Ukraine, Trump, immigration… : l’écroulement géopolitique de l’Europe
Tandis que le fonctionnement des institutions bruxelloises montre à nouveau ce que leur conception de la démocratie a d’exotique, la Pologne, de son côté, préserve sans scrupule son indépendance et sa souveraineté des empiétements de l’Union européenne. Parallèlement, le rêve d’une Europe-puissance paraît plus chimérique que jamais avec la séquence trumpiste ukrainienne.
publié le 18/03/2025 https://elucid.media/politique/ukraine-trump-immigration-l-ecroulement-geopolitique-de-l-europe
Par Éric Juillot

Deux faits intervenus ces dernières semaines permettent de saisir, à la suite de beaucoup d’autres, les limites de la démocratie telle qu’on l’entend dans les institutions européennes. Alors qu’elle est censée constituer la clef de voûte des « valeurs » que l’Union européenne se targue d’incarner à la face du monde, la démocratie n’y est le plus souvent qu’un élégant trompe-l’œil.
À Bruxelles, un sens de la « démocratie » bien particulier
L’ancien Commissaire Frans Timmermans, en charge de la politique climatique de l’UE entre 2019 et 2023, a fait financer par ses services des ONG environnementales chargées de convaincre des eurodéputés de voter en faveur du « Pacte vert » alors en discussion. On savait que le lobbying est une pratique très répandue dans les institutions bruxelloises. Environ 50 000 lobbyistes exercent on ne peut plus officiellement leur influence auprès de ces dernières, tentant de peser à toutes les étapes du processus de décision complexe et laborieux qui caractérise l’Union européenne.
Si une telle pratique choque de nombreux citoyens – en France notamment où l’on y voit une atteinte inadmissible à la qualité du débat démocratique et un obstacle à la volonté du peuple – le lobbyiéng est tout à fait reconnu à Bruxelles. On s’y flatte seulement d’encadrer cette pratique par des registres de transparences, des codes de bonne conduite et autres chartes déontologiques censés en empêcher les abus, à défaut d’en contester le principe. La « démocratie » y est donc sous la pression constante des intérêts privés.
Avec Frans Timmermans, le lobbying a pris cependant une tournure inédite, à double titre : parce qu’il a été financé avec de l’argent public – ce qui est scandaleux moralement et, il faut l’espérer, illégal –, mais aussi car il émanait d’une institution – la Commission – qui en visait une autre – le Parlement. Une vague conscience de ce que la démocratie implique suffit pour percevoir ce que cette pratique a de contre nature. En agissant de la sorte, Timmermans a porté atteinte au principe de la séparation des pouvoirs et a gravement manqué de respect au Parlement, une institution communément présentée comme le cœur vivant de la « démocratie bruxelloise » en raison de son élection au suffrage universel.
Qu’il l’ait fait secrètement ajoute à la gravité de son acte. La morale publique – pour autant que cette expression ait un sens à Bruxelles – et l’État de droit – dans lequel les institutions de l’UE se drapent en permanence – ont ici tous deux été foulés aux pieds.
Parallèlement, le 16 janvier dernier, à l’occasion d’un vote au sein de la commission parlementaire du commerce international au sujet du traité de libre-échange UE-Mercosur, les regroupements partisans transnationaux du Parlement européen ont volé en éclats. Plutôt que de voter par formations politiques, les eurodéputés ont spontanément trouvé évident et nécessaire de voter par pays. Surmontant leurs habituelles oppositions idéologiques, c’est en tant que Français, Polonais, Italiens, etc., qu’ils ont soutenu ou critiqué le projet d’accord en fonction, en tout premier lieu, de ce qu’ils estimaient être l’intérêt de leur nation respective.
En temps ordinaire, le Parlement prend des décisions sur des questions secondaires ou adopte des résolutions qui n’intéressent personne ; mais il suffit que le sujet gagne en ampleur pour que, très vite, les différences nationales habituellement gommées par l’organisation partisane se manifestent, dévoilant au passage le caractère fictif de la démocratie que le Parlement est censé incarner : une démocratie sans démos, les députés représentant très officiellement un peuple européen qui n’existe pas.
Leur élection au suffrage universel depuis 1979 n’a rien changé à cet état de fait, et les taux d’abstention très élevés à chaque élection européenne depuis cette époque témoignent de la faible légitimité de cette institution. Dans une perspective historique, elle n’est rien de plus qu’une fiction absurde autorisée par l’époque, mais dont l’existence même suscitera sans doute la perplexité lorsqu’on en écrira l’histoire dans quelques décennies.
