Abdennour Bidar, philosophe : « Il y a une convergence de fond entre les valeurs fondatrices de notre République et celles de l’islam »

Le Monde des religions 21 mars 2025

    Islam

Abdennour Bidar, philosophe : « Il y a une convergence de fond entre les valeurs fondatrices de notre République et celles de l’islam »

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Tribune

Abdennour Bidar Philosophe

Dignité de la personne humaine, liberté, égalité, fraternité et même laïcité : ces valeurs sont celles de l’islam comme de la République, assure l’essayiste dans une tribune au « Monde des religions ». Selon lui, le ramadan fournit une occasion propice pour une réflexion sur la dimension spirituelle de la République.

Publié le 21 mars 2025 à 13h00 Temps de Lecture 4 min.

En ce temps de jeûne du mois de ramadan, période pour les musulmans d’un approfondissement de la vie spirituelle, l’occasion est propice au questionnement de la présence de l’islam en France. Qu’est-ce que nous, musulmans, pouvons apporter à ce pays qui est le nôtre ? On peut répondre sur plusieurs plans, mais je choisirai ici celui des valeurs fondatrices de notre République : dignité de la personne humaine, liberté, égalité, fraternité, laïcité.

Il y a là, sur ce plan, une convergence de fond entre la France et l’islam dont trop peu de gens encore ont conscience, et une clé majeure de notre avenir commun sera précisément l’avènement de cette prise de conscience parmi les élites françaises en général, élites musulmanes comprises – j’entends par « élites » l’ensemble des consciences cultivées, politiques et spirituelles.

Qui est Allah ?

Commençons par le triptyque liberté, égalité, fraternité. Du point de vue islamique, c’est l’expression politique parfaite de la vérité métaphysique qu’on appelle tawhîd, « la doctrine de l’unité ». Selon cette doctrine, qui est le cœur de la vision du monde en islam, tout est un, c’est-à-dire que la multiplicité des êtres correspond à la diversité des visages ou des expressions d’une réalité unique. Cette réalité, l’islam la nomme Allah, un terme coranique que l’on traduit habituellement par Dieu. Qui est Allah ? Dans le Coran, c’est avant tout le suprême sujet, la suprême conscience de soi, le Vivant par excellence, qui contemple des univers innombrables comme le spectacle du déploiement de ses propres possibilités de vie.

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Tous ces mondes sont ainsi, en quelque sorte, le corps immense d’Allah. Dès lors, celui-ci dit de lui-même : « Il n’y a de réalité que moi » (sourate 20, verset 14). Ce qui est un équivalent exact de la parole de l’Exode biblique où Yahvé dit à Moïse : « S’ils te demandent mon nom, réponds-leur que je suis celui qui est » (I3 : 13-15). Or, quelle est la meilleure traduction politique possible de cette métaphysique du tawhîd si ce n’est l’affirmation de la liberté, de l’égalité et de la fraternité des citoyens ? Selon le tawhîd, en effet, la multiplicité des êtres et des univers ne peut nourrir qu’une telle relation de liberté, d’égalité, de fraternité, car Allah – le suprême « Je suis » – s’exprime de manière souverainement libre en tous, parfaitement égale en tous et, ainsi, les voilà fraternels en partage de la même dignité divine.

Voilà déjà comment la doctrine du tawhîd en islam donne à la République politique la dignité vertigineuse d’une expression de la République métaphysique : si les citoyens sont rassemblés par-delà leurs différences d’identité, de culture, de croyance, dans une unité transcendante, c’est parce que, à l’échelle universelle, la diversité indéfinie de tous les êtres est sous-tendue par leur appartenance commune à une même vie.

Cet accord au sommet entre la République et l’islam se trouve tout aussi bien du côté du fondement ultime des valeurs que je viens d’évoquer : la dignité égale de toute personne humaine. Selon la doctrine du tawhîd, chaque être humain, en tant qu’il est un sujet, un être qui peut dire « je » et qui a conscience de lui-même, est une expression privilégiée, éminente, du suprême « Je suis » divin.

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Là encore, d’ailleurs, l’islam ne fait que réaffirmer la parole biblique selon laquelle l’être humain est créé « à l’image et à la ressemblance de Dieu » (Genèse, I, 27). Le fondement métaphysique de notre dignité égale est ainsi qu’en l’activité de conscience de chacune et chacun de nous, c’est une même conscience suprême qui ouvre les yeux et qui, ouvrant les yeux, crée la réalité devant elle.

Chacune de nos consciences est créatrice, et le progrès spirituel est la réalisation progressive de cette puissance créatrice de notre propre conscience. Si je savais qui je suis, qui dit « je » en moi, je ne me sentirai plus le spectateur impuissant d’un monde qui me dépasse. La conscience malheureuse des modernes ne subit jamais que le malheur inutile de son ignorance de soi.

Accord entre l’islam et la laïcité

Enfin, et ce n’est pas le moindre, ce même accord de fond entre la France et l’islam se retrouve dans le principe même de laïcité, et pour les mêmes raisons d’ordre métaphysique relatives au tawhîd. Aucune religion ne peut prétendre être religion d’Etat, et ni l’Etat ni une religion – constituée ou non en Eglise – n’ont le droit ni d’imposer ni d’interdire à quiconque de croire ou de ne pas croire. Mais pourquoi, si toutefois on veut bien l’entendre de la façon la plus fondamentale ? Parce que la liberté spirituelle des citoyens exprime, comme toutes leurs autres libertés politiques, l’activité souveraine et égale en chacun d’eux du suprême sujet.

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Si je le dis dans le vocabulaire de l’islam, c’est Allah et lui seul qui s’exprime dans la variété des choix spirituels des êtres humains, c’est-à-dire aussi bien dans le choix de l’athée que dans celui de l’agnostique et du croyant, quelle que soit sa confession. Il n’y a, métaphysiquement, aucune supériorité du croyant sur l’athée et l’agnostique. Qu’est-ce, par conséquent, que l’institution de la laïcité, si ce n’est simultanément la séparation du religieux et du politique, et l’union retrouvée du spirituel et du politique ?

Mon propos n’est évidemment pas d’islamiser les valeurs françaises, ni de franciser l’islam en le dénaturant. J’appelle simplement nos intelligences à comprendre que nous vivons dans une République qui n’est pas que politique, mais qui est une véritable République métaphysique. J’appelle aussi, ce faisant, à comprendre que la vieille « guerre des deux France », entre la France chrétienne et la France républicaine, ne fut le résultat que d’une incompréhension largement partagée du fond spirituel du projet de la République.

Un fond spirituel, métaphysique, où la spiritualité athée d’un Albert Camus – pour laquelle la visée de la transcendance assume celle-ci comme un inaccessible – a autant de place et de dignité que la spiritualité religieuse. J’appelle ainsi à voir que les dimensions républicaine, athée et multiconfessionnelle de notre identité française coopèrent à faire de notre pays, la France, cette terre d’élection où les citoyens peuvent former ensemble une démocratie spirituelle en même temps qu’une démocratie politique.

Lorsque le Dieu d’Abraham, le patriarche commun des trois monothéismes, lui dit : « Va vers le pays que je te montrerai » (Genèse, 12, 1), n’est-ce pas ainsi un pays comme le nôtre qu’il lui indique, ce pays où l’être humain trouve les conditions politiques requises pour prendre conscience de lui-même comme sujet métaphysique ?

Abdennour Bidar, philosophe, est l’auteur de nombreux ouvrages, dont « Génie de la France. Le vrai sens de la laïcité » (Albin Michel, 2021) et « Les Cinq Piliers de l’islam et leur sens initiatique » (Albin Michel, 2023).

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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