet par la France et les Pays-Bas du traité de Constitution européenne au printemps 2005, les institutions de Bruxelles ont rodé un scénario toujours identique. D’abord, une crise internationale qui démontre la malfaçon de l’Union fournit à ses dirigeants l’occasion de claironner qu’au contraire, l’Europe unie dans l’épreuve agit et triomphe. Ensuite, une série de décisions hasardeuses, souvent prises dans l’urgence sous la pression des médias, conduit à un échec retentissant payé d’un nouvel effilochage des systèmes de protection sociale. Enfin, l’exaspération populaire et la montée de l’extrême droite qui en découlent incitent les élites libérales apeurées à soustraire de nouveaux domaines à la délibération démocratique nationale pour les transférer à la bureaucratie bruxelloise. Après la crise financière de 2008, celle des dettes souveraines en 2012, le Brexit en 2016, la pandémie de Covid en 2020, la guerre en Ukraine suit pas à pas cette stratégie du choc.

L’invasion russe du 24 février 2022 a offert à la Commission le prétexte rêvé pour revivifier une intégration engourdie depuis le Brexit. Et pour s’arroger des prérogatives de politique étrangère et de sécurité, une matière que le droit européen subordonne expressément aux décisions du Conseil européen, c’est-à-dire aux chefs d’État et de gouvernement. D’emblée, la présidente de la Commission identifie la guerre comme un grand accélérateur d’Europe. Elle annonce l’intégration à terme de l’Ukraine à l’Union et reformule la portée du conflit. Il ne s’agit pas d’une simple agression russe, mais d’une guerre de civilisations dont la seule issue serait l’anéantissement du « Mal implacable »qu’incarnerait M. Vladimir Poutine : une guerre « contre nos valeurs et contre notre avenir. Une guerre de l’autocratie contre la démocratie » dont les Ukrainiens seraient les champions. « Poutine échouera et l’Europe vaincra », jure Mme von der Leyen le 14 septembre 2022.

Enivrés par les vapeurs d’union sacrée que distille la presse libérale (1), la Commission et les dirigeants des États membres prennent ou entérinent dans l’allégresse une série de décisions censées montrer au monde la force de l’Europe. Elles s’avéreront facteurs de faiblesse et d’humiliation.

La première concerne les sanctions boomerangs à l’encontre de la Russie. Entre fin février et fin juin 2022, Bruxelles lance avec emphase six premières salves de représailles économiques contre Moscou (la seizième a été annoncée en février dernier…). En général inspirées par les États-Unis, ces mesures devaient « progressivement saper la base industrielle russe »(Mme von der Leyen, 25 février 2022), « provoquer l’effondrement de l’économie russe »(M. Bruno Le Maire, 1er mars 2022). « L’industrie russe est en lambeaux », se réjouit la Commission sur X en septembre 2022, au moment où le sevrage express du gaz russe bon marché au profit d’hydrocarbures américains liquéfiés fait exploser l’inflation en Europe et sombrer l’Allemagne en récession. Ces sanctions auto-administrées resteront dans les annales comme un cas unique d’automutilation économique ordonnée par des dirigeants fébriles. Elles accroissent la vulnérabilité des États membres à la guerre commerciale que lance M. Donald Trump. Mais tout échec d’une politique européenne étant par définition imputable au manque d’Europe, Bruxelles annonce triomphalement la relance par le réarmement — au moment où s’ouvrent les pourparlers de paix.

Sans débat ni scrutin, «paix» et «négociations» deviennent des mots tabous sur le Vieux Continent

La deuxième décision consiste à ne pas envisager d’autre issue au conflit que celle, irréaliste, poursuivie par le président ukrainien. Sitôt l’offensive russe initiale stoppée, la présidente de la Commission se fait l’attachée de presse de M. Volodymyr Zelensky. «Poutine doit perdre cette guerre et répondre de ses actes», proclame-t-elle le 15 septembre 2022, vêtue en bleu et jaune. «Paix» devient un mot tabou en Europe, tout comme celui de «négociation». Mais de quelle délibération démocratique ou de quel débat public tire-t-elle la certitude d’une convergence des intérêts des États membres de l’Union avec ceux de l’Ukraine? En conditionnant l’arrêt des combats à la capitulation russe exigée par Kiev, les Européens renoncent par avance au rôle d’arbitre ou d’intermédiaire, contrairement, par exemple, à la Turquie, qui soutient Kiev sans obérer l’avenir. Toutefois, même les capitales engagées jusqu’à la frontière de la cobelligérance demeurent sous le contrôle opérationnel de Washington. La volte-face de la Maison Blanche après la réélection de M. Trump les laisse défaites, divisées, impuissantes.

