« Assistant parlementaire fantôme » : Jordan Bardella perd son procès contre « Libération »
21 mars 2025 | https://www.mediapart.fr/journal/france/210325/assistant-parlementaire-fantome-jordan-bardella-perd-son-proces-contre-liberation
Par Clément Rabu
Le quotidien avait été poursuivi en diffamation par le président du Rassemblement national, après une enquête remettant en doute ses activités d’assistant au Parlement européen. Il a été relaxé vendredi 21 mars, à dix jours d’un autre jugement décisif pour le parti d’extrême droite.
En attendant le jugement du 31 mars dans l’affaire des assistants parlementaires européens du Rassemblement national (RN), c’est une autre décision judiciaire qui a été rendue vendredi 21 mars. Alors qu’il n’est pas inquiété dans la première affaire, à la différence de vingt-six membres du parti d’extrême droite, parmi lesquels Marine Le Pen, Jordan Bardella avait poursuivi le quotidien Libération à la suite d’une enquête journalistique parue en septembre 2023où il était qualifié d’« assistant parlementaire fantôme passé entre les gouttes de la justice ».
Éléments à l’appui, le quotidien avait remis en doute l’activité de l’actuel président du RN du temps où il était le collaborateur de l’eurodéputé Jean-François Jalkh – lui-même poursuivi dans le dossier – entre février et juin 2015, pour une rémunération totale de 10 444 euros. Craignant d’être mêlé à l’affaire, Jordan Bardella avait alors poursuivi en diffamation Libération sur le titre de l’article. Le 31 janvier, lors de l’audience, son avocat David Dassa-Le Deist avait notamment insisté sur le fait que le mot « fantôme » renvoyait à quelque chose d’« irréel, d’inexistant ».

Jordan Bardella à Paris, le 24 février 2025. © Photo Thibaud Moritz / AFP
Les magistrats lui ont donné tort. « Les termes employés ayant un caractère par trop général et ambigu, le titre poursuivi, même examiné à la lumière du contenu de l’article, ne contient l’imputation d’aucun fait précis pouvant faire l’objet, sans difficulté, d’une preuve ou d’un débat contradictoire et susceptible d’être attentatoire à l’honneur et à la considération de la partie civile, si bien qu’elle n’est pas diffamatoire », ont-ils conclu dans leur décision de relaxe du quotidien.
Jordan Bardella à Paris, le 24 février 2025. © Photo Thibaud Moritz / AFP
Pris au mot, le terme d’« assistant parlementaire fantôme » dans le titre, en raison de son « caractère polysémique et équivoque », ne renvoie pas nécessairement au synonyme de « fictif », ont motivé les juges. Par ailleurs, le contenu de l’article, que l’avocat de Jordan Bardella avait lui-même qualifié d’« inattaquable », pouvait justifier l’emploi de ce terme, étant donné les éléments avancés.
Libération avait en effet documenté le fait que Jordan Bardella n’apparaissait factuellement nulle part parmi les treize anciens assistants parlementaires visés par le réquisitoire du parquet, bien que son cas ait été étudié par les policiers. « Ce qui peut renvoyer à l’idée de fantôme au sein de cette procédure pénale »,estime le jugement.
Les procédures-bâillons de l’extrême droite
L’enquête journalistique a également démontré « la discrétion », au bas mot, de Jordan Bardella au Parlement européen, ne faisant en rien du qualificatif de « fantôme » un propos diffamatoire, selon les magistrats. Les éléments de l’article peuvent « renvoyer à l’idée que sa fonction restait indistincte et floue, qu’il était discret et peu impliqué dans son exercice ou encore qu’il s’agissait d’un emploi fictif, même si à aucun moment le journaliste ne qualifie ainsi le poste de la partie civile ».
Lors de l’audience du 31 janvier, le journaliste Tristan Berteloot, cosignataire de l’enquête en question, avait apporté d’autres éléments, révélés plus tard par Libération. Le quotidien s’était notamment procuré le bon de commande d’un agenda censé prouver l’activité de Jordan Bardella en 2015, mais qui avait été en réalité livré au siège du RN… en 2018. Parmi les pièces figurait aussi une revue de presse paraphée par l’ancien assistant parlementaire, mais elle aussi antidatée.
