Le limogeage du patron d’EDF signe l’échec du « en même temps électrique » de Macron
Avant même son entrée en vigueur, la réforme du marché de l’électricité en France révèle toutes ses impasses : il est impossible de concilier le double langage du pouvoir, soutenant à la fois une préférence française et le respect des règles de concurrence européennes. Elle vient de faire disjoncter son président Luc Rémont.
25 mars 2025 à 20h36 https://www.mediapart.fr/journal/economie-et-social/250325/le-limogeage-du-patron-d-edf-signe-l-echec-du-en-meme-temps-electrique-de-macron?utm_source=quotidienne-20250325-195007&utm_medium=email&utm_campaign=QUOTIDIENNE&utm_content=&utm_term=&xtor=EREC-83-[QUOTIDIENNE]-quotidienne-20250325-195007&M_BT=115359655566
Cela devait être la réforme du marché électrique qui répondrait à tout. Elle était censée tirer les leçons de tous les errements du marché de l’électricité depuis son ouverture à la concurrence et l’adoption de la loi Nome de 2010. Elle était supposée apporter les réponses à tous les dysfonctionnements mis en lumière lors de la crise énergétique de l’hiver 2022-2023, afin de protéger l’ensemble de la population, particuliers comme entreprises, des folles spéculations. Elle devait permettre de leur assurer une électricité à prix stable et compétitif, tout en restant dans le marché européen de l’électricité, et sans brider la relance d’un vaste programme nucléaire.
Mais avant même d’entrer en vigueur début 2026, ce « en même temps électrique » montre déjà ses limites, comme les contradictions que le gouvernement n’a pas voulu résoudre, et qui viennent de faire disjoncter le PDG d’EDF, Luc Rémont.

Par un communiqué des plus secs, l’Élysée a fait savoir le 21 mars qu’il « envisage[ait] de nommer M. Bernard Fontana [actuel président de Framatome – ndlr] en qualité de président directeur général d’EDF ». Il faut remonter à 1996 et à l’épisode d’Alain Gomez, débarqué en une nuit de la présidence de Thomson (devenu Thales), pour retrouver une éviction aussi brutale d’un dirigeant d’entreprise publique.
Même si les relations étaient devenues de plus en plus difficiles au fil des mois, certains de ses défenseurs pensaient que Luc Rémont arriverait à terminer son mandat, qui expire en juillet, voire qu’il serait reconduit à la présidence d’EDF. Choisi par Emmanuel Macron lui-même en novembre 2022 parce qu’il avait la culture du privé, l’ancien membre de la direction de Schneider Electric avait pour lui « un bilan des plus présentables vu la situation que lui avait laissée Jean-Bernard Lévy [PDG d’EDF entre 2014 et 2022 – ndlr] », souligne un de ses soutiens.
Avant d’énumérer la liste de ses actions : la relance de la production du nucléaire en France, dont une partie substantielle avait été mise à l’arrêt en décembre 2022 en raison de graves problèmes de corrosion dans les réacteurs ; la remise sur pied de l’ingénierie nucléaire d’EDF ; le démarrage de l’EPR de Flamanville après plus de douze ans de retard – même s’il est de nouveau à l’arrêt – et des résultats spectaculaires – plus de 11 milliards d’euros de bénéfices dont une part substantielle va abonder le budget de l’État.
« Luc Rémont a oublié que désormais l’État a de nouveau 100 % du capital. Quand on est PDG d’une entreprise publique, la mission première n’est pas d’optimiser les résultats », relève un connaisseur extérieur du dossier. « Il s’est montré d’une rare intransigeance, n’acceptant aucun compromis », justifie un autre, plaidant les circonstances atténuantes pour le pouvoir.
Au sein du groupe, les réactions sont plus partagées. Certains regrettent le départ d’un patron « apprécié pour sa simplicité, à l’écoute du terrain ». D’autres affirment au contraire que « la greffe n’a jamais pris », lui reprochant une direction « avec sa seule équipe venue de l’extérieur, qui ne pensait qu’au profit ». « C’était un libéral, hostile à toute réglementation, qui n’a jamais compris la nature d’EDF. Les mots “service public” ne faisaient pas partie de son vocabulaire », tranche Anne Debregeas, ingénieure recherche chez EDF et porte-parole de la fédération Sud Énergie, rappelant que sa dernière opération a été d’acheter une société de trading au Japon.
Réforme usine à gaz
« Avant l’annonce officielle de son renvoi, Matignon nous a expliqué qu’il était lié aux retards industriels pris dans le programme nucléaire. Mais le vrai sujet, c’est les prix », affirme le député socialiste Philippe Brun. En clair, tout le cadre réglementaire qui doit se mettre en place sur le marché de l’électricité à la fin de la loi Nome, qui doit s’éteindre fin 2025.
Difficilement négocié pendant des mois entre EDF et Bercy, le nouveau texte sur l’organisation du marché de l’électricité, présenté en novembre 2023, est censé résoudre la quadrature du cercle : assurer des prix stables et bas en assumant une « préférence française », tout en s’inscrivant parfaitement dans les règles du marché européen, avec des prix dictés par le marché de gros.
Sauf que le texte s’est transformé en une usine à gaz. Pour résumer, les forces de marché s’exercent pleinement, sans aucune réglementation ni encadrement, tant que le prix du mégawattheure (MWh) sur le marché de gros ne franchit pas les 78 euros, le seuil censé représenter le point d’équilibre pour EDF. Au-delà de 78 euros, un certain flou subsiste jusqu’au palier de 110 euros le MWh, où l’État prévoit de prélever tous les surprofits. « EDF doit être rentable » et « dégager des moyens de financer ses investissements futurs », avait alors expliqué Bruno Le Maire en présentant le projet.
Un mécanisme a cependant été prévu pour les clients industriels grands consommateurs d’électricité, afin de les protéger de la volatilité du marché. Selon l’accord passé, EDF est censé signer avec eux des contrats d’allocation de production nucléaire (CAPN), qui leur assurent des prix bas et stables pour une durée de dix à quinze ans.
Alors que la loi Nome avait longuement été débattue au Parlement, à aucun moment le gouvernement – ou ses prédécesseurs – n’a jugé utile de soumettre cette réforme essentielle aux législateurs. Le texte a ainsi été inscrit dans le projet de loi de finances 2025. Et tous les amendements ou propositions votés en commission des finances ont naturellement été écartés grâce au 49-3.
