Les ministres de l’intérieur et de la justice se disputent l’espace public, reprenant les mots, les idées et les contre-vérités de l’extrême droite, sans jamais être recadrés.

EXTRÊME DROITE PARTI PRIS

Retailleau et Darmanin, accélérateurs de la bascule vers l’extrême droite

Les ministres de l’intérieur et de la justice se disputent l’espace public, reprenant les mots, les idées et les contre-vérités de l’extrême droite, sans jamais être recadrés. Ils alimentent ainsi chaque jour l’entreprise de « dédiabolisation » du Rassemblement national.

Ellen Salvi

26 mars 2025 à 19h08

https://www.mediapart.fr/journal/politique/260325/retailleau-et-darmanin-accelerateurs-de-la-bascule-vers-l-extreme-droite?utm_source=quotidienne-20250326-192922&utm_medium=email&utm_campaign=QUOTIDIENNE&utm_content=&utm_term=&xtor=EREC-83-[QUOTIDIENNE]-quotidienne-20250326-192922&M_BT=115359655566

Gérald Darmanin en couverture du JDNews, entre deux unes sur Donald Trump ou Philippe de Villiers ; une grande interview de Bruno Retailleau dans LeJournal du dimanche ; Bruno Retailleau en couverture du JDNews entre deux unes sur Donald Trump ou Philippe de Villiers ; Gérald Darmanin invité de la matinale de CNews et Europe 1 ; une grande interview de Gérald Darmanin dans Le Journal du dimanche ; Bruno Retailleau invité de la matinale de CNews et Europe 1

Depuis quelques semaines, le ministre de l’intérieur et celui de la justice se relaient dans les médias de Vincent Bolloré pour rivaliser de formules choc et de propositions qui se le veulent tout autant. Bras de fer avec l’Algérie, port du voile pour les sportives, expulsion des personnes sous OQTF (obligation de quitter le territoire français) et des détenus étrangers, interdiction des mariages mixtes… Chacun son tour, les deux hommes ont aussi menacé de démissionner du gouvernement s’ils n’obtenaient pas gain de cause sur au moins un de ces sujets.

Mardi 25 mars au matin, Bruno Retailleau a donc de nouveau brassé l’ensemble de ces questions au micro de Sonia Mabrouk, sautant de l’une à l’autre avec un art maîtrisé du confusionnisme. Interrogé sur l’agression d’Arié Engelberg, rabbin d’Orléans (Loiret), le ministre de l’intérieur a évoqué un « antisémitisme d’atmosphère » – expression également utilisée la veille par le président du Rassemblement national (RN), Jordan Bardella –, en lui attribuant un « double visage » : celui de « l’islamisme » et celui de « l’extrême gauche ».

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Bruno Retailleau et Gérald Darmanin (de dos), lors de la séance de questions au gouvernement à l’Assemblée nationale, le 25 mars 2025.  © Photo Bertrand Guay / AFP

En amont, Bruno Retailleau avait pris soin de balayer la question de l’antisémitisme d’extrême droite, estimant que celui-ci était « plutôt résiduel » et appartenait désormais au passé. Une assertion à rebours des études sérieuses sur le sujet, comme le rapport annuel de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) sur la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie. Rendu public en juin 2024, il faisait état d’« une très forte augmentation des actes racistes, avec en particulier une explosion des actes antisémites » en 2023.

On pouvait y lire : « Quant au positionnement politique des antisémites ainsi définis, il reste plus marqué à droite qu’à gauche et continue à battre des records à droite et plus particulièrement à l’extrême droite. Aucun parti, aucune tendance politique n’en est pour autant exempte, il est important de le rappeler. Il existe de l’antisémitisme à gauche, tout particulièrement à la gauche de la gauche, chez les proches des Insoumis et d’EELV notamment. Mais à un niveau inférieur à la moyenne de l’échantillon, et sans comparaison avec celui observé à l’extrême droite et chez les proches du RN. »

Une course sans fin avec le RN

Malgré cette étude de la CNCDH, réalisée sur la base des bilans statistiques des ministères de l’intérieur et de la justice, mais aussi d’enquêtes sur l’état de l’opinion, d’analyses des chercheurs et chercheuses et de contributions des acteurs institutionnels, associatifs et internationaux, les discours opportunistes de l’extrême droite sur le sujet ont fini par infuser dans l’espace politique et médiatique. Jusqu’à gagner l’esprit de ceux qui, au sein du gouvernement, se sont lancés dans une course sans fin avec le RN, les yeux rivés sur la prochaine présidentielle.

