Santé mentale : un accès aux soins très dégradé
Quentin Haroche | 26 Mars 2025 https://www.jim.fr/viewarticle/santé-mentale-accès-aux-soins-très-2025a100078l?ecd=wnl_all_250326_jim_daily-doctor_etid7320081&uac=368069PV&impID=7320081&sso=true
Malgré quelques annonces faites par le gouvernement mercredi dernier, les actions concrètes pour améliorer la santé mentale, pourtant érigée en grande cause nationale en cette année 2025, se font encore attendre. Les autorités semblent principalement s’intéresser à des questions de sensibilisation et de prévention, qui sont certes importantes, mais qui laissent en partie de côté l’essentiel.
Car c’est aussi et surtout sur l’accès aux soins que se focalise la crise de la santé mentale que connaissent les Français, comme le révèle l’enquête réalisée par la Fédération hospitalière de France (FHF) publiée ce mardi.
https://www.fhf.fr/sites/default/files/2025-03/202503_FHF_CP_DonnéesPsy%20VF.pdf
Le sondage réalisé par la FHF confirme tout d’abord qu’il existe bien un fort besoin de soins psychiatriques dans la population : 23 % des personnes interrogées disent avoir été touchées par un problème de santé mentale, une proportion qui monte à 29 % chez les femmes et 34 % chez les moins de 35 ans.
41 % des malades ne parviennent pas à consulter un psychiatre
La demande de soins est en forte augmentation, notamment là encore chez les jeunes : chez les 5-19 ans, les séjours en soins psychiatriques étaient, en 2024, de 32 % supérieurs à ce qui était attendu et de 25 % supérieurs en addictologie et toxicologie.
« L’impact du Covid et des confinements successifs et période de couvre-feu ont probablement eu un rôle dans la dégradation de l’état de santé́ mentale des populations jeunes » suggère la FHF, tout en soulignant que « la hausse du recours à l’hôpital résulterait de freins au dépistage et de difficultés d’accès en amont ».
Car l’enquête de la FHF souligne également les grandes difficultés qu’ont les Français rencontrant des troubles mentaux à être pris en charge.
Plus de la moitié (52 %) ont souffert d’un problème d’accès aux soins comme des délais d’attente trop long (47 %), l’impossibilité de trouver un rendez-vous avec un psychiatre (41 %) ou la rupture de stock d’un médicament (27 %).
On rappelle d’ailleurs que la quétiapine, médicament utilisé dans le traitement de la schizophrénie et des troubles bipolaires, fait l’objet d’une pénurie depuis plusieurs mois et que les psychiatres rapportent désormais des tensions d’approvisionnement sur le lithium et l’antipsychotique Zypadhera.
Au final, seulement sept personnes présentant des troubles mentaux sur dix sont prises en charge et seulement 22 % le sont par un psychiatre, les autres étant pris en charge par un généraliste ou un centre médico-psychologique (CMP).
« En psychiatrie plus qu’ailleurs, les services sont saturés, les centres médico-psychologiques (CMP) publics connaissent de grandes difficultés pour répondre aux besoins de soins non programmés » souligne la FHF. A l’hôpital, 40 % des établissements comptent au moins un quart de postes de psychiatres vacants.
13 fois plus de psychiatres par habitant à Paris que dans la Meuse
En ville, la situation est encore plus critique. « Quand on se compare aux pays voisins, la France n’a pas vraiment moins de praticiens, mais ils sont souvent âgés et on a un gros problème de répartition géographique » explique au Parisien le Pr Antoine Pelissolo, chef du service de psychiatrie de l’hôpital Henri Mondor à Créteil.
Selon le dernier atlas de la démographie médicale publié par l’Ordre des médecins en octobre dernier, la France compte 15 psychiatres pour 100 000 habitants. Mais la densité de psychiatres varie grandement entre les départements : on compte ainsi 13 fois plus de psychiatres par habitant à Paris que dans la Meuse.
La situation est encore plus dramatique concernant la pédopsychiatrie : une quarantaine de départements ne comptent pas le moindre pédopsychiatre libéral.
La pyramide des âges n’incite d’ailleurs pas trop à l’optimisme : 22 % des psychiatres en activité ont plus de 60 ans et c’est généralement dans les départements les moins dotés qu’on trouve les psychiatres les plus âgés.
« Beaucoup de psychiatres ont été formés dans les années 1980, ils atteignent 70 ans et sont en prolongation d’activité, on ne va pas combler les déserts médicaux avec seulement des prolongations d’activité » commente le Dr Rachel Bocher, cheffe du service de psychiatrie du CHU de Nantes.