La Pologne d’abord !
Février a vu la Pologne remettre en cause clairement ses obligations européennes en matière de droit d’asile et d’accueil de migrants. Ainsi, le 23 février, la chambre basse du parlement polonais a approuvé à une écrasante majorité un projet de loi autorisant la suspension temporaire du droit d’asile à ses frontières orientales lorsque le gouvernement l’estimera nécessaire, officiellement pour lutter contre une immigration clandestine que Varsovie accuse Moscou et Minsk d’instrumentaliser. L’invocation de la « sécurité nationale » sert ici de prétexte commode pour justifier une politique ouvertement hostile à l’accueil des migrants et pour faire accepter à Bruxelles cette atteinte à l’État de droit dont l’Union européenne, quoi qu’elle en dise, défend une conception pour le moins fluctuante.
Plus tôt dans le mois, c’est le Premier ministre polonais en personne, Donald Tusk, qui a, en présence d’Ursula von der Leyen, annoncé que son pays n’appliquerait tout simplement pas le Pacte européen sur l’immigration et l’asile, qui prévoit des « relocalisations » de migrants au départ de pays situés en première ligne comme l’Espagne ou l’Italie, vers les pays qui sont moins exposés aux flux migratoires clandestins. Les pays qui refuseraient le mécanisme des relocalisations devraient, à titre de compensation, verser à l’UE une somme de 20 000 euros par migrant refusé. Or, Donald Tusk a été très clair : « La Pologne n’acceptera aucune charge liée au mécanisme de relocalisation ».
L’affirmation semble d’autant plus intransigeante que le pacte est peu ambitieux sur ce point, projetant un objectif de 30 000 migrants relocalisés en tout, soit guère plus de quelques milliers pour la Pologne, mais c’est encore trop pour Varsovie, qui argue de l’accueil massif de réfugiés ukrainiens depuis 2022 pour justifier son refus, comme une manière de recouvrir d’un voile de vertu ce qui relève en fait d’une xénophobie diffuse au sein de la société polonaise vis-à-vis des migrants du Sud.
Donald Tusk s’inscrit ici dans les pas de son prédécesseur Mateusz Morawiecki, dont le parti Droit et Justice (Pis), n’était pas précisément en odeur de sainteté à Bruxelles. À l’arrivée de l’actuel Premier ministre au pouvoir en décembre 2023, Bruxelles et les élites européistes avaient exulté. Un grand « Européen » tel que lui ne pouvait que mettre un terme rapide au conflit multiforme qui opposait depuis des années Bruxelles et Varsovie au sujet de l’État de droit. À l’usage, les choses ne se sont pourtant pas révélées aussi simples et la Pologne, menacée et sanctionnée auparavant par l’UE, prend le risque de l’être à nouveau un jour, le pacte étant censé entrer en vigueur en 2026.
Il faut voir dans les prises de position de Donald Tusk une illustration de ce que pour la Pologne, l’Union européenne est un moyen et non pas une fin, à l’opposée exacte de ce que pensent par exemple les élites françaises depuis une trentaine d’années. Si la « grande nation » d’autrefois a aujourd’hui si peu confiance en elle qu’elle préfère se délester de sa souveraineté au profit d’un ensemble plus grand qui, pense-t-elle, la décuplera, les Polonais, en revanche, sont prêts à lutter dans leur immense majorité contre tout empiétement de Bruxelles sur leur souveraineté récemment recouvrée (1990) et tant de fois détruite depuis deux siècles.
L’annonce de Donald Tusk est de nature à embarrasser profondément Bruxelles : le pacte est juridiquement contraignant et il est inconcevable qu’un État s’en exonère sur la base de sa seule volonté politique. Toute concession de Bruxelles encouragerait d’autres États à suivre le chemin polonais, minerait les bases juridiques de l’UE et détricoterait un pacte très laborieusement négocié entre les 27 et censé démontrer la capacité de « l’Europe » à traiter efficacement la question migratoire.
À l’inverse, un conflit ouvert avec une Pologne pourtant théoriquement europhile prendrait la forme d’un raidissement autoritaire à Bruxelles, difficilement compatible avec « l’esprit européen » et de nature à alimenter l’europhobie, en Pologne et ailleurs. Dans ce domaine comme dans beaucoup d’autres, l’Union européenne semble ici prise au piège de ses intenables contradictions.
Anatomie d’une chute : Donald Trump et le projet européiste
Par où commencer ? Le basculement géopolitique dont les dernières semaines ont été le théâtre est d’une telle ampleur, il emporte des conséquences si grandes qu’il est difficile d’en évoquer en quelques lignes les différents aspects.