L’audience s’était finalement largement retournée contre le président du RN. « Ceux qui ont constitué ce faux dossier, ce sont des “Pieds nickelés”, des branquignols ! », avait moqué à la barre l’avocat de Libération, Charles-Emmanuel Soussen, plaidant la relaxe sur « la bonne foi »des journalistes.
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Jordan Bardella ayant décidé de poursuivre le quotidien sur le seul titre de l’article, les magistrats n’ont finalement même pas eu besoin de ces éléments supplémentaires pour relaxer Libération. Ils ont toutefois rejeté la demande de dommages et intérêts formulée par le journal, qui, au titre d’une « procédure abusive », réclamait 10 000 euros au président du RN.
Se disant « soulagé » et « fier » de la décision, Dov Alfon, le directeur de la publication de Libération, estime toutefois que le sujet mérite un débat plus large : « Est-ce qu’on ne peut pas penser que la démocratie doit se protéger de ces pratiques de procédures-bâillons qui instrumentalisent la justice, pour mieux protéger la presse libre ?, demande-t-il à Mediapart. L’imagination n’est jamais trop courte pour faire taire le journalisme d’investigation. Et la confiance absolue de l’extrême droite à utiliser tous les moyens pour faire taire ceux qui démontrent les faits et la vérité doit interroger. »
Le procès de Bardella contre « Libération » se retourne contre lui
1 février 2025 | Par Clément Rabu
Le président du Rassemblement national avait attaqué le quotidien, après une enquête mettant en doute son travail d’assistant au Parlement européen. Le procès n’a pourtant fait que confirmer le sérieux de l’investigation. La procureure a demandé la relaxe du journal. La
« Si M. Bardella nous avait fait l’honneur de venir, je lui aurais demandé d’où vient sa passion pour les avions de chasse ! », lance l’avocat Charles-Emmanuel Soussen, face aux magistrat·es de la 17e chambre correctionnelle du tribunal de Paris – spécialisée dans les affaires de presse – et à la chaise vide du président du Rassemblement national (RN). Vendredi 31 janvier après-midi, le conseil de Libération est venu défendre une enquête publiée par le quotidien en septembre 2023, mettant en doute le travail d’assistant au Parlement européen de Jordan Bardella.
L’article avait paru au lendemain du réquisitoire définitif du parquet dans l’affaire des assistants parlementaires – dont le procès s’est tenu en octobre et novembre 2024. Libération soulignait que le président du RN n’avait jamais été entendu dans cette affaire, alors même qu’il avait été embauché comme collaborateur de l’eurodéputé Jean-François Jalkh – lui-même poursuivi dans le dossier – entre février et juin 2015, pour un salaire de 1 200 euros net.
Jordan Bardella avait alors attaqué Libération en diffamation, mais seul le titre de l’enquête – « Jordan Bardella, l’assistant parlementaire fantôme passé entre les gouttes de la justice » – était poursuivi.
Dans sa défense, l’avocat du quotidien met en avant les différentes pièces versées au dossier pour justifier le « sérieux de l’enquête » des journalistes, comme cet agenda-calendrier rempli d’images d’avions militaires d’« exception », qui justifie sa boutade sur les goûts de Jordan Bardella. Censé lui appartenir lorsqu’il était en fonction au Parlement européen, le carnet est seulement gribouillé de quelques rendez-vous pour Jean-François Jalkh.
Jordan Bardella, lors d’une cérémonie de vœux, le 27 janvier 2025 © Bastien Ohier / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
Mais Libération s’est surtout procuré le bon de commande du fameux agenda, acheté en réalité trois ans après la fin du contrat d’assistant parlementaire et livré au siège du RN en 2018. « L’agenda, c’est un faux. Jordan n’a jamais écrit ces trucs-là, il a vu, cela ressemble à son écriture, mais ce n’est pas la sienne », avait d’ailleurs reconnu l’avocat et eurodéputé RN Alexandre Varaut auprès de Mediapart, après plusieurs versions données par le président du parti d’extrême droite.
