Françoise Thom, historienne : « La liste des services rendus par Trump à Moscou s’allonge chaque jour »
La spécialiste de la Russie explique, dans un entretien au « Monde », comment le président russe réussit à manipuler son homologue américain, qui a aligné son discours et ses actes sur les intérêts du Kremlin.
Propos recueillis par Valentine Faure
Publié hier à 05h00, modifié hier à 18h08 https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/03/27/francoise-thom-historienne-la-liste-des-services-rendus-par-trump-a-moscou-s-allonge-chaque-jour_6586656_3232.html?lmd_medium=email&lmd_campaign=trf_newsletters_lmfr&lmd_creation=larevuedumonde&lmd_send_date=20250328&lmd_email_link=la-revue-du-monde_les-essentiels_titre_titre_2&M_BT=53496897516380
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Historienne, maîtresse de conférences émérite à la Sorbonne Université, Françoise Thom est l’autrice de nombreux ouvrages sur la Russie, parmi lesquels Poutine ou l’obsession de la puissance (Litos, 2022). Elle analyse l’évolution des rapports russo-américains, qu’elle juge marquée par une « poutinisation » des Etats-Unis, à la fois orchestrée par le Kremlin et acceptée par Trump.
En quoi les négociations américano-russes censées ramener la paix en Ukraine illustrent la « poutinisation » des Etats-Unis que vous diagnostiquez ?
On ne peut véritablement parler de négociations quand la partie américaine a
unilatéralement abandonné ses instruments de pression sur Moscou avant même que ne s’ouvrent officiellement les échanges diplomatiques : l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN, la non-reconnaissance des annexions territoriales russes, les sanctions levées une à une. La tactique de Vladimir Poutine est simple : faire semblant de négocier, ne rien céder et attendre des concessions nouvelles de ses interlocuteurs américains. On remarquera que Poutine a refusé de négocier avec le candidat initial choisi par le président américain, Donald Trump, comme envoyé spécial pour la Russie et l’Ukraine, le général Keith Kellogg, car celui-ci connaissait la Russie et avait exprimé l’avis qu’il fallait se méfier des Russes.
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Trump s’est empressé d’accéder aux désirs du président russe et lui a choisi comme interlocuteur Steve Witkoff, un promoteur immobilier, son partenaire de golf, qui a été agréé par Poutine, vu son abyssale ignorance des dossiers et sa propension à gober la propagande du Kremlin, même la plus outrancière. La « poutinisation » de l’administration Trump se manifeste dans son indifférence à l’éthique, qui entraîne un obscurcissement de l’intelligence. Trump est infiniment facile à manipuler, et Poutine montre chaque jour qu’il sait admirablement appuyer les bons boutons pour obtenir les réactions souhaitées.
Que doit l’attitude de Trump à son admiration personnelle pour Poutine ?
Trump se caractérise avant tout par son fanatisme partisan et son tempérament vindicatif. Poutine a su le persuader qu’ils ont les mêmes ennemis : les « globalistes » embusqués dans l’« Etat profond » : Hillary Clinton, Joe Biden… Trump se sent lié à Poutine par une étrange solidarité depuis le rapport des services de renseignement américains sur l’ingérence russe lors des élections de 2016, que Trump qualifie de « bidon ». Poutine a associé la cause ukrainienne aux démocrates, et comme Trump veut systématiquement faire le contraire de Biden, il est facile de le piloter du Kremlin en lui suggérant que telle ou telle mesure fera enrager les démocrates. Trump admire la manière dont Poutine est venu à bout des libéraux russes, ainsi que sa maîtrise de l’art de se maintenir au pouvoir.
Dans un article publié par le site « Desk Russie », vous écrivez que l’humiliation publique de Volodymyr Zelensky à la Maison Blanche par Trump et le vice-président, J. D. Vance, le 28 février, « a toutes les marques d’une opération spéciale élaborée dans les murs du Kremlin ». Pourquoi ?