A cela s’ajoute également la question économique : de plus en plus de psychiatres libéraux s’installent en secteur 2 et pratiquent des dépassements d’honoraires, augmentant ainsi les difficultés d’accès pour les patients les plus précaires.
Face à ce manque de psychiatres et à cette désertification médicale, plusieurs mesures sont préconisées : augmentation du nombre d’internes en psychiatre (mais la spécialité reste très peu prisée par les étudiants), revalorisations des rémunérations, délégations de tâches à des professionnels de santé non-médecins, recrutement de médecins étrangers etc.
Mais faut-il également limiter la liberté d’installation pour assurer une meilleure répartition des psychiatres sur le territoire ?
sLes députés auront l’occasion d’étudier cette question épineuse dès la semaine prochaine avec l’examen de la proposition de loi Garrot.
References
Communiqué de la FHF : Santé mentale et psychiatrie : des difficultés d’accès aux soins persistantes et un recours aux soins hospitaliers très préoccupant chez les plus jeunes, https://www.fhf.fr/actualites/communiques-de-presse/sante-mentale-et-psychiatrie-des-difficultes-dacces-aux-soins-persistantes-et-un-recours-aux-soins
Santé mentale des enfants de 3 à 6 ans : Santé publique France publie de nouveaux résultats de l’étude Enabee
Santé publique France publie aujourd’hui de nouveaux résultats d’Enabee, première étude épidémiologique nationale sur le bien-être et la santé mentale des enfants de 3 à 11 ans, scolarisés en maternelle ou en élémentaire en France hexagonale.
Publié le 10 décembre 2024 https://www.santepubliquefrance.fr/presse/2024/sante-mentale-des-enfants-de-3-a-6-ans-sante-publique-france-publie-de-nouveaux-resultats-de-l-etude-enabee
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En croisant les points de vue des parents et des enseignants, les résultats de l’étude montrent qu’un peu plus de 8% des enfants, scolarisés en maternelle, ont au moins une difficulté de santé mentale probable, de type émotionnel, oppositionnel ou inattention/hyperactivité, impactant leur vie quotidienne.
Ces résultats confirment qu’il faut dès la petite enfance – période critique du développement des enfants – renforcer les compétences psychosociales qui seront des leviers à mobiliser au bénéfice de la santé mentale. Cet objectif fait partie de la stratégie nationale multisectorielle de développement des compétences psychosociales de tous les enfants et jeunes lancée en 20221.
Ces travaux s’inscrivent dans une dynamique générale sur la santé mentale – grande cause nationale 2025, visant notamment à promouvoir une bonne santé mentale et prévenir l’apparition de troubles. Le renouvellement à intervalles réguliers de cette étude conduite par l’Agence permettra de suivre les évolutions des indicateurs de bien-être et de santé mentale des enfants au cours du temps et d’éclairer les décisions publiques nécessaires à la création, dès le plus jeune âge, d’environnements de vie favorables à leur épanouissement.
En maternelle, environ 1 enfant sur 12 concerné par au moins une difficulté de santé mentale
Basée sur un échantillon représentatif d’enfants scolarisés en France hexagonale de plus de 2 600 enfants, en combinant les points de vue des parents et des enseignants, l’étude révèle que 8,3% des enfants de 3 à 6 ans présentent au moins un type de difficultés probables de santé mentale ayant un retentissement sur leur vie quotidienne.
Plus précisément :
- 1,8% présentent des difficultés émotionnelles
- 5,9% présentent des difficultés oppositionnelles
- 1,9% présentent des difficultés d’inattention/hyperactivité
- Les garçons présentent plus de difficultés probables avec retentissement sur leur vie que les filles (11,3% versus 5,2% respectivement)
Parmi les autres points à retenir :
- Près de 13% des enfants scolarisés en maternelle ont consulté au moins une fois un professionnel de santé, au cours des douze mois précédant l’étude, pour des difficultés psychologiques ou d’apprentissage
- Environ un tiers des enfants qui présentent au moins un type de difficultés probables avec un retentissement sur leur vie quotidienne a consulté un professionnel de santé mentale au cours de l’année précédente
- Le niveau de bien-être des enfants, tel qu’estimé par les parents, peut être considéré comme bon, aussi bien pour les filles que pour les garçons
Il est à noter qu’à ces âges précoces, les difficultés de comportement ou émotionnelles peuvent évoluer rapidement et leur mesure est impactée par les perceptions et attentes des adultes répondants ; les résultats sont donc à interpréter avec prudence. Il ne s’agit pas de diagnostics cliniques, mais bien d’avoir une représentation épidémiologique des besoins des jeunes enfants dans leur ensemble. A titre individuel, en cas de difficulté, un échange avec un professionnel de santé de 1er recours peut aider les parents.