Des sujets aussi importants que l’avenir des concessions des barrages hydrauliques ou celui des tarifs réglementés dont bénéficient toujours 22 millions de foyers en France sont alors irrésolus.
« Un bras d’honneur fait à l’industrie française »
Sans attendre l’adoption du texte, le gouvernement a pressé la direction d’EDF de mettre en œuvre les dispositions de la réforme pour les grands industriels. Et a demandé au groupe public, pour des contrats conclus de gré à gré, de leur réserver au moins 12 térawattheures (TWh) de sa production, afin de leur assurer une visibilité sur le prix de l’énergie.
Au fil des mois, les discussions n’ont cessé de se tendre et Bercy est devenu « le bureau des pleurs », tous reprochant à EDF son inflexibilité commerciale. En février, l’association de consommateurs UFC-Que choisir a vu rouge, dénonçant le nouveau système de régulation du marché de l’électricité. Selon elle, le mécanisme français va se traduire par une augmentation moyenne de 19 % pour chaque ménage, soit au moins 250 euros par an.
« Que les ménages paient 80 euros le MWh, cela ne dérange pas tellement Bercy. Tous sont prêts à s’asseoir dessus. En revanche, que les industriels doivent payer plus cher, ça les gêne », résume François Carlier, directeur de l’association CLCV (Consommation, logement cadre de vie). Car côté industriels, les récriminations venues à la fois des groupements patronaux et des grands clients ont commencé à s’empiler, notamment celles de la Cleee (Comité de liaison des entreprises ayant exercé leur éligibilité sur le marché libre de l’électricité), qui réunit toutes les industries électro-intensives.
À LIRE AUSSIIA : un puits sans fond de dépenses en énergie, en eau et en CO2
10 février 2025
Les anciens ministres Bruno Le Maire et Roland Lescure montent au créneau, reprochant à EDF de « ne pas jouer le jeu » et de ne pas participer aux efforts du gouvernement pour maintenir l’industrie, éviter les délocalisations, voire aider à la réindustrialisation. Entre-temps, Emmanuel Macron s’est en outre piqué d’une nouvelle idée : il entend faire de la France un champion européen de l’intelligence artificielle, en attirant start-up et data centers grâce à un prix de l’électricité le plus bas possible.
« Tout le monde savait que le post-Arenh [accès régulé à l’électricité nucléaire historique – ndlr] serait très compliqué, relève une cadre d’EDF. Pendant des années, on a biberonné nos concurrents et les industriels avec une électricité à 42 euros le MWh, qui ne couvrait plus nos coûts de production. Forcément, quand on retrouve la réalité économique, cela ne leur plaît pas. »
Selon nos informations, EDF proposerait ses contrats long terme à un prix minimum compris entre 60 et 70 euros le MWh, un niveau qui ne permet plus aux grands industriels, selon eux, de bénéficier de la rente nucléaire historique, comme le leur avait promis l’exécutif. Un seul contrat aurait jusqu’ici été signé entre un grand client et EDF, quatre autres seraient en discussion, le tout représentant à peine 1 TWh.
« Provocation » ou « suicide volontaire », avec le recul, certains n’en finissent pas d’épiloguer sur la décision prise par Luc Rémont le 6 mars, alors que le président d’EDF est déjà en plein bras de fer avec les industriels et le gouvernement. Le groupe public lance en effet un appel d’offres européen en mettant aux enchères 10 TWh de sa production.
C’est l’affront de trop. Tous les grands industriels électro-intensifs crient à la trahison. Se faisant le porte-parole de tous, le PDG de Saint-Gobain Benoît Bazin sort de sa réserve et dénonce « un bras d’honneur fait à l’industrie française ». La révolte est grande et l’Élysée s’exécute : Luc Rémont est limogé.
Il faut sortir du marché européen et redonner à EDF son monopole.
Philippe Brun, député socialiste
Dans un entretien au Figaro, le PDG d’EDF, désormais sur le départ, répond vertement au patron de Saint-Gobain : « EDF n’a pas de leçon de patriotisme industriel à recevoir, en particulier de la part d’une entreprise qui vit depuis des décennies de politiques publiques à la rénovation et à l’efficacité énergétiques. »
Tout en critiquant l’intransigeance de Luc Rémont, bien éloigné du service public, beaucoup de connaisseurs du monde électrique relèvent que le gouvernement porte lui aussi une lourde responsabilité dans l’affaire : il paie son double langage constant. « Cette réorganisation du marché de l’électricité repose sur des ambiguïtés fondamentales du pouvoir. À Paris, il met en avant la préférence française. Mais à Bruxelles, il se dit totalement pro-européen, analyse un haut cadre d’EDF. On ne peut pas jouer sur les deux tableaux à la fois. »
« Reprocher aujourd’hui au PDG d’EDF d’appliquer les règles européennes alors que le gouvernement, à la différence de l’Espagne, n’a jamais voulu en sortir, est assez hallucinant. Les appels d’offres européens sont prévus dans les règles européennes. Berlin veut avoir accès à l’énergie nucléaire pas chère produite en France », rappelle de son côté Frédéric Boccara.
Pour cet économiste membre du Parti communiste français, il n’y a qu’une solution pour sortir de cette impasse et retrouver sa force énergétique : sortir du marché européen de l’électricité, totalement dysfonctionnel, afin de retrouver une stabilité des prix correspondant à la réalité de la production économique, « tout en continuant, comme on le fait bien avant le marché unique, à assurer les interconnexions et l’équilibre du marché électrique en Europe ».
Une analyse partagée par Philippe Brun. « EDF, c’est notre Aramco [la compagnie pétrolière nationale d’Arabie saoudite – ndlr]. C’est un atout énorme dans la compétition mondiale, où le prix de l’énergie devient déterminant, estime le député socialiste. Il faut le préserver. L’État a essayé de sortir du marché européen par la petite porte mais on n’y arrivera jamais. Il faut sortir du marché européen, retrouver une politique énergétique indépendante et redonner à EDF son monopole. »
Alors que le pouvoir a refusé jusqu’alors tout débat parlementaire sérieux sur l’organisation du marché de l’électricité, ou sur le rôle et les missions d’EDF, il est assez difficile de l’imaginer ouvrir le dossier publiquement aujourd’hui. D’autant que, loin de reconnaître l’échec patent de son projet de réorganisation du marché, il a décidé de faire porter la faute uniquement sur le PDG d’EDF, son intransigeance, ou son absence de résultats dans la remise sur pied du programme nucléaire et la construction des six EPR supplémentaires exigés par Emmanuel Macron.