Dimanche, sur BFMTV, Gérald Darmanin a ainsi indiqué « [constater] que le RN revient sur les propos antisémites tenus par Jean-Marie Le Pen par des dirigeants du Rassemblement national »« On sait tous que le Rassemblement national a été un parti antisémite, qu’il a été condamné pour ça, a-t-il ajouté en usant à son tour du passé. Je connais trop l’accointance que certains dirigeants du Rassemblement national peuvent encore avoir avec certains groupuscules d’ultradroite, mais je crois que les dirigeants du RN, en tout cas nos compatriotes juifs l’ont compris comme ça, ne sont pas ceux qui portent aujourd’hui les propos antisémites. »

Ces propos des ministres de l’intérieur et de la justice viennent valider la stratégie de « dédiabolisation » mise en place par Marine Le Pen depuis plus de vingt ans, et ce, alors même que la cheffe de file du RN n’a jamais renié explicitement l’histoire antisémite du parti, cofondé en 1972 par d’anciens collaborationnistes et des membres de la Waffen-SS. Après la mort de son père, la triple candidate à la présidentielle avait d’ailleurs affirmé au JDNews qu’elle ne se « pardonnerai[t] jamais » de l’avoir exclu du mouvement en 2015.

Bien sûr que le racisme anti-Blancs existe aujourd’hui en France. Le racisme peut-être un racisme anti-Blancs, anti-Noirs, anti-Jaunes [sic] parce que le mal est partout.

Bruno Retailleau, mardi 25 mars

Depuis des années, le RN tente d’effacer sa propre histoire, en se présentant comme le « bouclier de la communauté juive », selon les mots répétés dimanche 23 mars par le vice-président du parti, Sébastien Chenu. Récemment interrogé sur le fait que le député Frédéric Boccaletti avait vendu dans les années 1990 des livres antisémites dans sa librairie de Toulon (Var), Jordan Bardella s’est contenté de répondre : « C’est faux. » Balayant les accusations factuelles en leur opposant ses succès électoraux, l’extrême droite a fini par imposer son récit, ses mots et ses idées.

Ces mots et ces idées sont désormais recyclés par Bruno Retailleau et Gérald Darmanin, qui jugent certains de leurs collègues du gouvernement « trop mous » – il faut dire que même Marine Le Pen l’est aux yeux du garde des Sceaux – et n’hésitent pas à prendre leurs distances avec Emmanuel Macron. « Ce n’est pas parce que je suis rentré au gouvernement que je suis devenu subitement macroniste. […] Les Français savent parfaitement que je ne suis pas seul. Les Français savent parfaitement que je ne suis pas président de la République », a indiqué le ministre de l’intérieur sur CNews et Europe 1, candidat à la présidence du parti Les Républicains (LR).

Hormis sur la question des relations diplomatiques avec l’Algérie, le chef de l’État reste silencieux sur les différentes sorties de ses ministres. Comme souvent en la matière, l’Élysée laisse faire, se contentant de distiller son agacement par voie de confidences d’entourage dans la presse, imputant au premier ministre – lui-même en plein naufrage – la responsabilité des cacophonies gouvernementales et assumant l’idée d’une cohabitation qui ne dirait pas son nom. Mais pendant ce temps, ses ministres continuent de souffler allègrement sur les braises.

La logique de parcours politiques

Non content d’alimenter l’entreprise de « dédiabolisation » du RN par jeu de miroirs avec LFI – « Pour moi, c’est le plus grand danger bien sûr, le danger du chaos », a répété Bruno Retailleau au sujet du mouvement mélenchoniste –, le ministre de l’intérieur se mue en copiste. Rien, sur le fond comme sur la forme, ne différencie ses discours de ceux de Marine Le Pen. Ainsi contribue-t-il, comme Gérard Darmanin du reste, à normaliser dans le débat public des expressions et des concepts jusqu’alors réservés à l’extrême droite.