Le troisième choix de la Commission effectué à la faveur de la guerre russo-ukrainienne revêt une portée sans doute plus grande encore. À mesure que le spectre d’une menace militaire russe apparaît aux marges orientales de l’Europe, Bruxelles s’emploie à aligner le plus étroitement possible sa vision géopolitique sur les priorités stratégiques des États membres les plus antirusses et plus atlantistes — au détriment des grands acteurs traditionnels comme la France ou l’Allemagne, qui, l’une comme l’autre, avaient refusé en 2008 l’entrée de l’Ukraine dans l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN). « Dès le début de la guerre, explique le sociologue et spécialiste des relations internationales Wolfgang Streeck, Mme von der Leyen s’est prioritairement employée à organiser la pression internationale sur une Allemagne hésitante pour qu’elle se conforme à la politique de l’Union, telle qu’elle l’avait définie avec la Pologne et les pays baltes, sous les auspices des États-Unis et de l’OTAN (2).  » Admises au sein de l’Union et de l’Alliance atlantique entre 1999 et 2004, Estonie, Lettonie, Lituanie, Pologne, République tchèque, Slovaquie, Hongrie comptent sur les bienfaits économiques du marché commun mais, en matière de défense, ne se fient qu’aux Américains. « Les États baltes se sont fortement, voire passionnément, identifiés à l’unité transatlantique, qu’ils considèrent presque comme un principe constitutionnel (3 », admet l’ancien ministre des affaires étrangères lituanien Gabrielius Landsbergis.

À la fin de la guerre froide, ces anciennes républiques soviétiques ont rebâti leur identité nationale sur un anticommunisme, une russophobie et un néolibéralisme intransigeants. « Nous, les Baltes, nous n’avons pas peur des tanks russes, mais de la faiblesse des Européens de l’Ouest », se rengorge M. Artis Pabriks, alors ministre de la défense letton. La guerre en Ukraine représente de leur point de vue une divine surprise qui cimente l’ancrage atlantiste du nord de l’Europe avec l’intégration de la Finlande et de la Suède à l’OTAN, et les place en outre à l’avant-garde de la nouvelle raison d’État supranationale européenne — combattre le « Mal » russe. Interviewés à la queue leu leu dans les médias — notamment, en France, Le Monde, Le Figaro, L’Express, LCI —, leurs dirigeants savourent leur moment. « À vrai dire, nous jubilons », résume M. Jüri Luik, représentant de l’Estonie à l’OTAN. Il y a de quoi : ancienne première ministre d’Estonie, un temps pressentie à la tête de l’Alliance atlantique, Mme Kaja Kallas obtient finalement le poste de haute représentante de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité. Son approche des relations internationales semble tirée d’une série américaine des années 1950. « Quand certains affirment que la paix doit être le but, cela me fait penser à l’occupation soviétique pendant la guerre froide. (…) On ne doit pas proposer de porte de sortie à Vladimir Poutine, car ce serait pour lui un message clair qu’il peut recommencer. La solution ne peut être que militaire. L’Ukraine doit gagner cette guerre »,assénait-elle peu avant son entrée en fonction (4). M. Andreï Kubilius, ancien premier ministre de Lituanie et nouveau commissaire européen à la défense et à l’espace, partage la même vision : « Poutine pourrait ne pas s’en tenir à l’Ukraine. Il veut remonter le temps. Pas vingt ans. Mais quarante ans ou plus. Jusqu’à l’Union soviétique. À l’Empire russe, même. Cela pourrait signifier l’annexion, l’occupation de parties de l’Europe. Et la domination du reste. » Contre cette menace, M. Kubilius plaide pour que « l’Union européenne devienne l’arsenal des démocraties » (5) — placé sous le contrôle opérationnel de l’OTAN.

Si l’histoire explique la méfiance des Baltes et des pays d’Europe centrale vis-à-vis de la Russie, les autres États membres gagnent-ils à aligner leur politique étrangère sur les choix stratégiques des ex-républiques soviétiques ? La péninsule Ibérique redoute le réchauffement climatique plus qu’une invasion russe ; sa dissuasion nucléaire prémunit la France de toute attaque militaire ; l’Allemagne, qui a prospéré dans la détente, tire profit de l’équilibre entre Est et Ouest ; la Grèce se défie davantage d’Istanbul que de Moscou ; l’Italie voit le danger en Méditerranée ; le Danemark a fort à faire… avec M. Trump. « Une Union européenne centralisée ne pourrait unifier les intérêts divergents de ses États membres que dans le cadre d’une alliance transatlantique étroite », analyse Streeck. Ce vieux rêve défendu par les élites libérales européennes « n’est viable que dans une confrontation transatlantique avec la Russie, maintenue en vie et téléguidée par les États-Unis ». M. Trump caresse apparemment d’autres projets.

Pierre Rimbert

(1) Lire Serge Halimi et Pierre Rimbert, « Les médias, avant-garde du parti de la guerre », Le Monde diplomatique, mars 2023.

(2) Wolfgang Streeck, « Overextended : The European disunion at a crossroads », American Affairs, vol. IX, n° 1, Boston, printemps 2025.

(3) Gabrielius Landsbergis, « It’s time for the Baltics to be brave like Poland », 14 mars 2025.

(4) Les trois citations précédentes sont tirées du Figaro,Paris, 18 mai 2022.

(5) Audition à l’Agence européenne de défense, Bruxelles, 22 janvier 2025.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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