Pour le dire brièvement : quelques phrases prononcées par le nouveau président américain ont suffi à provoquer une rupture historique comparable à celle induite par l’intervention armée de la Russie contre l’Ukraine il y a trois ans. Ses phrases ont disloqué la configuration géopolitique née de cette guerre, qui avait vu l’UE, le Royaume-Uni et les États-Unis faire bloc unanimement contre la Russie. C’est cette unité qui a volé en éclat, et avec elle le récit qui lui donnait sens.
Quoi que l’on pense de la manière de voir de Donald Trump, quoi que l’on pense de ses affirmations – souvent outrancières, parfois saugrenues –, il faut d’emblée leur reconnaître un mérite : pour la première fois depuis trois ans, les chances que de réelles négociations de paix commencent à se mettre en place sont élevées. Ce fait est d’autant plus notable que la situation était jusque-là figée.
Au niveau stratégique d’abord, par l’incapacité d’une des deux parties à l’emporter militairement sur l’autre de manière tranchée : si la Russie à l’ascendant sur toute la ligne de front depuis de nombreux mois, elle ne parvient pas à monter des offensives ne serait-ce qu’au niveau opérationnel ; il lui faut se contenter d’un « grignotage » comparable à celui que Joffre se targuait de pratiquer en 1915, insuffisant pour remporter sur le terrain une incontestable victoire militaire.
Au niveau géopolitique, le blocage était tout aussi net : de Washington à Varsovie en passant par Paris, Londres et Berlin, il n’était pas question d’envisager une politique autre que celle d’un soutien à durée indéterminée à Kiev dans l’espoir d’une victoire finale. Cette ambition relevait pourtant et de plus en plus d’une vue de l’esprit, compte tenu de l’épuisement de la base démographique ukrainienne. Mais, contraints par leur vision manichéenne du conflit, les Occidentaux avaient fini par s’inscrire insensiblement dans la logique maximaliste d’une guerre à outrance par procuration, destinée à durer tant que les Ukrainiens accepteraient de mourir pour leur pays, sans la moindre interrogation sur les chances réelles de victoire à terme. La posture moralement pure des Occidentaux, qui leur interdisait toute idée de négociation ou de concession avec « l’Ogre » russe, était à la fois confortable et irresponsable.
La rupture introduite par le président américain a tout à coup renvoyé les Européens à leur présomption et à leur insuffisance. À rebours du néo-conservatisme qui a façonné une bonne partie de la politique étrangère américaine depuis trente ans, et qui a contaminé la plupart des chancelleries européennes, Donald Trump injecte soudain dans le conflit de grosses quantités de réalisme, parfois cynique. Dans l’esprit de Trump, le conflit russo-ukrainien n’est plus une lutte eschatologique du Bien contre le Mal, mais une guerre stupide qui n’aurait jamais dû commencer et qu’il faut clore au plus vite en tenant compte des réalités du terrain et de l’intérêt économique bien compris des États-Unis.
La perspective d’un « partenariat » économique russo-américain, évoqué par Trump dès son premier entretien téléphonique avec son homologue russe, devrait inciter les Européens à se débarrasser au plus vite de leur lecture du conflit désormais dépassée. Si cette crise majeure devait se solder par un pactole économique pour les États-Unis en Russie tandis que les Européens devraient se cantonner à financer par la dette la reconstruction de l’Ukraine, il ne leur resterait plus qu’à constater qu’ils ont perdu sur toute la ligne par stupidité et par aveuglement.
Il est impossible cependant qu’ils parviennent à reprendre l’initiative. Dire que le soudain revirement américain laisse les Européens au dépourvu serait un euphémisme ; il ouvre en fait un gouffre sous leurs pieds et les livre au plus grand désarroi, sinon au désespoir. Le lien transatlantique, pour beaucoup d’entre eux, est une sorte de fait de nature géostratégique que rien ne devait, que rien ne pouvait remettre en question, la vassalisation volontaire et heureuse des États du vieux continent en constituant le meilleur gage. La situation présente a ceci de spectaculaire que c’est la puissance dominante qui décide de se détourner de ses vassaux, quand ceux-ci ne souhaitaient nullement alléger leur joug. C’est donc en orphelins qu’il leur faut, dans l’urgence, tenter d’agir sur un plan proprement historique, ce dont ils ont de longue date perdu l’habitude.
La première victime de la scission à l’intérieur du camp atlantiste est bien évidemment l’Union européenne. À travers la présidente de sa Commission en premier lieu, dont l’atlantisme invétéré se trouve fort mal récompensé, mais il y a plus grave : en tant que telle, l’UE est atteinte par une accélération de l’Histoire qui la laisse sur la touche et dévoile l’inanité de sa prétention à la puissance. La diplomatie de l’appareil communautaire est plus que jamais inaudible et l’UE doit désormais lutter non pas pour jouer un rôle, mais pour être acceptée en tant que figurant dans les sommets internationaux qui s’annoncent.
Car la parole est aux États, puisque c’est de géostratégie qu’il s’agit et que seuls les États, hier comme aujourd’hui, y sont parties prenantes. Or, les principaux États européens – dont le Royaume-Uni, que le Brexit n’a pas anéanti – ont vocation à agir en ordre dispersé, du fait de leurs caractéristiques respectives. Il ne suffit pas de se décréter « européen » pour effacer comme par magie les identités nationales au profit d’une identité continentale susceptible de déboucher sur une unité de vue et d’action. Celle-ci n’existe pas, car des siècles d’Histoire y font obstacle, qu’on s’en réjouisse ou qu’on s’en désole.
La réunion entre États européens récemment organisée par la France l’a clairement démontré. En dépit de l’enjeu et malgré la force des pressions des circonstances, cette réunion a été le théâtre de leur division. Par exemple, la Pologne – dont l’augmentation considérable des dépenses militaires a fait un acteur européen notable – a fait savoir qu’elle se donnait pour priorité le maintien d’un lien direct et privilégié avec Washington et qu’elle ne souhaitait pas déployer à ce stade de troupes de maintien de la paix en Ukraine une fois la guerre terminée.
L’Italie, de son côté, insiste par la bouche de sa Première ministre sur le fait que la rencontre n’était pas « anti-Trump » et que les États-Unis « œuvrent pour la paix » ; l’Allemagne se pose en fidèle soutien de l’Ukraine sans que l’on sache trop jusqu’à quel point elle peut s’opposer à la volonté américaine ou tenter de s’en émanciper ; la France et le Royaume-Uni, enfin, semblent tout miser sur le déploiement de quelques dizaines de milliers d’hommes en Ukraine pour maintenir la paix, une pure gesticulation stratégique pour se donner l’illusion de servir à quelque chose, quand l’essentiel aura été décidé ailleurs et sans elles.
Le seul point de convergence entre tous ces États consiste désormais à rappeler que l’Ukraine doit être partie prenante dans les négociations qui la concernent au premier chef et qu’il serait inconcevable de lui imposer une paix carthaginoise compte tenu de la remarquable bravoure dont ses soldats ont fait preuve, qui leur a permis de contenir les forces ennemies à l’étonnement de beaucoup. Les chancelleries européennes ont là un second rôle notable à jouer ; il faut souhaiter que Washington se montre capable de les entendre et soucieux de ne pas trop les humilier. La finesse n’étant pas la qualité première du nouveau président américain, rien n’est certain à ce sujet…
Quoi qu’il en soit, la rhétorique belliciste de la nécessaire victoire de l’Ukraine portée par les Européens est grandement mise à mal. Celle-ci apparaît clairement hors de portée, dès lors que le principal soutien militaire de Kiev lui fait désormais défaut. La situation condamne les Européens à admettre les limites de leur puissance et leur incapacité collective à œuvrer décisivement à la sortie d’un conflit autant qu’à le prévenir.
C’est bien sûr une question de moyens militaires, mais c’est aussi une question de lucidité stratégique et diplomatique, deux domaines dans lesquels les Européens n’ont guère brillé ces dernières décennies. La faute à la « fin de l’Histoire » ?
Photo d’ouverture : (rangée arrière de gauche à droite) Ulf Kristersson, Premier ministre suédois, Olaf Scholz, chancelier allemand, Jonas Gahr Store, Premier ministre norvégien, Petr Fiala, Premier ministre de la République tchèque (rangée centrale de gauche à droite) Mette Frederiksen, Première ministre danoise, Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, Antonio Costa, président du Conseil européen, Le Premier ministre canadien Justin Trudeau, le Premier ministre italien Giorgia Meloni (au premier rang, de gauche à droite), le président français Emmanuel Macron, le Premier ministre britannique Keir Starmer, le président ukrainien Volodymyr Zelensky et le Premier ministre polonais Donald Tusk, à Lancaster House, dans le centre de Londres, le 2 mars 2025. (Photo JUSTIN TALLIS / POOL / AFP)