Depuis longtemps, le Kremlin rêve de charger les Occidentaux d’imposer la capitulation aux Ukrainiens. Les Russes veulent briser le moral des Ukrainiens. Pour cela, ils doivent leur faire passer le messagequ’ils ont été lâchés par leurs alliés occidentaux et qu’ils n’ont d’autre issue que de rejoindre leurs frères russes. Après la guerre russo-géorgienne de 2008, le grand argument des forces prorusses en Géorgie était que l’Occident avait laissé tomber le président Mikheïl Saakachvili, qui avait tout misé sur l’appui des démocraties. Le châtiment exemplaire de ce dernier, qui croupit en détention depuis plus de trois ans, est une vengeance démonstrative de Poutine : « Voilà ce qui arrive à ceux qui s’opposent à moi. » C’est cette manœuvre que le Kremlin veut réitérer en chargeant les Américains de déboulonner le président Zelensky.
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Par ailleurs, la séance de flagellation de Zelensky rappelait de façon frappante les conclaves staliniens de dénonciation de communistes tombés en disgrâce où chacun était obligé d’étaler son zèle en accablant le malheureux « ennemi du peuple » – une expression qui devient courante aux Etats-Unis. Le sénateur Lindsey Graham, qui le matin avait assuré à Zelensky qu’il était solidaire de l’Ukraine, réclamait bruyamment sa démission le soir. Ce genre de mœurs rappelle le stalinisme. Le régime trumpien ressemble bien davantage au stalinisme qu’au fascisme.
En quoi ?
Pour moi, le critère le plus concluant est le mensonge omniprésent, un mensonge impudent auquel on est obligé d’adhérer si l’on veut faire carrière dans l’administration. Le mensonge n’est pas là pour persuader, mais pour humilier celui qui le répète, lui faire sentir son insignifiance face à un dictateur qui peut exiger de lui d’affirmer que l’élection de 2020 a été volée, que l’Ukraine est responsable de la guerre. Il y a là un mécanisme typiquement totalitaire. Tout comme le changement brutal d’alliances, avec le vote aux Nations unies des Etats-Unis aux côtés de la Russie et de la Corée du Nord. Un autre trait frappant pour ceux qui sont familiers avec le système soviétique est l’émulation dans la servilité, le culte de la personnalité, qui prend des formes grotesques. On peut aussi relever l’appel systématique aux passions les plus viles, le culte de la force.
Y a-t-il un lien entre la volonté de destruction de l’Etat fédéral affichée par l’administration Trump et cette relation avec la Russie ?
On dit que Trump sème le chaos aux Etats-Unis. Mais il y a une logique dans cette folie : la plupart des mesures adoptées vont dans l’intérêt de Moscou. La première décision de Kash Patel, le nouveau chef du FBI, a été de fermer le bureau de Washington chargé du contre-espionnage. La procureure générale Pam Bondi a clos les enquêtes visant les oligarques russes et leurs actifs. De Tulsi Gabbard, choisie par Trump pour coiffer les services de renseignement, le sénateur Mitt Romney disait qu’elle « ne fait que répéter comme un perroquet la propagande russe. Ses mensonges perfides pourraient bien coûter des vies ». Ainsi, le 24 février 2022, Tulsi Gabbard ressert mot pour mot dans un tweet l’argumentaire du Kremlin justifiant l’agression russe contre l’Ukraine : « Cette guerre et cette souffrance auraient pu être évitées si l’administration Biden et l’OTAN avaient simplement pris en compte les inquiétudes légitimes de la Russie sur une possible entrée de l’Ukraine dans l’OTAN. »
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Citons aussi la fermeture de l’Usaid, l’instrument du soft power américain que Moscou craignait le plus, entre autres à cause du soutien apporté par cet organisme aux dissidents russes et biélorusses, sans parler de l’aide à l’Ukraine. Ajoutons le sabotage de la relation transatlantique, les attaques quotidiennes contre les alliés de l’Amérique, la promesse de lever les sanctions, l’abandon fracassant de l’Ukraine… la liste des services rendus à Moscou s’allonge chaque jour.