Des documents antidatés
Autre pièce également révélée par Libération et apportée au tribunal de Paris : une épaisse revue de presse de 1 500 pages, paraphée de la signature de Jordan Bardella, elle aussi antidatée, puisque la véritable année de son impression – 2017 – apparaît malencontreusement sur l’une des feuilles. Un oubli du stagiaire auquel on avait demandé dans un mail de s’occuper « du montage du dossier de Jordan Bardella », toujours selon le quotidien.
Est également évoqué le document Word sur lequel a été écrite la lettre de motivation de l’intéressé pour rejoindre l’équipe parlementaire de Jean-François Jalkh. Datée du 23 décembre 2014, elle figure sur un fichier dont les propriétés indiquent qu’il aurait été créé… le 19 juin 2018.
« Ceux qui ont constitué ce faux dossier, ce sont des “Pieds nickelés”, des branquignols ! », lance l’avocat Charles-Emmanuel Soussen, qui plaide la relaxe sur la « la bonne foi » des auteurs de l’enquête, les journalistes Tristan Berteloot et Laurent Léger. « Quand on a tous ces éléments, on peut s’étonner dans un article que Jordan Bardella soit passé entre les gouttes, nous ne croyez pas ? », dit-il en référence au titre poursuivi par le président du RN.
Tant que l’assistant parlementaire ne tond pas la pelouse du terrain de chasse du député, ce n’est manifestement pas illégal !
David Dassa-Le Deist, avocat de Jordan Bardella
Le reste de l’article est d’ailleurs « inattaquable », concède l’avocat de Jordan Bardella, David Dassa-Le Deist, qui parle même d’un article de « très bonne facture, très bien écrit, [dans lequel] les choses sont dites comme elles doivent l’être ». Ses auteurs ont bien précisé que le président du RN n’avait jamais été inquiété par la justice et qu’il n’avait même pas été entendu dans l’enquête sur les assistants parlementaires – contrairement à Marine Le Pen, qui encourt dans ce dossier cinq ans de prison, dont trois ferme, et cinq ans d’inéligibilité immédiate.
« Mais le titre ! », poursuit l’avocat, déplorant cette volonté d’associer le président du RN à cette affaire. « La fine fleur des enquêteurs du Parquet national financier a tout vérifié pendant dix ans. Et bigre, M. Tristan Berteloot, un journaliste qui se croit procureur, nous apporte des preuves sur un plateau », moque-t-il, critiquant aussi la recevabilité des pièces versées par la défense, pour certaines révélées après la publication de l’enquête.
Multiplication des « procédures-bâillons »
Face aux magistrat·es de la 17e chambre, l’avocat de Jordan Bardella poursuit sur le thème de l’appétit médiatique qu’aurait suscité la popularité croissante de son client : « Il y a une frustration assez terrible chez Libération, dit-il.Dès l’instant où il a pris la lumière, Jordan Bardella est devenu intéressant. » Présent au procès comme témoin – lorsque l’attaque en diffamation porte sur le seul titre d’un article, qui n’est pas écrit par les rédacteurs, seul le directeur de la publication est poursuivi –, Tristan Berteloot explique qu’il a en réalité« enquêté pendant quatre ans sur cette affaire ».
S’il n’a effectivement pas titré l’enquête cosignée avec Laurent Léger, le journaliste affirme n’avoir aucun problème à le défendre. « Je le trouve plutôt poétique… », dit-il à la barre. Une manière aussi de souligner le peu d’éléments qu’avait Jordan Bardella pour attaquer : « Ça fait huit ans que je couvre le Rassemblement national, les annonces de plaintes, on a dû en avoir une quarantaine du RN. Peu sont réellement déposées en réalité, indique Tristan Berteloot à Mediapart. Ce sont des tentatives de procédures-bâillons. Cela permet que l’information ne soit pas diffusée à plus grande échelle ou reprise par d’autres médias. Et le pire, c’est que ça fonctionne souvent. »
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Vendredi après-midi, le débat a tout de même permis de dépasser la controverse juridique autour du manque de « précision » de l’infraction ou la « prudence » du titre de l’enquête de Libération. David Dassa-Le Deist, qui avait pourtant insisté pour que cette audience ne se transforme pas en « continuation du procès des emplois fictifs », est finalement longuement revenu sur le fond de l’affaire, reprenant les éléments de défense de Marine Le Pen.