Le marteau des clients, l’enclume de son fournisseur
En coulisses, toutefois, les tractations « pour arriver à une situation plus équilibrée »ont déjà commencé. Comme le rapporte le site Contexte, la Cleee a déjà demandé que l’État se saisisse de l’occasion pour « remettre à plat la régulation post-Arenh ». La demande a aussitôt été relayée par l’Association française indépendante de l’électricité et du gaz (Afieg, qui rassemble des fournisseurs alternatifs) et la démarche a toutes les chances d’être accueillie très favorablement par l’exécutif.
Car tous partagent le même objectif : au nom de « l’attractivité et de la réindustrialisation de la France », reconduire le mécanisme de l’Arenh qui a permis à certains de s’enrichir pendant des années sur le dos d’EDF et de tous les autres.
Les prochaines semaines risquent donc d’être agitées. Comme certains le redoutent, l’exécutif pourrait profiter de la vacance du pouvoir à la tête d’EDF pour écrire directement la feuille de route telle qu’il l’entend, afin de la remettre à Bernard Fontana à sa prise de fonction.
La nomination de ce dernier est accueillie avec circonspection au sein d’EDF. Si beaucoup saluent l’industriel qui a su relever un Framatome en pleine déconfiture, certains s’inquiètent de l’arrivée d’un rival dans la maison. « Il déteste EDF », assure un cadre dirigeant du groupe public. Mais au-delà, ils s’inquiètent de la prise du contrôle de l’électricien par son fournisseur. « EDF n’a jamais été un industriel, il a été un prescripteur, un client, explique cette cadre. Il est dangereux de fusionner les deux rôles. On risque de perdre tout contrôle sur le nucléaire. »
À LIRE AUSSIDOSSIERDossier : le naufrage de l’EPR25 articles
Framatome n’est pas associé qu’à des bons souvenirs chez EDF. Le programme EPR, que le fournisseur a voulu développer en association avec Siemens pour affirmer son indépendance face son principal client, laisse encore des souvenirs cuisants dans le groupe public. Du design mal conçu et mal développé aux défauts de la cuve de Flamanville coulée par Le Creusot, filiale de Framatome, jusqu’au couvercle du réacteur de Flamanville qu’il va falloir changer avant un an, en passant par les vibrations des crayons de combustibles ayant mis la centrale chinoise de Taishan à l’arrêt, ou les nouveaux retards de l’EPR de Hinkley Point.
À chaque fois, EDF doit assumer l’opprobre et les charges financières, alors que la responsabilité en incombe essentiellement à Framatome, pour ne pas avoir respecté ce qui lui avait été imposé.
Que se passera-t-il demain si Framatome prend le pas sur l’ingénierie d’EDF et impose ses vues et ses volontés au nom de l’urgence impérieuse de respecter la volonté présidentielle de construire au plus vite six EPR ?
Dans le scénario imaginé par l’exécutif, EDF a toutes les chances de se retrouver coincé entre les exigences de ses grands clients, qui entendent lui soutirer le maximum d’avantages, et celles de Framatome et de ses sous-traitants pour relancer la filière nucléaire française.
D’une certaine façon, c’est le retour du projet Hercule *, qu’Emmanuel macron n’a pu mettre en œuvre en raison de multiples oppositions : faire d’EDF un fournisseur nucléaire mis à la disposition de quelques intérêts privés, en faisant assumer tous les risques industriels et financiers par le groupe public et les particuliers.
EDF, déjà bien affaibli financièrement, pourra-t-il en réchapper ? Vente de l’activité Power d’Alstom à General Electric, construction de Hinkley Point qui s’annonce ruineuse, relance du nucléaire non maîtrisée, rachat des turbines Arabelle en laissant le contrôle d’éléments clés aux Américains…
Toutes les décisions imposées par Emmanuel Macron depuis dix ans se sont révélées calamiteuses pour le groupe public.
Et EDF risque fort d’en sortir dans le même état que nos finances publiques. En ruine.
EDF et les injonctions contradictoires
Éditorial
Le Monde
L’éviction de Luc Rémont, PDG de l’énergéticien, illustre la difficulté de répondre aux exigences de l’Etat actionnaire, qui lui demande à la fois d’investir massivement dans le nucléaire et de maintenir des prix bas pour faciliter la réindustrialisation du pays.
Publié aujourd’hui à 11h00, modifié à 11h19 https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/03/25/edf-et-les-injonctions-contradictoires_6586001_3232.html
EDF n’a jamais été une entreprise comme les autres. Mais la séquence qui a abouti, vendredi 21 mars, à remplacer sans ménagement son PDG, Luc Rémont, pose la question de savoir ce qu’est réellement le géant public de l’électricité. Une société qui doit assurer sa pérennité grâce aux bénéfices qu’elle dégage, ou bien une régie avec mission de service public consistant à fournir l’énergie la moins chère possible afin de faciliter la réindustrialisation du pays et assurer sa souveraineté énergétique ? En remerciant le patron d’EDF, Emmanuel Macron a donné sa réponse : une sorte de « en même temps », qui peut être pratique en politique, mais problématique dans le monde des affaires.
Lire aussi | Article réservé à nos abonnés Luc Rémont défend son bilan à la tête d’EDF… et règle quelques comptes avec l’Etat qui l’a évincé **
L’éviction de Luc Rémont de la tête d’EDF intervient après un peu plus de deux ans de mandat, au cours duquel il a réussi à restaurer la capacité de production d’électricité de l’entreprise. Celle-ci avait été mise à mal par la multiplication de problèmes de corrosion, qui avait conduit à mettre à l’arrêt les deux tiers du parc de réacteurs nucléaires en pleine crise énergétique. Depuis, la production a progressé de 30 %, permettant à la France de redevenir exportatrice nette d’électricité.
Ce retour à meilleure fortune a permis de stabiliser la dette, de revenir aux bénéfices et de se concentrer désormais sur deux sujets structurants pour l’avenir de l’entreprise. Le premier consiste à savoir à quel tarif EDF peut vendre son électricité, le second concerne la construction de six nouveaux réacteurs nucléaires, annoncée en 2022 par le chef de l’Etat. Même si les deux dossiers ne s’inscrivent pas dans la même temporalité, ils sont intimement liés, car la capacité de l’entreprise à investir à long terme dépend de celle à dégager des bénéfices à court terme.