Des analyses complémentaires sont prévues pour identifier les facteurs associés à ces difficultés relatifs par exemple à l’environnement de vie de l’enfant, à sa santé ou celle de ses parents.
Ces résultats confirment également qu’il est nécessaire d’intervenir dès le plus jeune âge, pendant la petite enfance, période critique du développement et plaident pour une amélioration des dispositifs d’accompagnement en santé mentale des enfants avant l’âge de 6 ans. Santé publique France s’engage par exemple dans le déploiement des compétences psychosociales2 (CPS), un levier à mobiliser au bénéfice de la santé mentale dès le plus jeune âge. Ainsi, en 2022, l’Agence a publié un premier état des connaissances sur les CPS et un référentiel théorique, qui seront complétés début 2025 par un référentiel et des ressources opérationnels. Ces référentiels constituent un socle de connaissances sur les CPS et des supports utiles pour les formateurs CPS, afin de favoriser le développement des CPS des enfants et des jeunes. Dans le cadre de la stratégie nationale de développement des CPS copilotée par les ministères de la Santé et de l’Education nationale. Santé publique France élabore et co construit ces outils afin d’accompagner les acteurs dans les territoires et les aider à s’approprier les fondamentaux des CPS sur la base d’interventions fondées sur des données probantes. C’est ainsi qu’elle a apporté l’expertise CPS pour la construction du kit empathie de l’Education Nationale, généralisé à la rentrée 2024 dans les écoles maternelles et élémentaires.
« L’étude Enabee constitue une avancée déterminante en fournissant une première photographie de l’état de santé mentale des enfants en France. La récurrence de l’étude permettra d’avoir une meilleure compréhension de l’évolution de la santé mentale de ces populations fragiles et d’adapter au mieux la réponse à leurs besoins. La santé mentale des enfants est étroitement liée à des multiples facteurs, individuels, sociaux et structurels. Cette étude permet de les identifier et donc de cibler les facteurs pouvant l’altérer et ce, dès la petite enfance, période critique du développement des enfants.
Déclarée grande cause nationale de l’année 2025, la santé mentale est l’affaire de tous ; et pour Santé publique France, une préoccupation majeure. Prévenir l’apparition de troubles psychiques et lutter contre la stigmatisation sont des enjeux de santé publique sur lesquels nous nous engageons pleinement pour accompagner ces jeunes adultes de demain ».
Dr Caroline Semaille, Directrice générale de Santé publique France
Focus sur l’étude Enabee : une étude inédite pour évaluer la sante mentale et le bien-être des enfants de 3 a 11 ans
Mise en place en 2022 par Santé publique France, avec l’appui du Ministère de la Santé et de l’Accès aux soins et du Ministère de l’Éducation nationale, l’étude Enabee « Etude nationale sur le bien-être des enfants » vise à approfondir les connaissances sur le bien-être et la santé mentale des enfants âgés de 3 à 11 ans. Elle mesure notamment le niveau de bien-être et la fréquence de certaines difficultés ou troubles probables des enfants scolarisés de la petite section de maternelle (PSM) au cours moyen deuxième année (CM2), en France hexagonale. L’étude Enabee repose sur une évaluation de la santé mentale, par les parents et les enseignants et les enfants eux-mêmes (à partir du Cours préparatoire (CP)). L’étude mesure 3 types de difficultés et troubles probables : émotionnels, oppositionnels ou déficit d’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH). Il ne s’agit pas de diagnostics cliniques mais d’une analyse croisée des points de vue déclarés pour chaque enfant, ayant permis d’identifier des symptômes, leur impact sur la vie de l’enfant et, au-delà de certains seuils, des difficultés et troubles probables.
Elle représente une avancée cruciale dans l’observation épidémiologique de la santé mentale des jeunes enfants, un domaine jusqu’alors peu investi en France et a été construite en concertation avec l’ensemble des parties prenantes impliquées (famille, santé, éducation).
En 2023, Santé publique France avait publié les premiers résultats concernant les enfants de 6 à 11 ans.
Ces derniers montraient que 13% des enfants en élémentaire présentent un trouble probable de santé mentale, ce taux de prévalence étant du même ordre de grandeur que ceux observés dans d’autres pays en Europe sur la même tranche d’âge en 2010 et 2017.
Voir aussi: