Aux Etats-Unis, une « situation incroyablement chaotique » autour des sciences du climat
Contestées et parfois annulées par la justice, les attaques de l’administration Trump contre la protection de l’environnement et la science climatique se poursuivent cependant, mettant en péril le recueil des données.
Par Audrey GarricPublié aujourd’hui à 16h16 https://www.lemonde.fr/planete/article/2025/03/24/aux-etats-unis-une-situation-incroyablement-chaotique-autour-des-sciences-du-climat_6585588_3244.html
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L’effroi et la sidération laissent place à la confusion et aux incertitudes. Les attaques de l’administration de Donald Trump contre les sciences du climat et de l’environnement se poursuivent aux Etats-Unis. Dans le même temps, les actions en justice contrent une partie de leurs effets. « La situation actuelle est incroyablement chaotique, indique Rachel Cleetus, directrice des politiques du programme climat et énergie de l’Union of Concerned Scientists. Cela a un effet extrêmement préjudiciable et paralysant sur le travail vital des scientifiques du gouvernement fédéral. »
Des centaines de chercheurs, qui avaient été licenciés, ont ainsi été réembauchés la semaine dernière. Ce rebondissement fait suite à deux décisions de justice qui ont vu près de 25 000 employés en période d’essai réintégrer 18 agences fédérales. La grande majorité d’entre eux ont été placés en congé administratif, le plus souvent avec leur salaire, le temps de clore les procédures judiciaires, alors que l’administration Trump a fait appel de la décision de réintégration.
« Enormes répercussions » sur la santé publique
« C’est déroutant et cela nuit à nos recherches », témoigne Sarah Cooley, directrice du programme sur l’acidification des océans de l’Agence météorologique et océanographique américaine (NOAA), qui vient d’être réintégrée et placée en congé pour une durée indéterminée. Elle se dit soulagée d’avoir « réduit [s]es soucis financiers », mais s’attend à faire partie d’un prochain plan de réduction des effectifs. David Die, chef d’équipe à la NOAA chargé des espèces migratoires, également de retour, reste lui aussi perplexe face à ces ballottements. « Je continue à chercher du travail ailleurs », explique-t-il.
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En effet, la NOAA se prépare à licencier plus de 1 000 chercheurs supplémentaires, d’après le site Axios. L’Agence de protection de l’environnement (EPA), qui a réintégré 419 employés, prévoit quant à elle d’éliminer son plus grand département, le bureau de la recherche et du développement, selon le New York Times. Jusqu’à 1 155 chimistes, biologistes ou toxicologues pourraient être licenciés, soit 75 % des effectifs du service, tandis que les autres scientifiques seraient réaffectés au sein de l’agence. « L’agence entreprend des initiatives stimulantes alors que nous entamons une période d’améliorations organisationnelles », répond au Monde la porte-parole de l’EPA, Molly Vaseliou, précisant qu’« aucune décision n’a encore été prise ».
De tels licenciements auraient d’« énormes répercussions » sur la santé publique et constitueraient un « cadeau massif »aux industries polluantes, prévient Chitra Kumar, directrice du programme climat et énergie de l’Union for Concerned Scientists. Les scientifiques de ce département, rappelle-t-elle, fixent des limites à la pollution de l’air, aux gaz à effet de serre, et réglementent les produits chimiques dangereux qui aggravent l’asthme, les maladies cardiaques ou les cancers. De la même façon, les annonces du patron de l’EPA, le 12 mars, de déréguler 31 règles environnementales « menacent nos vies, les nôtres et celles de nos petits enfants », a prévenu, auprès de l’agence Associated Press, Christine Todd Whitman, qui a dirigé l’EPA de 2001 à 2003, sous le président républicain George W. Bush.
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Ce mouvement de balancier se retrouve aussi dans les subventions pour les projets autour du climat. Le 18 mars, un juge fédéral a empêché l’EPA de mettre fin à 14 milliards de dollars (12,9 milliards d’euros) de subventions accordées sous l’administration Biden à trois ONG (Climate United, Coalition for Green Capital et Power Forward Communities) pour financer des projets d’énergies propres et de protection du climat. Mais la bataille juridique continue.
Le bail d’une vigie du climat annulé
Ailleurs, la purge se poursuit : le Pentagone a annoncé annuler 91 études sur le climat et les sciences sociales et sur la résilience face aux risques climatiques au Sahel, afin d’économiser 30 millions de dollars sur une année. « Le ministère de la défense ne s’occupe pas des conneries sur le changement climatique », a déclaré le secrétaire à la défense, Pete Hegseth, sur le réseau X, le 9 mars. Sous la précédente administration, la crise climatique était considérée par le Pentagone comme un risque pour la sécurité nationale et une menace existentielle.
La connaissance américaine – et donc aussi mondiale – se trouvera affectée par ces bouleversements. En plus de réduire le nombre de lancements de ballons météo, l’administration Trump projette d’annuler, d’ici à la fin août, le bail d’un laboratoire de la NOAA situé à Hawaï – aux côtés de 16 autres sites de l’agence. Or ses employés sont chargés de la maintenance de l’observatoire de Mauna Loa, célèbre vigie du climat. C’est au sommet du volcan du même nom, à 3 400 mètres d’altitude, que sont enregistrées les concentrations atmosphériques de CO2 depuis 1958, soit la plus ancienne série de mesures continues. Ces données forment la fameuse courbe de Keeling, du nom du scientifique Charles David Keeling (1928-2005) qui en est à l’origine, un indicateur-clé pour la compréhension du changement climatique d’origine humaine.
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« La courbe de Keeling a été cruciale pour prendre conscience de la crise climatique en cours. Elle a aussi lancé dans la recherche les pionniers de la modélisation du climat, comme James Hansen » (ancien climatologue en chef de la NASA),explique Ralph Keeling, le fils de Charles David Keeling, professeur à l’Institut d’océanographie Scripps, qui gère l’un des deux programmes de mesures à l’origine de la courbe. « D’autres pays réalisent leurs propres enregistrements de la concentration en CO2, mais ils dépendent de la NOAA, qui est la colonne vertébrale de l’ensemble des programmes. Et les mesures satellites ne suffisent pas », précise encore le scientifique.
Si les conséquences d’une cessation du bail du laboratoire de la NOAA restent « incertaines », la tendance générale est« inquiétante » : « La société a besoin d’une planification intelligente face au changement climatique. C’est une question d’investissement économique. Et pour cela, il est vital d’avoir des mesures et des données fiables de long terme. »