Toute la question est de savoir où placer le curseur entre les intérêts d’EDF, qui doit assumer un lourd programme d’investissement, et la défense de la compétitivité de l’industrie française grâce à une énergie abordable. Cette quadrature du cercle a provoqué des tensions qui sont allées crescendo ces derniers mois.

Il est difficile de reprocher au PDG de se poser en garant de l’intérêt social de la société qu’il dirige. Etre détenue à 100 % par l’Etat, depuis 2023, n’en fait pas pour autant une administration tenue de privilégier l’intérêt général au détriment de sa viabilité économique.
Il est tout aussi étrange que certains clients dits « électro-intensifs » accusent Luc Rémont d’avoir fait « un bras d’honneur à l’industrie française » en leur proposant un système de tarification plus cher que ce qu’ils payaient jusqu’à présent sous le régime dit « de l’accès régulé à l’électricité nucléaire historique » (Arenh). A quel titre ces entreprises, qui sont toujours promptes à défendre la libre concurrence et l’économie de marché pour leurs propres affaires, reprochent-elles à EDF de pratiquer des prix qui ne font que respecter le cadre de régulation et de concurrence européen ?
Lire aussi décryptage | Article réservé à nos abonnés Pourquoi l’Elysée débranche le PDG d’EDFLire plus tard
Demander à EDF de vendre son électricité à bas prix est d’autant moins audible que, dans le même temps, l’Etat presse le groupe de financer la relance du nucléaire français avec un type d’EPR dont le design n’est pas totalement arrêté, pour reconstruire une filière malmenée par les atermoiements du premier mandat de M. Macron. Le successeur de M. Rémont, Bernard Fontana, actuel directeur général de Framatome, devra sûrement faire preuve de davantage de diplomatie que lui, mais il ne pourra pas faire de miracle face à autant d’injonctions contradictoires.
Le Monde
**Luc Rémont défend son bilan à la tête d’EDF… et règle quelques comptes avec l’Etat qui l’a évincé
Malgré le bénéfice net record de l’électricien national en 2024, son PDG est poussé vers la sortie à un trimestre du terme de son premier mandat. Avant son départ, il règle quelques comptes avec les industriels français et l’Etat actionnaire, dans un entretien au « Figaro » publié dimanche 23 mars.
Par Adrien PécoutPublié hier à 08h40, modifié hier à 09h25 https://www.lemonde.fr/economie/article/2025/03/24/evince-par-l-elysee-a-la-tete-d-edf-luc-remont-defend-sa-vision-des-choses_6585504_3234.html
Luc Rémont tient à défendre son bilan de président-directeur général d’Electricité de France (EDF)… et à régler quelques comptes avec l’Etat actionnaire, qui vient de le pousser vers la sortie. « Ma mission est terminée, mais même si elle n’a duré que vingt-huit mois, cela reste pour moi la mission d’une vie », déclare le PDG évincé de l’électricien national, à l’occasion d’un long entretien mis en ligne par Le Figaro dimanche 23 mars. Dans un communiqué lapidaire, vendredi 21 mars après-midi, sans un mot pour M. Rémont, la présidence de la République a annoncé vouloir le remplacer par Bernard Fontana, directeur général de Framatome, fournisseur en équipements de l’industrie nucléaire et filiale d’EDF.
Lire aussi | Article réservé à nos abonnés Bernard Fontana, désigné pour prendre la tête d’EDF, un industriel venu sur le tard vers le nucléaireLire plus tard
A 55 ans, après avoir appris qu’il ne sera pas renouvelé à un trimestre du terme de son premier mandat, Luc Rémont estime avoir une vision « fondamentalement » différente de celle de l’Elysée sur cette société anonyme à capitaux 100 % publics. « L’entreprise EDF, pour être à la hauteur de ses missions d’intérêt général, doit, selon moi, d’abord être performante, compétitive, et dirigée comme telle », défend-il. Or, selon cet ancien de Schneider Electric et de la banque d’investissement Merrill Lynch, « une part importante de l’Etat considère que l’entreprise doit vivre sa mission en exécutant ses décisions d’une façon qui la rapproche d’une régie, ce qu’elle n’est pas juridiquement ».
D’un côté, l’Etat attend aujourd’hui d’EDF que le fournisseur historique d’électricité propose des contrats stables aux gros clients industriels dans le pays, potentiellement sur une dizaine d’années. De l’autre, l’électricien national reproche à ces consommateurs énergivores de vouloir trop tirer à la baisse les prix de vente de l’électricité nucléaire. « Une entreprise publique n’est pas là pour faire des subventions à un petit club privé », fait valoir le dirigeant.
« Pas de leçon de patriotisme industriel à recevoir »
Au début de mars, EDF avait officialisé la mise aux enchères à venir d’une partie de son électricité à l’échelle européenne.« Un bras d’honneur à l’industrie française », selon le PDG de Saint-Gobain, Benoît Bazin. Réplique, désormais, de Luc Rémont : « EDF n’a pas de leçon de patriotisme industriel à recevoir, en particulier de la part d’une entreprise qui vit depuis des décennies de politiques publiques à la rénovation et à l’efficacité énergétiques. »
La perspective d’une telle mise aux enchères répond à « une demande » de la part de la commission de régulation de l’énergie et de l’Autorité de la concurrence, ajoute-t-il. Et elle ne mobilise, certes, qu’une fraction du parc nucléaire d’EDF dans le pays : 1 800 mégawatts de puissance, soit « moins de 3 % » des capacités de production.
Lire aussi | Article réservé à nos abonnés Prix de l’électricité : discussions sous tension entre EDF, l’Etat actionnaire et les clients industrielsLire plus tard
Au moment de son bilan, le PDG évoque justement le rétablissement du parc nucléaire français depuis 2022 (+ 30 % d’électricité produite), après des problèmes de corrosion sur certaines tuyauteries. De quoi expliquer en partie le bénéfice net record d’EDF en 2024 (11,4 milliards d’euros). Après la crise inflationniste, cette remontée en puissance progressive des réacteurs a aussi contribué à une « baisse massive des prix » de l’électricité sur le marché de gros, fait-il valoir. « Le prix du gaz reste le principal sujet » expliquant les difficultés de l’industrie française, selon lui. Et « ce n’est pas à EDF ni à l’électricité nucléaire de le résorber ».