« Tant que l’assistant parlementaire ne tond pas la pelouse du terrain de chasse du député, ce n’est manifestement pas illégal ! », a-t-il affirmé, avant que son confrère Charles-Emmanuel Soussen ne conclut : « Jordan Bardella a été pris, comme les autres, en charge par le Parlement européen, nous avons toutes les sources. » L’avocat de Libération a demandé 10 000 euros de dédommagement pour procédure abusive en faveur du quotidien « qui, contrairement au RN, ne roule pas sur l’or ».
Finalement, il fallut la réquisition de la procureure de la République pour en revenir à l’objet initial de ce procès en diffamation : le titre de l’enquête de Tristan Berteloot et Laurent Léger : « Au regard de la jurisprudence de l’article 29 de la loi du 29 juillet 1881, le titre bénéficie du droit d’exagération », a-t-elle rappelé, en demandant la relaxe. La décision sera rendue le 21 mars.
Assistants du RN : l’ombre de faux documents plane sur le procès et fragilise Bardella
21 septembre 2024 | Par Marine Turchi
À dix jours du procès de l’affaire des emplois fictifs du RN, la publication de faux documents, qui semblaient destinés à justifier de l’activité d’assistant de Jordan Bardella, met en difficulté le parti et son président. Durant la procédure déjà, des contrats avaient été soupçonnés d’être « antidatés » ou « falsifiés ».
Le Rassemblement national (RN) a-t-il fabriqué de faux documents pour justifier de l’activité de certains assistants parlementaires européens, en tête desquels son président, Jordan Bardella ? Cette question fait irruption dans le débat, alors que le procès des soupçons d’emplois fictifs du RN s’ouvre le 30 septembre au tribunal correctionnel de Paris.
En moins de deux semaines, deux cas d’assistants parlementaires pour lesquels de fausses preuves de travail auraient été produites ont été révélés dans la presse : Jordan Bardella, collaborateur de l’eurodéputé Jean-François Jalkh lorsqu’il était étudiant en 2015, et Timothée Houssin, assistant entre 2014 et 2015 de Nicolas Bay (qui a quitté le RN en 2022).
La publication par Libération, jeudi 19 septembre, de preuves de travail antidatées, met le président du RN en difficulté.

© Photo Telmo Pinto / NurPhoto via AF
Tout a commencé le 9 septembre : Libérationaffirme qu’en 2018, pour protéger Jordan Bardella, figure montante du parti dont le nom apparaissait dans l’affaire, de faux agendas et revues de presse annotés à la main auraient été confectionnés a posteriori.
Le quotidien s’appuie sur une discussion, cette année-là, sur l’application Messenger, entre d’anciens membres du Front national, et un ancien stagiaire de Jean-François Jalkh qui affirme avoir « créé des faux dossiers pour des assistants qui n’ont jamais travaillé pour le Parlement européen ». Il aurait notamment été chargé du « montage du dossier de Jordan Bardella » par Ghislain Dubois, un avocat et assistant chargé de la riposte du parti.
Jordan Bardella n’a jamais été mis en cause dans ce dossier. D’une part, parce que son contrat était très court (quatre mois et demi) et à mi-temps, ce qui lui permettait d’avoir une activité auprès du parti en parallèle. D’autre part, parce que son député, Jean-François Jalkh, avait affirmé aux juges, lors de son audition en 2021, que l’assistant lui « faisait la revue de presse sur la région Grand Est » et qu’il avait « tous les justificatifs du travail effectué », « notamment ses revues de presse papier ».