S’en prenant, dans un bingo presque parfait, aux « wokistes », aux « décolonisalistes »et aux « indigénistes », Bruno Retailleau a profité de l’antenne de Bolloré pour soutenir la porte-parole du gouvernement, Sophie Primas, qui a récemment parlé – sur CNews et Europe 1, il n’y a pas de mystère – de « racisme anti-Blancs » – expression également reprise par le secrétaire national du Parti communiste français (PCF), Fabien Roussel« Bien sûr que le racisme anti-Blancs existe aujourd’hui en France », a martelé le ministre de l’intérieur au terme d’une démonstration aussi hasardeuse que raciste : « Le racisme peut-être un racisme anti-Blancs, anti-Noirs, anti-Jaunes [sic] parce que le mal est partout. »

Comme le rappelait Mediapart en 2019, dans le sillage de nombre de sociologues, le « racisme anti-Blancs » est une construction idéologique destinée à relativiser le racisme systémique, social et culturel, subi en France par les personnes racisées. Son ascension dans le débat public témoigne non seulement de l’aveuglement français à la question coloniale – Bruno Retailleau veut d’ailleurs « sortir de la vision lacrymale et pénitentielle de notre histoire » –, mais aussi du succès de la stratégie d’hégémonie culturelle de l’extrême droite.

Multipliant les politesses vis-à-vis du RN, Gérald Darmanin est allé jusqu’à soutenir Marine Le Pen dans l’affaire des assistants parlementaires.

Le ministre de l’intérieur ne s’en cache pas : « J’ai lu Gramsci et j’ai toujours pensé que si on veut gagner dans les urnes, il faut aussi gagner dans les esprits », a-t-il déclaré face à Sonia Mabrouk. C’est donc tout naturellement qu’il poursuit depuis Beauvau le parcours commencé au sein du Mouvement pour la France (MPF) de Philippe de Villiers, dont il fut longtemps le bras droit. S’appuyant sur un entourage issu de la même mouvance, il consolide en coulisses ses liens avec l’extrême droite, et va jusqu’à saluer publiquement le collectif identitaire Némésis.

Gérald Darmanin n’est pas en reste. Le ministre de la justice a quant à lui fait ses classes comme assistant parlementaire auprès de l’ancien député UMP Christian Vanneste, partisan d’un rapprochement entre la droite de gouvernement et l’extrême droite, principalement connu pour être l’auteur de nombreuses déclarations homophobes« Sur tous les sujets, il était en communion idéologique totale avec moi. Il était plus que catholique, pratiquement intégriste », avait confié l’intéressé à propos de son ex-collaborateur dans La République des apparatchiks (Fayard, 2017).

À l’époque – nous étions en 2008 –, Gérald Darmanin avait même écrit quelques articles pour Politique Magazine, une revue liée au mouvement Restauration nationale, qui se réclame de Charles Maurras et de l’Action française. En 2021, devenu ministre de l’intérieur, il avait laissé échapper sa proximité avec cet héritage en utilisant une grammaire antisémite, comparant son combat contre « le séparatisme islamiste » à la politique antijuive de Napoléon face aux « problèmes d’intégration des juifs à la Nation française ».

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Celui qui prétendait lutter contre les stigmatisations et les dérapages contrôlés de son ancien bord politique s’est peu à peu converti aux enquêtes d’opinion et au « bon sens du boucher-charcutier de Tourcoing », pour reprendre ses mots. Multipliant les politesses vis-à-vis du RN, le ministre de la justice est allé jusqu’à soutenir Marine Le Pen dans l’affairedes assistants parlementaires de son parti, estimant qu’« il serait profondément choquant qu’[elle] soit jugée inéligible et ainsi ne puisse pas se présenter devant le suffrage des Français ».

Il n’y a rien d’étonnant, lorsqu’on connaît les deux hommes, leur cheminement et leurs ambitions politiques, à les voir aujourd’hui construire de telles passerelles avec l’extrême droite dans les médias qui lui sont acquis. Le plus surprenant – mais surtout effrayant à bien des égards – est de constater que leurs propos sont désormais diffusés sur le ton de l’évidence, sans jamais être rectifiés, contextualisés, recadrés. Et d’observer ces ministres agir comme si de rien n’était, alors même qu’ils incarnent un pouvoir accélérant chaque jour le mouvement de bascule.

Ellen Salvi

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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