« L’engagement de l’Etat […] n’est pas suffisant »
Rompu au fonctionnement de Bercy – pour avoir fréquenté les cabinets des ministres des finances (2002-2007) –, Luc Rémont déplore à présent « une dégradation réelle dans la capacité de l’Etat à concevoir le changement » lié au monde entrepreneurial, mais aussi « à prendre des décisions et à tenir sa parole ». D’après le patron déchu, « l’engagement de l’Etat […] n’est pas suffisant », à ce stade, pour qu’EDF puisse se lancer dans le financement et la construction de six nouveaux réacteurs de grande puissance.
« J’ai demandé des choses simples : un prêt d’Etat non bonifié, pour limiter le volume des émissions obligataires d’EDF. J’ai aussi souhaité un “pacte de confiance” sur les prélèvements de l’Etat sur EDF, et que l’on prévoie une compensation en cas d’impact important de mesures sur EDF. Je n’ai pas été entendu », conclut-il.
Lundi 17 mars, à l’issue du Conseil de politique nucléaire, et trois ans après son discours de Belfort redonnant des perspectives à l’atome, le chef de l’Etat, Emmanuel Macron, a fixé l’horizon à 2038 pour la première mise en service d’un futur réacteur. Auparavant, dans le scénario le plus optimiste, EDF et son éphémère PDG parlaient plutôt de 2035.
Lire aussi | Article réservé à nos abonnés Pourquoi l’Elysée débranche le PDG d’EDFLire plus tard
*EDF menacé d’être transformé en «bad bank» du nucléaire
Renouvelé à la présidence d’EDF, Jean-Bernard Lévy a pour mission d’engager la « grande transformation » du groupe, telle que la souhaite l’Élysée. À l’avenir, EDF ne serait qu’un producteur public d’électricité nucléaire. Syndicats, experts, cadres de l’entreprise dénoncent ce « Meccano » sans sens industriel, mettant en péril l’ensemble du système électrique et les finances publiques.
16 mai 2019 à 13h25
https://www.mediapart.fr/journal/france/160519/edf-menace-d-etre-transforme-en-bad-bank-du-nucleaire
Cela n’a été qu’une simple formalité. Jean-Bernard Lévy a été reconduit à la présidence d’EDF lors de l’assemblée générale du groupe le 16 mai. Une première depuis fort longtemps. Aucun président d’EDF n’a vu son mandat renouvelé depuis 1987. Jean-Bernard Lévy, lui, est parvenu à échapper à la sanction. Dès février, il a été reconduit par le gouvernement.
Emmanuel Macron, qui l’avait fait nommer à la tête d’EDF lorsqu’il était ministre de l’économie, l’apprécie : Jean-Bernard Lévy est parvenu à exercer son premier mandat, sans faire de vagues, en parfait exécutant des vues élyséennes, après être parvenu à neutraliser Nicolas Hulot. En interne, cette reconduction « par défaut », selon de nombreux observateurs a été prise avec résignation et philosophie. « Au moins, on ne va pas passer à nouveau deux ans à expliquer ce qu’est EDF », constate un cadre.
Jean-Bernard Lévy risque cependant d’avoir un deuxième mandat beaucoup plus compliqué, même si sa feuille de route a été très allégée. Plus question de « participer à la transition énergétique, d’anticiper les mutations à long terme, de montrer l’exemplarité du groupe en matière d’animation des filières industrielles ; d’être un acteur emblématique du service public », comme le gouvernement précédent le lui avait demandé, lors de sa nomination en 2014.
Le président d’EDF n’a plus qu’une mission, comme le lui a indiqué le gouvernement dès février : préparer une évolution de l’organisation de l’entreprise pour assurer la pérennité et le développement du nucléaire.
Ainsi se confirment nombre de rumeurs, les propos esquissés par Emmanuel Macron et les appréhensions de Nicolas Hulot lors de sa démission en fin août 2018. La transition et la sécurité énergétique, les enjeux climatiques, le service public de l’énergie, tout cela n’est que secondaire. Pour l’Élysée, EDF, c’est le nucléaire, point.
« Emmanuel Macron ne croit pas aux énergies renouvelables. Pour lui, la réponse au réchauffement du climat, la transition énergétique, passe par le nucléaire », confirme un proche du dossier. Mais un nucléaire à la main de l’État, faisant assumer toutes les charges et tous les risques au public et aux consommateurs, en masquant les échecs, les impasses et le coût véritable.

Dès sa reconduction, Jean-Bernard Lévy est prié de s’attaquer au plus vite à cette « grande transformation ». Le lancement officiel de ce projet, nommé Hercule, devait être officialisé lors d’un comité stratégique le 28 mai. Après les élections européennes.
Mais à la grande fureur de l’Élysée, les grandes lignes du projet ont été révélées par le Parisien avant. L’État projette de renationaliser EDF – il détient actuellement 83,67 % du capital – et de scinder le groupe entre la production nucléaire d’un côté et toutes les autres activités de l’autre. La seule solution, selon le gouvernement, pour permettre à EDF, déjà très endetté, de faire face au mur d’investissements qu’il doit affronter dans les années à venir pour maintenir et développer son parc nucléaire.
Normalement, la direction d’EDF a jusqu’en décembre pour présenter son projet. Dans les faits, il est déjà bien avancé. Depuis plusieurs mois, l’Agence de participations de l’État (APE) et la direction d’EDF travaillent à la demande de l’Élysée à ce projet. Aidés par des banques-conseils, dont UBS, ODDO, J.P. Morgan ou Natixis, ils ont conçu un schéma qui ressemble très fort aux idées qui trottaient dans la tête d’Emmanuel Macron quand il était ministre de l’économie.
Celui-ci estimait alors qu’il fallait revoir le statut et l’organisation d’EDF. « Autant le statut de société cotée est une solution pertinente pour se diversifier ou développer le nucléaire à l’international, autant il ne me semble pas optimal pour ce qui concerne le nucléaire en France, compte tenu des contraintes de production, du parc installé, de la régulation. (…) Il serait extrêmement difficile, toutefois, de sortir de ce statut de société cotée. Il faudrait soit trouver énormément d’argent pour racheter toutes les actions, soit rompre le lien entre les activités dans le domaine du nucléaire en France et le reste du groupe », affirmait alors Emmanuel Macron devant la commission des affaires économiques de l’Assemblée nationale le 22 mars 2016, en soulignant que si cette solution était choisie, elle « impliquerait donc un démantèlement du groupe ».