Après l’article de Libération, Jordan Bardella a annoncé une plainte en diffamation et dénoncé des accusations « fausses » et une « grossière tentative de déstabilisation » à la veille du procès. Avait-il connaissance des documents produits ? Est-ce bien son écriture qui y figure ? Questionné à plusieurs reprises par Mediapart, le président du RN n’a pas répondu.
L’agenda, c’est un faux. Jordan n’a jamais écrit ces trucs-là, il a vu, cela ressemble à son écriture, mais ce n’est pas la sienne.
Alexandre Varaut à Mediapart
Lors de sa rentrée politique, début septembre, l’émission « Complément d’enquête » (France 2) l’a interpellé sur le sujet, revue de presse en main : « L’écriture ne vous dit rien ? » « Peut-être, et quand bien même c’est la même ? […] Pourquoi est-ce que [la revue de presse] aurait été fabriquée deux ans après ? Je ne suis pas concerné par l’affaire des assistants », a répondu Jordan Bardella, rappelant qu’il n’avait été ni auditionné ni renvoyé devant la justice. Le président du RN assure qu’il n’était « pas informé » de ces documents, mais qu’il n’avait de toute façon« pas eu besoin de constituer de soi-disant fausses preuves de travail » puis qu’il n’était « pas concerné par l’enquête ».
Face à ces dénégations, Libération a publié une partie des documents : le fameux agenda de l’année 2015 attribué à Bardella et un bon de commande montrant qu’il avait été livré au siège du Rassemblement national en 2018, soit trois ans après son contrat d’assistant.
Le bon de commande, en 2018, de l’agenda 2015 publié par « Libération ».
Depuis, il n’est plus question pour le RN et son président d’expliquer qu’il s’agit « peut-être » de son écriture sur ces documents. « L’agenda, c’est un faux. Il n’a jamais écrit ces trucs-là, il a vu, cela ressemble à son écriture, mais ce n’est pas la sienne », explique à Mediapart Alexandre Varaut, propulsé porte-parole du parti et de son président dans l’affaire des assistants.
Cet avocat et eurodéputé RN répète que « jamais Jordan n’a contribué à établir un faux » : « Pourquoi l’aurait-il fait, il n’était pas mis en cause. » Alexandre Varaut ajoute que ces faux documents n’ont par ailleurs jamais été produits auprès de la justice. « Rien n’a été versé au dossier judiciaire concernant Jordan Bardella. Je ne sais pas ce que Jean-François Jalkh a pu faire, mais dans tous les cas ça n’a servi à rien. Si documents il y a eu, ils n’ont été remis à personne. Personne n’a cherché à tromper personne, il n’y a aucun préjudice », estime-t-il.
Jean-François Jalkh, lui, ne peut plus donner sa version. Son état de santé s’est considérablement dégradé à la suite d’un accident vasculaire cérébral et il ne pourra pas comparaître au procès. Lors de son audition en 2021, évoquant les revues de presse réalisées par son assistant, l’eurodéputé avait expliqué qu’elles étaient « paraphées de [la] main » de Bardella.
D’autres revues de presse antidatées
Le cas du président du RN ne semble pas isolé. Le 16 septembre, France Info et « Complément d’enquête » ont démontré que les preuves de travail de Timothée Houssin, l’ex-assistant de l’eurodéputé Nicolas Bay, avaient – au moins en partie – été antidatées.
Lors de son audition, le jeune collaborateur (aujourd’hui député RN) avait affirmé qu’il avait « réalisé un certain nombre de revues de presse, de notes pour Nicolas Bay ». Pourtant, il n’avait pas été en mesure de remettre ces documents, qui n’avaient pas non plus été retrouvés à son domicile ou dans son ordinateur par les policiers. C’est son député qui les avait transmis à la juge d’instruction lors de son audition en septembre 2018, assurant les avoir « retrouvés dans [son] bureau de député à Bruxelles », où son collaborateur les lui déposait en format papier à l’époque, assurait-il.