La connexion entre la Russie et l’administration de Trump est-elle désormais assumée ?
Du côté russe, elle l’est. Le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a déclaré que les politiques étrangères de Washington et de Moscou étaient globalement alignées depuis que Donald Trump est au pouvoir : « La nouvelle administration américaine modifie rapidement toutes les configurations de la politique étrangère. Cela coïncide en grande partie avec notre vision. » Du côté américain, elle l’est d’une autre manière. L’administration Trump régurgite tous les poncifs de la propagande du Kremlin. Trump semble avoir intériorisé les affabulations russes. Son discours colle fidèlement aux allégations du Kremlin, aux variations de la ligne du parti poutinien.
Comment comparez-vous les deux classes d’oligarques : celle des Russes et celle de la tech américaine ? Peuvent-elles avoir des objectifs communs ?
Les intérêts des oligarques russes convergent avec ceux des magnats de la Big Tech. Poutine et les grands oligarques, russes et américains, se croient au-dessus des lois. Le mépris du droit va si loin chez Poutine qu’il en vient à mettre en cause la notion d’Etat, justement parce qu’un Etat repose sur une charpente juridique et qu’il a des frontières, ce qui lui déplaît.
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Le trumpisme vise à remplacer l’Etat par une « verticale de pouvoir » à la Poutine, dans laquelle servent des fonctionnaires choisis pour leur loyauté et non pour leur compétence. Le démantèlement de l’Etat s’accompagne d’une dérégulation dont profitent les grands oligarques ambitionnant de se rendre maîtres des flux financiers. C’est pourquoi les stratèges du Kremlin ont très tôt compris quels services pouvaient leur rendre les libertariens occidentaux. Et la politique étrangère russe se caractérise par son extraordinaire persévérance.
Cette nouvelle séquence des relations russo-américaines est parfois qualifiée de revanche russe sur la fin de la guerre froide…
Au KGB et au GRU [le service de renseignement militaire russe], certains n’ont pas digéré la fin du bloc communiste et l’éclatement de l’URSS, qu’ils ont attribué à un complot américain. Ce noyau d’irréductibles s’est trouvé un théoricien : Alexandre Douguine. Dès le milieu des « années Eltsine » [président de 1991 à 1999], celui-ci a remis à l’ordre du jour l’antagonisme irréductible entre la Russie et les Etats-Unis, en le ressuscitant au prisme de la géopolitique. Douguine proclame qu’il existe une opposition totale entre les puissances terrestres « continentales » telles que la Russie et les puissances maritimes marchandes comme les Etats-Unis et la Grande-Bretagne. Les premières se donnent des régimes conservateurs autoritaires, les secondes sont porteuses du libéralisme. De la même manière que Lénine pensait qu’il n’y avait pas de coexistence possible entre le socialisme et le capitalisme – le socialisme devant inévitablement l’emporter –, Douguine estime qu’il existe un antagonisme existentiel entre les puissances continentales et les puissances maritimes.
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Les thèses douguiniennes ont percolé dans le régime poutinien, et ont inspiré la politique de destruction des Etats-Unis mise en œuvre depuis une vingtaine d’années. Il s’agit d’infliger symétriquement aux Etats-Unis les mêmes coups qu’eux-mêmes auraient prétendument portés à l’URSS sous Gorbatchev [qui a dirigé l’Union soviétique de 1985 à 1991] : les priver de leurs alliés, les désarmer unilatéralement, ruiner leur économie, les mettre au bord de la guerre civile et du démantèlement. Tout ce qu’est en train de réaliser l’administration Trump. Quand le député Andreï Lougovoï proclame sur le plateau du propagandiste Vladimir Soloviev : « Aujourd’hui, nous avons pris une revanche totale, effaçant notre revers de la fin de la guerre froide », il reflète les dispositions d’esprit triomphalistes des élites du Kremlin.