Heureux hasard ! L’APE et la direction d’EDF aboutissent au même plan que celui défendu par Emmanuel Macron lorsqu’il était à Bercy. C’est bien un schéma de démantèlement que le gouvernement est en train de concocter pour EDF.
Afin de pouvoir renationaliser le nucléaire, EDF serait découpé en plusieurs morceaux. D’un côté, une structure serait créée, qui détiendrait 100 % du parc nucléaire, les principaux barrages hydrauliques (la liste ne semble pas arrêtée), ainsi que les centrales thermiques d’appoint. En gros, tous les moyens de production d’EDF. Cette structure serait totalement détenue par l’État.
De l’autre, toutes les autres activités d’EDF en aval, comme la distribution (Enedis – ex-ERDF), les énergies renouvelables (EDF EN), les services (Dalkia) seraient placées dans une autre structure dont le capital serait ouvert au privé. Dans quelles proportions ? À ce stade, tout semble encore à calculer.
Car dans un premier temps, cette scission doit permettre de faciliter l’opération de reprise publique du nucléaire. Lors du rachat par l’État, les actionnaires actuels d’EDF, selon les schémas étudiés par les banques-conseils, pourraient soit apporter leurs titres à l’opération et se faire rembourser en numéraire, soit convertir leurs actions du groupe en actions nouvelles de la société regroupant toutes les autres activités du groupe.
Cette solution d’échanges de titres pour des actions nouvelles permettrait de réduire le coût de la renationalisation complète d’EDF. Selon des chiffres qui circulent, l’État espérerait ainsi ramener le prix du rachat de l’électricien public autour de 700 à 800 millions d’euros au lieu de 6 à 8 milliards d’euros. De plus, à l’occasion de la scission, le bilan d’EDF serait « retravaillé », une partie des dettes du groupe – plus de 33 milliards d’euros – étant transférés dans la nouvelle structure.
Enfin, cette cotation pourrait permettre de lever de l’argent et conforter les fonds propres d’EDF, nettement insuffisants par rapport aux engagements pris et à venir de l’entreprise, sans que l’État, qui a déjà dû participer à une augmentation de capital de 3 milliards d’euros en 2017 pour effacer en partie le désastre de la faillite d’Areva, ait besoin de remettre la main à la poche.
« Un projet de banquier d’affaires »
Pour l’instant, la direction d’EDF est muette sur les négociations qu’elle a engagées avec l’État. Interrogé sur les projets à venir, le groupe n’a pas répondu à nos questions. Sans information autre que celles qui fuitent dans la presse ou les rumeurs de couloir, les salariés en sont réduits à essayer de comprendre ce qui se trame. Les premières réactions cependant au projet sont largement négatives.
« Ce projet n’a aucun sens industriel. Il conduit à la désintégration du système électrique, sans apporter de réponse à un vrai problème : l’électricité n’est pas soluble dans la concurrence libre et non faussée », assure François Dos Santos, secrétaire CGT du Comité central d’entreprise d’EDF.
« L’avenir d’EDF, c’est avant tout une question de régulation dans l’intérêt du groupe et non de réorganisation dans l’intérêt des banques d’affaires », réagit de son côté Alexandre Grillat, responsable de la CFE-CGC, qui dénonce une « tambouille financière qui réduit l’avenir d’EDF à un Meccano capitalistique ».
« Il n’y a aucun projet industriel et économique derrière ce plan. Ce gouvernement, avec l’aide de l’Europe, ne sait faire qu’une chose : privatiser », ajoute Anne Debregeas, responsable de SUD Énergie. « Ce projet ? Ce n’est qu’un charcutage comptable et financier qui ignore tout des problèmes de l’électricité »,renchérit un ancien responsable du groupe.
Même les salariés actionnaires s’énervent. Ils ont adressé plusieurs questions écrites aux administrateurs d’EDF avant l’assemblée générale, en leur demandant comment ils entendaient défendre « l’affectio societatis des salariés, des actionnaires et des consommateurs » dans les opérations à venir et en réclamant que les administrateurs représentant l’État ne puissent pas prendre part ni aux délibérations ni au vote sur l’éventuelle mise sur le marché des filiales d’EDF, afin de prévenir tout conflit d’intérêts.

Voir EDF réduit à un simple fournisseur d’énergie nucléaire, portant tous les risques, sans que les fournisseurs privés en prennent leur part, abandonnant toutes ses missions de service public, renonçant à être un acteur de la transition énergétique, abandonnant son rôle moteur dans la recherche et les technologies énergétiques d’avenir, est perçu comme inadmissible pour beaucoup.
La désintégration du groupe, séparé entre un amont nationalisé et un aval libéralisé – et sans doute à terme totalement privatisé, redoutent certains –, fait courir un grand risque à EDF, de l’avis de nombreuses personnes, et même plus largement à l’ensemble du système électrique français.
À terme, c’est toute l’organisation actuelle qui disparaît. Plus de distributeur public, disparition programmée des tarifs régulés de l’électricité, soumis alors à la libre concurrence du marché, et peut-être même remise en cause de la péréquation tarifaire qui permet d’offrir un prix équivalent aux consommateurs sur le territoire.
Mais ce sont aussi les contrats individuels et collectifs qui pourraient être remis en cause, en cas de privatisation. Enedis travaille avec des contrats de concession avec les collectivités locales, est garante des installations électriques dans les copropriétés depuis la loi Élan et est propriétaire des compteurs individuels posés dans chaque domicile. Le chambardement juridique paraît immense, voire insurmontable, sans parler des risques financiers qui y sont associés. « Une folie », à entendre ceux qui connaissent le groupe.
« C’est vraiment un projet de banquier d’affaires. Leur intérêt est de tronçonner EDF en morceaux les plus petits possible. Forcément, à chaque opération de découpage, ils touchent leurs commissions. Mais on va mettre en pièces le formidable outil dont nous disposons, à savoir un opérateur d’un service public intégré. En désintégrant EDF, on perd tous les effets de taille critique, la complémentarité des moyens de production, la gestion du réseau », relève un cadre du groupe.