Le problème : selon France Info et France 2, qui ont analysé ce dossier de 112 pages, ces revues de presse ont été éditées en 2018, soit trois ans après la fin de son contrat. En témoignent, selon nos confrères, les éléments postérieurs qui apparaissent dans des détails de ces revues de presse. Par exemple des événements datés de 2018 qui s’affichent dans la barre de menu des sites d’information dont sont issus les articles produits.À lire aussiAffaire des assistants du RN : le « système » Le Pen raconté de l’intérieur
Confrontés à ces éléments, Timothée Houssin et Nicolas Bay livrent des réponses différentes. Le premier a affirmé à France Info que ce n’était pas lui qui avait « remis les pièces présentes au dossier au juge » et qu’il n’en avait « jamais eu connaissance ». « Ces revues de presse ne correspondent pas, sur la forme, à mon travail. Je n’ai pas produit ces documents en l’état, ni durant mon contrat avec Nicolas Bay ni après », a-t-il indiqué.
De son côté, Nicolas Bay conteste toutes « fausses preuves de travail ». Il affirme à Mediapart avoir, en 2018, en amont de son audition chez la juge, « fait mettre en forme » par son équipe les preuves du travail de son assistant, « pour que leur substance puisse être utilement versée au dossier ». Certains éléments étant « manquants », ils ont « été retrouvés sur le web et réimprimés » par son équipe, et assortis d’« une page de garde par semaine précisant les thèmes concernés », assure-t-il (lire sa réponse intégrale en annexes).
Ces éléments antidatés avaient échappé à la vigilance des enquêteurs. Si l’assistant et le député sont renvoyés devant le tribunal, la juge a retenu ces revues de presse comme le principal élément « à décharge » : « Il n’est pas exclu que Timothée Houssin ait pu avoir une activité résiduelle pour Nicolas Bay de revue de presse et de rédaction au vu des éléments produits », écrit-elle dans son ordonnance de renvoi.
La justice va-t-elle se saisir de ces nouveaux éléments ? Rien n’empêche le parquet de déclencher une enquête préliminaire ou bien une procédure incidente. Il est aussi possible que des questions soient posées à ce sujet lors du procès, notamment à Nicolas Bay, qui sera interrogé à la barre.
Le Parlement européen, partie civile dans cette affaire, compte-t-il s’emparer de ces éléments à l’audience ? Contacté par Mediapart, il indique ne pas pouvoir s’exprimer sur une procédure judiciaire encore « en cours » et précise simplement que, « comme toujours », il « coopère pleinement avec les autorités judiciaires nationales compétentes et continuera de le faire ». Joint, son avocat, Patrick Maisonneuve, se contente de rappeler que « la saisine du tribunal est limitée à la question des détournements de fonds publics ».
Des suspicions de documents falsifiés dans la procédure
Mediapart a exhumé d’autres documents du dossier judiciaire qui ont été soupçonnés par les policiers de l’Office central de lutte contre la corruption et les infractions financières et fiscales (OCLCIFF) d’avoir été « antidatés » ou « falsifiés ».
C’est le cas des contrats de Joffrey Bollée et Michel Guiniot, deux cadres du parti qui étaient également assistants parlementaires. Des avenants à leurs contrats auprès du Front national avaient été établis en 2014 et 2015 pour passer d’un temps plein à un temps partiel, étant donné le cumul de leurs postes. Mais des mails retrouvés par les enquêteurs laissent penser qu’ils ont été antidatés. Ainsi, Joffrey Bollée écrit, au lendemain de la date de l’avenant, qu’il n’a « signé aucun avenant ni aucun document pour un tel salaire ». Michel Guiniot, de son côté, reçoit l’avenant pour le signer deux mois après la date figurant sur le document.