« Séparer la production de la distribution, c’est exactement ce que les responsables politiques avaient juré de ne pas faire. Cela donne des catastrophes comme l’effondrement du réseau électrique en Californie en 2001. Cela a coûté des milliards par la suite », analyse Anne Debregeas. La responsable de SUD Énergie souligne elle aussi les risques de désoptimisation, de rupture du système, qui demande une gestion encore plus fine depuis l’émergence des énergies renouvelables. « On risque d’aboutir à un système complexe, opaque, illisible. C’est dans ces situations que surviennent les accidents et les crises », prévient-elle.
Même si, selon nos informations, certains directeurs d’EDF sont très opposés à ces scissions, l’APE et le gouvernement les jugeraient comme des contreparties indispensables à la nationalisation du nucléaire, pour obtenir l’accord de la Commission européenne. Renationaliser la production nucléaire serait perçu comme une subvention d’État, expliquent-ils. D’autant que le gouvernement ne veut plus privatiser les barrages, comme la Commission européenne l’exige.
« Ils ont mis le temps, mais ils ont fini par comprendre que si EDF n’avait pas la maîtrise de l’eau et des barrages pour exploiter ses centrales nucléaires. C’était la sécurité même de celles-ci qui était en danger », explique un proche du dossier.
En contrepartie, il faut faire des concessions à Bruxelles, soutient Bercy. EDF doit se séparer de tout son aval, laisser la concurrence s’exercer librement et devenir producteur pour tous les fournisseurs. Bref, mettre la totalité de la production nucléaire à la disposition du privé.
Un schéma qui a déjà été largement anticipé par la Commission de régulation de l’énergie dans sa réforme des tarifs régulés. Cela devrait se traduire déjà par une augmentation de 5,9 % des prix de l’électricité en juin, au risque de mettre encore plus en difficulté les ménages les plus précaires, avertit le médiateur de l’énergie.
Pour compléter leur argumentaire, l’APE et les banquiers d’affaires avancent une référence de poids : le modèle allemand. En Allemagne aussi, les deux grands électriciens RWE et EON se sont réorganisés : eux aussi ont voulu séparer l’ancien et le nouveau monde, plaçant d’un côté les actifs anciens (centrales à charbon, centrales nucléaires en voie d’extinction) et de l’autre, les actifs liés aux énergies renouvelables.
L’ennui est que le modèle allemand est un échec patent. En 2018, le gouvernement a dû voler au secours de ses deux grands groupes d’électricité, et réorganiser son système électrique : RWE a pris toutes les activités de production en amont, et EON tout l’aval, et l’État a dû leur apporter une aide financière. Aujourd’hui, Berlin fait l’objet d’une enquête européenne pour subventions. Personne ne sait si la réorganisation mise en œuvre est optimale. Les prix de l’électricité, eux, flambent.
Cette désintégration d’EDF aurait en outre un avantage supplémentaire, selon UBS : elle supprimerait « la décote de conglomérat » qui pénalise, d’après la banque, le titre EDF en bourse. Cet argument donne la mesure des profondeurs des analyses des banques-conseils, alors qu’il s’agit rien de moins que de bouleverser tout le système électrique en France. « C’est surtout un moyen pour l’État de tirer le maximum d’argent des activités rentables d’EDF, sans avoir à traiter les problèmes d’ensemble du système, sans avoir à reconnaître les échecs de la filière nucléaire », constate un connaisseur du dossier.
Un groupe sans autre avenir que le nucléaire
Jean-Bernard Lévy assure que cette dissociation du groupe en deux sociétés va permettre, grâce aux jeux comptables et de refonte des bilans, « d’optimiser l’investissement et les finances du groupe ». Pourtant, rien n’est moins sûr. Car c’est une des tares de ce projet : il n’apporte aucune réponse aux problèmes structurels d’EDF, à commencer par la résolution d’une équation financière impossible.
Depuis plusieurs années, le groupe public fait face à un effondrement du prix de l’électricité, lié notamment à l’émergence des énergies renouvelables, de moins en moins chères : le mégawatt-heure (MWh) est en moyenne autour de 35 euros, bien au-dessus de ses coûts de production du groupe public.
Ouvert au grand vent de la concurrence, EDF perd des clients finals – et donc un canal assuré de vente. Désormais, 70 % de ses ventes sont exposées au prix de marché. 1 euro de différence sur le prix de marché a un impact de 300 millions d’euros dans ses comptes.
Résultat ? EDF a le plus grand mal à gagner de l’argent. D’autant que quand le MWh s’envole sur le marché, EDF, par le fait de sa réglementation, est obligé de vendre sa production au prix fixé par décret de 42 euros le MWh à ses concurrents, donc de ne pas bénéficier des prix du marché.

« Il faut revoir le système de régulation. Lorsque le marché de l’électricité a été ouvert, il était normal d’aider à faire émerger la concurrence. Mais dix ans plus tard, la situation reste inchangée. Nous continuons à subventionner nos concurrents, même Engie et Total. Ils n’ont construit aucune capacité de production, ne prennent aucun risque », relève Alexandre Grillat.
Lors de son audition devant la commission des affaires économiques du Sénat, Jean-Bernard Lévy a développé la même analyse : « L’idée même de subventionner davantage des investisseurs privés qui ne se donnent pas le mal de construire la moindre production nouvelle à leurs risques, attendant qu’EDF fasse tout le travail pour ensuite en tirer le bénéfice et nous prendre des parts de marché, est devenue inconvenante. »
Avant tout changement, la direction d’EDF demande une réforme des tarifs de l’ARENH (accès régulé à l’énergie nucléaire historique), qui oblige EDF à fournir 100 TWh, soit environ le quart de sa production, à ses concurrents. Le prix de 42 euros le MWh n’a pas bougé depuis que ce système a été mis en place en 2010. Pour la direction, il faudrait qu’il soit porté au moins entre 47-48 euros pour refléter l’augmentation de ses coûts.
Certains connaisseurs disent que pour refléter les vrais coûts du nucléaire, le MWh devrait être au-delà de 50 euros. La direction d’EDF semble avoir mis aussi à l’étude un projet de prix régulé, qui évoluerait dans un couloir, entre des prix planchers et des prix plafonds, en fonction des prix de marché.
Mais quel que soit le dispositif retenu, il faut obtenir l’aval de la Commission européenne. Tout changement des tarifs régulés a toutes les chances d’être assimilé à une subvention d’État, selon les critères bruxellois. Quelles contreparties exigera-t-elle en échange ?