S’agissant du contrat de Joffrey Bollée, Jean-Pierre Michaux, le comptable du FN, avait concédé que cet avenant avait pu être « antidaté ». « Il est possible, vu le mail de M. Bollée, qu’on ait diminué son salaire avant de lui avoir fait signer un avenant », avait reconnu Wallerand de Saint-Just, trésorier du parti. Dans leur PV de synthèse, les enquêteurs ont conclu que « ce document ne reflétait pas la réalité de sa situation professionnelle, était antidaté et avait été réalisé afin de justifier la situation administrative et comptable de ce salarié ». À lire aussiL’ex-conseiller qui accuse Marine Le Pen
Un autre cas saisissant figure dans le dossier : celui du contrat de l’élu niçois Gaël Nofri, révélé par Mediapart en 2017. Cet ancien conseiller « services publics » de Marine Le Pen nous avait relaté avoir été « embauché pour la campagne présidentielle » pour la période septembre 2011 – mai 2012, mais avoir, à la fin de la campagne, « reçu des fiches de paie du Parlement européen ». Le trentenaire faisait une hypothèse : « Ils se sont peut-être rendu compte qu’ils avaient dépassé les plafonds [des dépenses de campagne remboursées par l’État – ndlr]. Ils ont essayé de me balancer sur le Parlement européen. »
De fait, les enquêteurs ont retrouvé un contrat, signé le 1er octobre 2011, le rémunérant comme assistant parlementaire de Jean-Marie Le Pen pour trois mois. Ils ont aussi découvert un mail, envoyé de sa messagerie personnelle, donnant son accord pour que son nom figure sur le site du Parlement.
Problème : Gaël Nofri nous a affirmé qu’il n’avait « jamais été assistant de Jean-Marie Le Pen », qu’il n’avait d’ailleurs « jamais signé de contrat en ce sens ». Lors de son audition, il a contesté être l’auteur de cette signature, mais aussi du mail envoyé de sa boîte, précisant qu’au QG de campagne du FN, sa messagerie était accessible sur son ordinateur allumé en permanence.
Des mails internes retrouvés par les enquêteurs montrent par ailleurs que la décision de le rémunérer comme assistant parlementaire a été prise trois semaines après la signature du contrat.
Si l’instruction dans l’affaire des assistants avait notamment été ouverte, en 2016, pour faux et usage de faux, cette dimension n’a en définitive pas été retenue par les juges d’instruction dans leur ordonnance de renvoi.
Mais l’histoire ne s’arrête pas là. À la fin de son contrat, l’assistant découvre qu’il ne peut pas bénéficier de ses droits au chômage parce que ses cotisations sociales n’ont pas été versées par le comptable et tiers payant du FN, Nicolas Crochet… Il se plaint auprès de celui-ci et de Marine Le Pen, et assure avoir alors « vu arriver un contrat » du cabinet du comptable. Il affirme avoir « d’abord refusé de le signer », « mais on m’a expliqué que c’était ça ou rien ».
Un mail révélé par Mediapart laisse penser que Marine Le Pen – qui n’a pas répondu à nos sollicitations – est alors intervenue en personne pour que son ancien conseiller signe au plus vite ce contrat : « Marine lui avait envoyé un SMS pour qu’il le signe le jour où je lui ai envoyé son contrat par la poste », écrivait Nicolas Crochet dans ce courriel adressé au vice-président du FN, Louis Aliot, où Marine Le Pen figurait en copie.
Après « quatre mois sans salaire » et faute d’autre solution, Gaël Nofri racontait s’être résigné à signer le contrat, mais n’avoir jamais travaillé au cabinet de Nicolas Crochet. Ce contrat, retrouvé dans le cadre d’une autre enquête, celle sur le financement des campagnes du Front national en 2012, avait été qualifié de « fictif » par les policiers.
Questionné par les enquêteurs, Nicolas Crochet avait expliqué avoir appris en mars 2012 que Gaël Nofri n’était finalement pas pris en charge par le Parlement européen, et avoir refait les fiches de paie directement au nom de son cabinet afin de ne pas le pénaliser. Le trésorier du FN, lui, avait qualifié l’ancien assistant d’« affabulateur ».
Si l’instruction dans l’affaire des assistants avait notamment été ouverte, en 2016, pour faux et usage de faux, cette dimension n’a en définitive pas été retenue par les juges d’instruction dans leur ordonnance de renvoi. Jean-Marie Le Pen est en revanche renvoyé devant le tribunal pour détournements de fonds publics s’agissant, notamment, du cas de Gaël Nofri.