Même si le gouvernement obtient la réforme tarifaire qu’il souhaite, l’avenir d’EDF n’est pas assuré pourtant. Loin de là. La scission du groupe le priverait d’une partie de ses recettes stables, fournies par la distribution et le réseau de transport, déjà partiellement privatisé, pour ne lui laisser que les recettes de production, soumises aux aléas du marché.
Or ce sont ces recettes stables fournies par ses filiales de transport et de distribution qui lui ont permis de passer le cap de 2016-2017, quand les prix de marché se sont littéralement effondrés. (lire notre série « Et si EDF faisait faillite ? »). « Une fois que la béquille du régulé et du renouvelable sera retirée du bilan d’EDF, un parc nucléaire 100 % au prix du marché deviendrait financièrement très risqué en cas de baisse des prix », prévient la banque ODDO.
D’autant que le groupe doit faire face un parc nucléaire vieillissant, donc demandant de plus en plus de surveillance et d’adaptation alors que les risques de sécurité s’accroissent. Un parc qu’EDF ne veut pas non plus réduire, la direction se refusant à fermer ses centrales pour permettre de se développer dans d’autres énergies. Toutes les réserves financières du groupe, soit presque 8 milliards d’euros par an, sont actuellement mobilisées pour assurer le maintien en l’état du parc nucléaire.
Pour prolonger la durée de vie des centrales au-delà de 50 ans – car la direction prévoit de n’en fermer que 3 ou 4 d’ici à 2030 – EDF a lancé un programme de grand carénage, destiné à rénover les centrales nucléaires existantes : il est estimé à plus de 45 milliards d’euros. Une somme qui dépasse les fonds propres du groupe.
Mais il lui faut aussi porter l’EPR de Flamanville qui tourne au fiasco, comme certains le redoutaient depuis longtemps. L’Autorité de sûreté nucléaire a donné un nouveau coup d’arrêt au chantier fin avril, demandant la mise en conformité de 66 soudures. « On ne sait plus quand Flamanville pourra démarrer, peut-être 2020, plus sûrement 2021 », dit un responsable du groupe. Ce qui implique de retarder d’autant la fermeture de la centrale de Fessenheim.
En réponse à nos questions, EDF nous indique que: «conformément aux déclarations du Ministre d’Etat, ministre de la transition écologique et solidaire, la centrale nucléaire de Fessenheim sera fermée au printemps 2020. EDF s’organise pour prolonger jusqu’au 22 février 2020 l’exploitation de Fessenheim 1 et jusqu’à l’été 2020 l’exploitation de Fessenheim». Le groupe précise également qu’ «un point précis sur le calendrier et le coût de construction de l’EPR de Flamanville sera effectué après la publication de l’avis de l’ASN sur les soudures». ( voir boîte noire)
L’EPR de Flamanville, estimé à quelque 3 milliards d’euros au départ, a dépassé les 11 milliards. Chaque mois supplémentaire qui passe représente un coût supplémentaire de 200 millions d’euros, selon nos informations. À son entrée en fonctionnement, le coût du MWh dépassera largement les 60 euros, bien au-delà des prix du marché.
Il y a aussi le projet de Hinkley Point, voulu par Emmanuel Macron lorsqu’il était ministre de l’économie et imposé par Jean-Bernard Lévy malgré l’opposition de toute l’entreprise. Ce chantier coûte déjà 1,5 milliard d’euros par an à EDF. Comme redouté, le groupe public a déjà dû réviser ses prévisions très optimistes de départ. Le chantier prendra au moins deux ans supplémentaires, si tout va bien.
Mais il n’y a pas que ce seul risque qui pèse sur Hinkley Point. La Cour des comptes britannique a déjà rédigé un rapport au vitriol sur les garanties de prix consenties à EDF lors de la signature du contrat. 92,5 livres par MWh constitue un surcoût intolérable pour les consommateurs britanniques, au moment où les prix de l’énergie s’effondrent, a pointé l’institution britannique.
« À un moment ou un autre, après le Brexit, le gouvernement britannique va revenir sur ses engagements. Et comme EDF a accepté que les autorités britanniques ne soient pas caution sur la dette, le groupe public va se retrouver à devoir supporter seul un fardeau financier énorme », pronostique, pessimiste, un connaisseur du dossier.
Comme si cela ne suffisait pas, le gouvernement poursuit sa fuite en avant dans le nucléaire en demandant à EDF, qui a récupéré Framatome lors de la faillite d’Areva, d’exercer son rôle de chef de file de la filière. Au nom du maintien de « l’excellence de la filière nucléaire française », celui-ci lui demande de réaliser un nouvel EPR moins coûteux. Le lobby nucléaire assure que c’est faisable et surtout souhaitable.
Comment faire face à une telle surcharge financière, alors qu’EDF croule déjà sous les dettes et se maintient juste au-dessus de la ligne de flottaison – ce qui n’empêche pas d’ailleurs l’État actionnaire de réclamer son dû sous forme de dividendes ?
À LIRE AUSSIElectricité: vers le transfert de la rente nucléaire publique au privé
11 mars 2019Nicolas Hulot: une démission salutaire, un tournant historique
28 août 2018
Dès lors, les investissements avancés – 30 milliards d’euros dans l’énergie solaire, 7 milliards dans le stockage d’énergie – risquent d’être les premiers sacrifiés. Le fait que sa filiale Énergies renouvelables passe dans la partie des activités au privé démontre le peu d’intérêt que portent la direction d’EDF et le gouvernement aux énergies renouvelables. Celle-ci d’ailleurs ne réalise quasiment que des opérations à l’étranger. « 15 % des énergies renouvelables en France, c’est largement suffisant. Il n’y a pas besoin d’en faire plus », dit un témoin proche du lobby nucléaire.
Avec ce « Meccano capitalistique », tout se met en place pour que le système électrique soit totalement désintégré, sans préparer l’avenir, sans amorcer la moindre solution pour la transition énergétique, en recédant les parties les plus intéressantes au privé.
EDF, dans l’esprit du gouvernement et de sa direction, est appelé à être un groupe sans autre avenir que dans le nucléaire. Tel que le projet est conçu, sans recettes stables garanties, il a même toutes les chances de devenir la bad bank du nucléaire, portant tous les risques et toutes les charges d’une aventure passée dont le gouvernement, dans un aveuglement coupable, ne veut pas tourner la page.
Les consommateurs et les contribuables, eux, seront priés d’en payer le coût.